Ghost Cop.
( spoilers )
Paradoxe, dans Bad Lieutenant : Nicolas Cage, acteur fou, interprète un personnage qui au milieu de civils n'attire pas tellement l'attention. C'est un flic, mais il n'en a pas l'air. Plusieurs fois d'autres personnages émettent des doutes sur son identité, et il devra montrer son badge et son flingue à la pharmacienne ou à une jeune fille qu'il arrête pour qu'elles revoient leur jugement. C'est que dans Bad Lieutenant, tout le monde se confond, tout se mélange, et les notions de bien et de mal sont difficiles à discerner l'une de l'autre. Cage a beau représenter l'ordre et la loi, il les bafoue constamment en poussant l'ironie à son point-limite ( petite amie p*te, junkisme avéré, etc. ). Finalement, l'ordre n'a pas sa place tant le bad lieutenant fait du désordre son point d'équilibre constant, sa ligne directrice déviant sans cesse vers le chaos d'un cerveau totalement déphasé. Nicolas Cage, acteur physique au possible, trouve dans le film un obstacle qu'il devra contourner : son mal de dos l'empêche de s'exprimer comme il le fait habituellement, et son registre physique - à part quelques exceptions ( cette manie furieuse de bouger les bras ! ) - passera le plus souvent par son visage. Mais son blocage le pousse également à développer davantage le caractère cérébral de son interprétation. Cage a souvent joué des mecs borderline, assailli de toutes parts par des démons invisibles, dont le caractère halluciné était une sorte de marque de fabrique ( de Volte/Face à Bringing Out The Dead ). Ici, l'empêchement physique ne fait que renforcer le besoin de s'exprimer ailleurs, et de traduire plus ouvertement les cris de désespoir d'un cerveau malade.
Le caractère éponyme de l'oeuvre n'est pas anodine tant la forme semble se calquer sur l'état mental du personnage principal : Bad Lieutenant paraît un peu bordélique, semble manquer de rigueur dans sa mise en scène. Dès lors on se demande si le film souffre vraiment d'une maladresse constante, ou si Herzog a naturellement opté pour une matière formelle qui serait l'équivalent d'un jardin à l'anglaise cinématographique. La seconde option paraît plus juste, et quelques scènes du film dont l'audace - la folie ? - éclate à l'écran confirment que Bad Lieutenant est un film qui n'a pas peur d'aller là où ne l'attend pas, bouleversant totalement les conventions et autres codes du genre policier. Même l'enquête n'est pas si importante que ça, l'essentiel se trouve davantage dans le seul personnage de Cage ( Kilmer et Mendes apparaissent très peu, et même quand ils sont là on ne les voit pas autant que Cage ). Bad Lieutenant est donc plus un portrait qu'une enquête, et la malice du scénariste qui à la fin enchaîne à vitesse grand V la conclusions de trois intrigues le démontre bel et bien. Il ne faut pas voir de facilités dans cette fin, qui n'a donc rien de bâclée, mais l'inévitable preuve que l'enquête et les histoires parallèles passent au second plan parce que l'essentiel n'est pas là.
Le film est donc le portrait d'un homme, mais aussi celui d'un monde corrompu, vil, obscène, qui fonde toute sa structure sur les racines du mal. Un moment du film l'illustre bien, celui où un criminel discute avec un autre criminel ( Cage donc ) en lui parlant immobilier, lui disant qu'il faut saisir les opportunités qu'offre le marché pour s'enrichir dans quelques années. A l'arrière-plan, deux comparses du premier vident un coffre d'un corps qu'ils jettent à l'eau. Dans Bad Lieutenant, le pouvoir est pervers parce qu'il base sa construction sur le crime. Constat lucide d'un monde pourri. A l'intérieur, à l'extérieur, partout.
4/5