ÉDITORIAL
Du trottoir à la vieille fille
Posons cela comme un axiome : les grands cinéastes se sont moins trompés dans l’exercice de leur art que la critique ou le public dans l’estimation de leurs films. Tant d’œuvres majeures, de La Prisonnière du désert aux Oiseaux, de Belle de Jour à Gertrud, de Shining à Je t’aime je t’aime, se sont vu dédaignées par les aristarques (y compris dans ces colonnes) pour être ensuite réhabilitées et redécouvertes dans la lueur aveuglante de leur beauté, que cette proposition peut être difficilement contestée.
Un événement récent vient apporter de l’eau à notre moulin. Les éditions Sonatine ont rendu accessible, en français, un choix de critiques de Pauline Kael, la célèbre chroniqueuse du New Yorker. L’accueil dithyrambique que la presse hexagonale a réservé à ces deux ouvrages (sur le cinéma américain et le cinéma européen) nous semble relever d’un double masochisme. Pauline Kael a un tel talent pour analyser les composantes d’un film, du jeu des comédiens à la lumière, du montage à l’écriture du scénario et à la mise en scène proprement dite, qu’il est bien peu de ses thuriféraires d’aujourd’hui qui arrivent même à la cheville de ses analyses, tant il est vrai que la plupart des recensions contemporaines se consacrent pour l’essentiel à l’intrigue, saupoudrées de quelques commentaires annexes. Mais Kael, par ailleurs, met souvent ses qualités considérables au service de démolitions en règle de films que ses laudateurs considèrent comme admirables. Deuxième exercice auto-punitif !
On lira ainsi les exécutions sauvages de L’Année dernière à Marienbad, Stavisky et Providence, de La dolce vita, Satyricon et Fellini Roma, de La Notte, Le Désert rouge et Blow Up, de Persona et de L’Heure du loup, pour nous en tenir à Resnais, Fellini, Antonioni et Bergman, sans parler de Faces, Husbands, Jeremiah Johnson, La Balade sauvage, Barry Lyndon, Shining ou Raging Bull. L’ascension de Pauline Kael s’est déroulée dans les années 60, une décennie avant que Christopher Lasch analyse dans un essai remarquable (La Culture du narcissisme) ce qui n’a cessé, depuis, de s’identifier avec l’époque moderne. La critique américaine, quels que soient la finesse et le brio de ses analyses, a porté à son plus haut degré le critère de la subjectivité, et ses jugements relèvent en fin de compte du « j’aime, j’aime pas ». Les titres de ses recueils d’articles publiés en Amérique soulignent d’ailleurs les rapports entre la pratique pulsionnelle de son métier et l’activité sexuelle : I Lost It at the Movies, Kiss Kiss Bang Bang, Going Steady, Deeper into Films, Hooked. Elle a inauguré une forme d’écriture qui allait faire florès, celle du critique comme superstar qui attire davantage l’attention sur lui-même que sur l’objet de son étude. Et les blogs, bien sûr, n’ont fait que développer le caractère inflationniste de l’égomanie. Les jurys eux-mêmes, dans les grands festivals, préfèrent désormais étonner par leurs choix singuliers plutôt que de saluer les réussites indéniables, comme Cannes l’a montré ces dernières années en ignorant No Country for Old Men, Three Times, Zodiac, Les Herbes folles, Mystic River, Bright Star, Étreintes brisées, Vincere, Another Year, entre autres. Les cinéastes eux aussi se montrent de plus en plus enclins à filmer leur nombril, les bandes réalisées par un téléphone portable les rapprochant davantage encore de la partie préférée de leur anatomie.
Ces réflexions, un brin désabusées, accompagnent ce numéro de Positif qui met en vedette Au-delà de Clint Eastwood, dont tout laisse penser qu’il souffrira, comme quelques-uns de ses derniers films, grands succès publics (L’Échange, Invictus), du désamour d’une certaine critique, lassée de devoir louanger le même réalisateur. Ainsi le plus populaire de nos magazines de cinéma, parmi les myriades d’étoiles qu’il distribue généreusement chaque mois, n’en accorde qu’une à l’auteur d’Impitoyable mais en attribue davantage aux films récents de nos ex-confrères Marc Esposito (Mon pote) et Thierry Jousse (Je suis un no man’s land), au point de nous amener à nous demander si Eastwood, au lieu de faire ses classes chez Sergio Leone et Don Siegel, n’aurait pas dû se former dans les rédactions parisiennes. Or Au-delà, fresque ample, sombre et lyrique comme L’Échange ou Mystic River, réfute précisément, par son intérêt pour l’intime et le collectif, cette tendance au narcissisme si présente aujourd’hui. Que la leçon vienne d’un metteur en scène qui est aussi comédien n’en est que plus instructive.
Michel Ciment
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Quand je repense aux critiques assassines de Pauline Kael à propos de 2001, Orange Mécanique ou Barry Lyndon effectivement.
Le numéro de Janvier a l'air intéressant.
Il y a un dossier sur Rohmer aussi, pour ceux que ça intéressent.