L'express :
A peine quelques mots d'écrits et je sens déjà que cette chronique ne va pas être facile à goupiller. Pourquoi ? Parce que Shutter Island, de Martin Scorsese, est l'adaptation du roman homonyme de Dennis Lehane et ceux qui l'ont lu comprendront parfaitement le problème. Pourquoi, demandent alors les autres ? Parce que ce formidable polar, qui suit un flic enquêtant sur la disparition d'une criminelle internée dans une prison-hôpital psychiatrique située sur une île, mélange les genres, les styles et les ambiances pour s'ouvrir, au final, sur un gouffre en forme de chausse-trape avec triple axel et double salto arrière. Bref, en parler, c'est déjà trop en dire - ça y est, c'est fait.
Une chose me semble à peu près sûre : les fans du bouquin seront déçus. Non pas tant parce qu'ils connaissent les ficelles de l'intrigue, mais parce que l'adaptation qu'en a faite Laeta Kalogridis est totalement aberrante - et que Scorsese l'ait acceptée l'est encore plus. Pour faire court : elle a délaissé l'aspect purement enquête, qui avait l'avantage de créer de la péripétie, lui préférant le simple mystère brumeux, créateur de pas grand-chose, si ce n'est de laisser le spectateur passif. La subtile construction narrative inventée par Lehane se retrouve ainsi mise en pièces pour coller au point de vue du héros, bouffé par la culpabilité. Mais, du coup, le récit prend du mou.
Et puis, il y a ceux qui n'ont pas lu le roman. Une chose me semble à peu près sûre : Shutter Island est mieux que le catastrophique Les Nerfs à vif, mais moins bien que la plupart des films de Scorsese. Les premières séquences sont réussies, une ou deux autres scènes tiennent la route, Leonardo DiCaprio assure comme il faut, mais, visiblement, le cinéaste, qu'on aimerait tant aimer à chaque fois, reste paralysé devant l'enjeu final qu'il ne veut pas rater (et qu'il rate). Tout son récit tend, en ligne droite, vers cet acmé (mais bon sang, que s'est-il donc passé ? !), quand Lehane suivait un chemin plus détourné, et donc plus excitant, pour parvenir au même final.
Décevant d'un côté, raté de l'autre. Et pas de milieu.