Voilà de quoi commencer l’année cinéphilique idéalement avec un grand classique, double première fois pour moi puisque premier Kazan et premier Brando jeune (je ne l’avais connu jusqu’à présent que dans ses rôles chez Coppola et Superman je pense). Et c’est une belle petite claque.
Le film concilie l’approche du Hollywood classique avec un certain réalisme social : on nous parle d’un endroit où le crime est maître, où les travailleurs moyens font le jeu de la pègre et où des jeunes prometteurs mais paumés, comme Brando, sont récupérés et manipulés. C’est assez génial de sentir à quel point l’ambiance des docks suinte la misère et le désespoir (ça me rappellerait presque la saison 2 de The Wire). Le film emprunte un schéma que l’on connaît, celui du loser tiraillé entre la volonté de faire le bien et la peur de trahir les “siens”. On sait plus ou moins comment tout va se dérouler, y compris en ce qui concerne la romance, la seule question étant celle de la fin, allait-on finir sur un truc bien pessimiste et fataliste ou au contraire sur un appel à l’espoir ? Mystère mystère mais en tout cas la dernière séquence est magnifique.
Et le truc c’est que tout est traité à la perfection, je n’ai absolument rien à redire. C’est d’abord un film de personnages, qui arrive à faire vivre son milieu mais surtout ceux qui le fréquentent. Evidemment, Brando est parfait, il rentre parfaitement dans la peau de ce type bourru, souvent maladroit, mais profondément honnête et surtout très triste, perdu, rempli de désillusions, de rancoeur… C’est poignant de le voir lutter, hésiter, tenter de séduire la belle Eva Marie Saint. On a d’ailleurs une romance vraiment très belle, elle qui est filmée comme un ange et se prend d’empathie pour le loser qu’il est, lui qui l’approche comme un gros bourrin. Et puis leur relation est quand même pas mal ambiguë durant la majeure partie du film, entre la naïveté de leurs rapports et le poids du secret entre eux deux.
Ce qui est génial, c’est que les personnages secondaires bénéficient du même soin d’écriture. J’arrive à adorer tout autant le prêtre vertueux joué par Karl Malden que la crapule infâme de Lee J. Cobb (absolument jouissif), surtout que tous ces personnages ont le droit à leur grand moment, où l’écriture et la mise en scène se dédie à eux et où les interprètes flamboient. Même les rôles plus en retrait sont marquants, comme celui de Rod Steiger qui donne lieu à un dialogue emblématique terriblement puissant entre lui et Brando.
Sans être un virtuose, Kazan me semble faire partie de ces réalisateurs hollywoodiens classiques qui savent ce qu’ils font à chaque plan, qui savent comment livrer le meilleur de leurs dialogues et de leurs acteurs. Il faut voir comment il filme les moments d’intimités du couple principal, ou encore cette superbe scène de confession, rendue d’autant plus brutale par des idées de montage assez géniales.
C’est typiquement le genre de grande histoire sociale que j’adore, pleine de déchirements et malgré son côté moral très prononcé j’ai envie d’y croire à chaque instant, tellement les personnages sont beaux !