Un film de Jan Svankmajer
avec : Kristyna Kohoutova
année : 1998
durée : 1h24mn
genre : aventure/animation
"Alice est dans sa chambre lors qu'un lapin empaillé revient à la vie et s'enfuit. La jeune fille décide de le suivre à travers le tiroir d'un bureau débouchant sur une caverne..."
Ne montrez pas ce film aux enfants. Cette adaptation du célèbre roman de Lewis Carroll est à mon sens la plus cohérente, la plus poignante aussi. Une œuvre que je qualifierais d'horreur magnifiée, excusez-moi du terme. Réalisé en stop motion, ce film trop peu connu du génial Svankmajer nous dépeint un univers cauchemardesque, empreint d'une esthétique surréaliste maîtrisée de bout en bout. Dès le début du film, le spectateur sera d'ailleurs mis en déroute, et encore plus pour ceux, qui comme moi, ont pour référence l’œuvre de Disney. En effet la chambre d'alice dégage une atmosphère pesante, oppressante, malsaine. Vaquant à ses jeux d'enfants, elle évolue dans une chambre sale, délabrée, au milieu d'animaux empaillés, de poupées crasseuses, de pièges à sourie et autres bizarreries en tout genre. Personnellement, la première chose qui m'ait vraiment interpellé, c'est ce fameux lapin blanc. Outre la méthode de stop motion -très bien- réalisée, qui accentue grandement ce sentiment, notamment lorsqu'il se défait de ses vis le clouant à son socle (il est empaillé) c'est surtout son aspect, repoussant (vraie fourrure dégradée, yeux globuleux) que j'ai retenu. Il fait peur et n'inspire absolument pas confiance, paradoxal et irrationnel pour un lapin blanc. C'est vraiment à partir de ce moment que j'ai compris que j'allais assister à un film surréaliste, au sens strict du terme. La stop motion y est pour beaucoup il faut dire, avec les personnages, ou plutôt devrais-je dire horreurs (hybrides squelettiques en tout genre, pantins repoussants, etc...) s'exprimant et se mouvant de façon peu naturelle, ce qui a pour effet de mettre mal à l'aise le spectateur, peu habitué à ce genre d'effets. Inhérent au surréalisme, l’introspection est elle aussi bien présente, avec une alice qui se charge de la narration, même si les dialogues sont peu nombreux, car oui, alice évolue malgré elle dans ce merveilleux cauchemar, au hasard des rencontres, des évènements. L'univers surréaliste du film est vraiment marquant. La fillette n'a d'autre choix que d'accepter sa condition dans ce monde désorganisé, ou plus rien n'a de logique. Elle se fie alors uniquement à ses sens, tel que l'odorat, la gout, ou encore la vue. Et parce que les objets du quotidien prennent vie, leur fonction initiale en est changée, comme cette poignée de tiroir en bois représentant un champignon et que la jeune fille coupe aisément à l'aide d'un simple ciseau. Ou encore ces chaussettes qui font office de taupes. Saisissant. J'ai aussi envie de préciser que le son y joue pour beaucoup dans l'atmosphère pesante du film, et ce tout au long de celui-ci. Vous n'y trouverez pas de musiques, mais les différents bruitages, comme le lapin qui claque des dents par exemple, mettent vraiment mal à l'aise, déroutent le spectateur. Là aussi la logique n'existe plus, et un sens vital tel que l'ouïe s'en voit perturbé. Le génie surréaliste de Svankmajer se remarque alors à tout point de vue.
Bref, un film éprouvant et magnifique à la fois, qui mêle horreur et mélancolie. On est vraiment loin du classique de Disney, et si j'avais vu ce film étant enfant, j'en aurais cauchemardé, pour sûr.
9.5/10