Retrouvée sur le forum des cahiers, attention c'est long:
"Son patronyme ronflant, qui fait matamore, foudre de guerre, sonnait bien à mes oreilles : étrangeté, finale forte, comme dans Guadalquivir. J’aurais tant voulu aimer Almodóvar. Le nom, ça compte. Je suis persuadé que c’est notamment à cause du sien qu’Apichatpong Weerasethakul a fait un tabac.
Pour moi, le premier contact, ce fut grâce à Femmes au bord de la crise de nerf. J’étais assez amusé par l’application des lois de la screwball comedy hollywoodienne au milieu madrilène, moderne et branché, ce qui constituait une première. Le prix du scénario obtenu à Venise me semblait justifié. Mais ça n’allait pas plus loin qu’une comédie de Blake Edwards.
Et puis j’ai commencé à voir Attache-moi. Même attaché, je n’aurais pu tenir sur mon siège : un film d’Almodóvar, c’est avant tout une litanie lassante de répliques vaguement salaces, à la Michel Audiard, alignées au petit bonheur la chance. C’est un catalogue de fantaisies sexuelles, plus évoquées par la parole que montrées, un tantinet perverses. Un catalogue sans grand intérêt. C’est vrai, c’est rigolo cinq minutes… C’est du Russ Meyer soft, ou plus exactement c’est le John Waters du pauvre. La supériorité de Waters sur Almodóvar, c’est que Waters sait très bien se cantonner dans ses limites naturelles, celles du pur ludique, tandis qu’Almodóvar lorgne vainement vers des horizons beaucoup plus élevés.
En chair et en os se fonde surtout sur des cadrages obliques et insolites, joliets mais gratuits. On est à mi-chemin entre Vadim et Albicocco.
[…]
Tout sur ma mère cite ostensiblement All about Eve de Mankiewicz, alors que la pratique d’Almodóvar, on le verra un peu plus loin, se situe aux antipodes de l’analyse psychologique chère à Mankiewicz. C’était aussi malhonnête d’appeler son film comme ça que si je me mettais à donner pour titre à un de mes films La Ligne géniale ou La Nouvelle Aurore. Il y a chez Almodóvar un tas de références filmiques gratuites (La Nuit du chasseur, Gena Rowlands, Fellini, Pasolini, Bergman, etc.) qui sont là surtout pour attirer la complicité des critiques et des cinéphiles. Enfin, passons sur le titre. Il eût suffit que Tout sur ma mère se nomme Manuel et Esteban pour que mes reproches tombent à plat.
Tout sur ma mère se signale à notre attention, comme l’opus suivant, Parle avec elle, par des choix chromatiques divers à l’intérieur de l’image : une couleur à gauche, une autre à droite, une troisième au milieu. Mais cela reste purement décoratif.
Une attention particulière est réservée, dans ce film, ainsi que dans Parle avec elle, aux malades et handicapés, au milieu hospitalier, par lequel sont sans doute passés des amis d’Almodóvar victimes du sida dont il a peut-être peur. On notera le meilleur moment du film (avec aussi ce joli tunnel verbal sur le coût de la chirurgie esthétique), je veux dire le mouvement d’appareil qui longe le pied et le fil de la perfusion. Chez Almodóvar, les natures mortes sont toujours plus intéressantes que les personnages (cf. les éoliennes de Volver). Il est vrai que c’est au tout début du film. Nombreux sont les cinéastes à l’inspiration courte, qui font un petit effort durant le premier plan (ainsi que le cimetière sous le vent avec le chœur des nettoyeuses dans Volver), quitte à decevoir sur les cinq cents suivants…
On peut certes décerner un bon point à ce film qui cherche, à travers le flux d’un discours plus quotidien que de coutume, à rendre vivante, à humaniser la description de personnages aux comportements pour le moins étranges : il y a ici une volonté de rendre majoritaires, universelles, incontournables l’homosexualité, g a y ou lesbienne, la bisexualité, souvent marquée par le travesti. Mais cet effort est contredit par l’aspect caricatural, pieds au mur, du paradoxe, plus apte à s’exprimer à travers la comédie — qui autorise toutes les fantaisies — que par le drame ici présenté : deux ou trois morts.
Le traitement réaliste ne constitue pas un bon choix.
Impossible d’y croire, de succomber à l’émotion, puisque rien des attitudes sexuelles particulières, répétées à satiété, rien parmi les mutations considérables de comportement (pourquoi Lola passe-t-il sans cesse de l’hétérosexualité au travesti ? pourquoi la jeune fille couche-t-elle avec « lui » ?) n’est approfondi, ni exploité, ni justifié. Rien sur ma mère, tout compte fait, eût été un titre beaucoup plus approprié. Seule demeure ici la bizarreté provocante et gratuite des faits sexuels.
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Luc Moullet, Pedro Almodóvar : Rien sur ma mère, in Piges choisies. "