Excuse-moi, mais Tarantino est 100% de la trempe des cinéastes que j'ai nommés.
Tu dis que ça n'a pas passé, mais ÇA A PASSÉ. Je le répète, mais dans le milieu de la critique, le film a été reçu avec les mêmes interprétations, qui ont été longuement abordées par Tarantino dans des entrevues dont j'aimerais retrouver les liens.
Ça n'a pas passé chez le spectateur moyen, à mon avis, parce que le spectateur moyen est habitué de voir les films de Tarantino sous le même angle qu'ils voient Avatar et James Bond : sous un aspect exclusivement ludique. Et Tarantino aime le ludisme, et l'encourage; mais il est beaucoup plus que ça.
Les films de Fellini, Antonioni et Renoir n'ont d'intérêt que par le sens qu'ils introduisent thématiquement.
Blow-up, par exemple, généralement classé dans les dix meilleurs films du XXe siècle.
Ce film n'a d'intérêt que par la signification que l'enquête du photographe produit : il n'enquête pas sur un meurtre mystérieux, mais sur le sens de l'image et de la réalité elle-même.
C'est par la profondeur et la valeur du développement de ces sens qu'un film est jugé par l'histoire et les critiques. Avatar est le film le plus payant de l'histoire, mais je te garantis qu'on en parlera plus du tout dans 10 ans (j'imagine qu'on est d'accord là-dessus).
L'aspect technique n'est pas à négliger, mais ce n'est pas le critère principal retenu par l'histoire du cinéma (dis-moi que Godard n'a fait que des films techniquement parfaits; au contraire, c'est justement un des éléments qui ont fondé son esthétique).
Généralement, sur le plan technique, ce ne sont pas les films léchés visuellement qui font l'histoire, mais ceux qui ont apporté une évolution (l'expressionnisme allemand avec son esthétique qui abuse des clair-obscur et des décors en carton, ou encore la Passion de Jeanne d'Arc de Dreyer, qui invente plus ou moins l'utilisation du gros plan, mais de manière très très insistante) et là encore Tarantino a un apport reconnu par la critique : la chronologie. Reservoir dogs et Pulp Fiction sont reconnus comme des films révolutionnaires sur le plan de la structure.
Pour Cléopâtre et les Dix Commandements, ces films ont fondé un certain genre grandiloquent de la mise en scène des mythes traditionnels, alors qu'Avatar ne fait que répéter ce qui est déjà connu depuis 80 ans, d'une manière extrêmement irritante.
Ah oui, je trouve dommage qu'on dise : c'est son opinion, tout le monde a droit à son opinion, etc. Une opinion se discute, une oeuvre n'est pas une chose totalement relative (loin de là), il y a manière d'en comprendre la signification de manière rigoureuse.
Personne ne discute du contenu même du film, tout le monde se garde une distance qui empêche tout débat, personne ne discute mes exemples pour les réfuter, ça rend la discussion difficile.
Je suis un grand fan d'expressionnisme allemand, j'veux pas qu'il y ait de méprise là-dessus, je parle de l'abus de certains traits formels qui ont fondé l'esthétique (genre le Cabinet du Docteur Caligari).
Titanic : pitié, la seule qui parle encore de ce film est ma tante de 62 ans, qui vénère Céline Dion.
Je suis seulement surpris que personne, PERSONNE n'ait une opinion un tant soit peu similaire à la mienne, alors que c'est un lieu commun de la critique et des études cinématographiques.
Eh ben, surprise, moi aussi (combiné avec études littéraires). Je serais bien curieux de voir à quoi ressemble tes travaux, et ce que t'enseignent tes profs.
Il y a un équilibre entre sur-interprétation et degré d'interprétation (donc de compréhension) nulle. Là, vous me défendez l'état nul : c'est « fun » et c'est tout. Des juifs tapent sur des Nazis, c'est comique, mais emmerdant quand ils en parlent trop longtemps avant de le faire.
Y-a-t-il un seul film qui exige une interprétation, à ton avis, et que tu pourrais me nommer?
Ce que j'ai oublié de dire, c'est que Tarantino introduisait beaucoup moins de significations comme celles dont j'ai parlé dans ses précédents films, et à ce titre, IB est le premier à le faire véritablement (mais vraiment à fond de train, j'en démords pas).
Quelques thèmes, fils thématiques et significations placées ça et là dans Reservoir Dogs et Pulp Fiction (dont je parlais tout à l'heure, comme la mise en abyme du cinéma, le film dans le film qui revient de temps en temps) sont repris, accentués et développés dans IB.
Donc oui, Tarantino le faisait pas tant que ça, mais il y a un effort considérable dans celui-là qui a été fait.
Mais oui, David Lynch est un des meilleurs exemples de significations à la fois inscrites dans l'image et le texte à mon avis...
Eh ben, je vois que j'ai bien fait de faire mon flemmard dès le début ![]()
Justement, je vois dans tes infos que tu as l'air d'être un fan d'Apocalypse Now (pur chef-d'oeuvre à mes yeux).
C'est un bon exemple pour montrer ce que je voulais dire tout à l'heure : compare le à un film à l'esthétique réaliste qui traite du même sujet (la guerre du Vietnam), Platoon. Il y a très peu de significations et de développement thématique dans Platoon, on essaie de nous donner une vision plus ou moins réaliste, directe, de ce qu'était la guerre du Vietnam.
Apocalypse Now est beaucoup plus complexe d'un point de vue artistique ou thématique : la mise en scène de l'apocalypse, de la descente aux enfers, est présente tout au long du film dans un nombre incalculable de situations, d'images.
Je donne quelques exemples évidents, avec lesquels j'espère que tu seras d'accord... : le colonel machin, qui s'est enfui dans les confins de la jungle. C'est évidemment Satan : comme Satan, il se rebelle contre l'ordre établi et est chassé dans un monde où il décrète l'ordre nouveau des choses. La première partie du film montre une longue traversée sur le fleuve X, qui donne accès au monde du colonel : on pense tout de suite au Styx.
Tu vas me dire que c'est de la sur-interprétation?
Je ne juge pas la valeur de Platoon, je compare simplement deux « traitements » esthétiques possibles d'un même sujet.
Mais toi Lt-Schaffer, est-ce que tu es d'accord avec ce début d'interprétation, où tu trouves déjà que ça va trop loin?
Je suis content d'avoir une réponse développée pour une fois, merci beaucoup, ça me donne l’impression d’avoir un interlocuteur.
Néanmoins, tu t'en doutes, je ne suis pas plus convaincu, même si je vois que tu y as quand même plus pensé que les autres.
Si tu as compris ce que je voulais dire pour Apocalypse Now, c’est que nous vivons sur la même planète, donc je vais me permettre de continuer.
Demeurons dans le cadre de l'interprétation thématique (comme le thème de l’apocalypse de tout à l’heure), oublions la qualité de l'aspect technique, ça mélange un peu trop les approches, et un film mal réalisé peut encore avoir des qualités thématiques à mon avis.
Premièrement, Tarantino a vendu la plupart de ses films comme des divertissements (avec une certaine ironie, parce que, entendons-nous, ça vaut mieux que ça). Ça fait partie de l'image qu'il cherche à créer : une Pulp fiction est une oeuvre de mauvaise qualité, une littérature de gare, imprimée sur un papier de mauvaise qualité (au début du film Pulp fiction, il donne textuellement cette définition; c'est une clef d'interprétation qu'il ne faut surtout pas manquer, ça importe, sinon pourquoi le réalisateur se donnerait la peine de mettre une foutue définition avant la première scène du film).
Donc voilà, on sait qu’il faut être attentif aux représentations clichées, aux stéréotypes. Je vais passer vite parce que le sujet est plutôt IB, mais voilà, la scène du restaurant entre Travolta et Thurman : on pénètre dans une sorte de décor de plateau de tournage où tous les plus grands clichés, les plus grands classiques du cinéma et de la culture américaines sont rassemblées : Marilyn Monroe, actrice célèbre bien sûr, est une serveuse, on boit des milkshakes comme dans les films des années 50, on s’assoit dans une Cadillac des années 50. On plonge physiquement dans un univers de fiction, une reproduction artificielle d’un film américain de la grande époque de Marilyn Monroe et James Dean, avec toutes ses icônes et symboles de mauvais goût : on est symboliquement dans un film dans un film, une mise en abyme cinématographique. (d’ailleurs c’est une des techniques les plus répandues dans tous les domaines artistiques, le théâtre dans le théâtre, le roman dans le roman, etc.)
C’est de cette façon que Tarantino rend hommage à ces œuvres de fiction de mauvaise qualité qu’il adore : en les mettant en scène dans la fiction, en jouant avec leurs traits caractéristiques, et en mettant en scène le thème du cinéma dans ses propres films.
Mais prendre les films de Tarantino pour des films de divertissement parce qu’il les présente de cette manière, c’est tomber dans son piège ; Tarantino est plus rusé que ça, les ses films s’approprient les codes des films de divertissement pour en faire une esthétique, et c’est là une grosse différence. Tarantino nous fait un gros clin d’œil : vous allez voir un « semblant » de mauvais film, je vais travailler le thème du mauvais film, le développer, le renverser, jouer avec lui, etc.
(parenthèse : dans Boulevard de la mort, pendant la première partie du film, l’image est couverte de lignes ou de parasites qui imitent l’apparence des films classiques : Tarantino veut sans arrêt nous rappeler qu’on est dans un film, abuser des codes et des traits caractéristiques du cinéma, il ne veut surtout pas qu’on l’oublie pour simplement profiter candidement d’un récit divertissant)
Par ailleurs, pour être certain de vous convaincre, Tarantino a longuement parlé de cette scène du milkshake, qui a été une des plus coûteuses (tout le décor a été construit pour la scène), mais il y tenait parce qu’il lui accordait une importance extrême dans la signification globale du film. Tous les acteurs dirigés étaient conscients de la signification et de l’importance de cette scène (Travolta en a déjà parlé en entrevue).
----------------
Maintenant, Inglourious Basterds. Il n'y a pas un lot d'interprétations « diverses qui vont dans tous les sens ». Au contraire, le fil thématique d'IB est extrêmement serré, suivi, continu, développé jusqu'au bout, avec une conclusion très claire. C’est même un des fils thématiques les plus serrés et les mieux développés que j’aie vus.
Donc, de prime abord, IB est un film de guerre. Mais connaissant le goût de Tarantino pour le thème du cinéma, on se doute qu’il y fera référence à un moment ou à un autre, avant de découvrir qu’il s’agit carrément d’un film surtout SUR le cinéma.
Je répète les millions de référence au cinéma :
- Goebbels est ministre de la propagande et du cinéma
- la Juive qui survit à la première scène est propriétaire d’un cinéma
- le contact allemand des alliés en France est Bridget Von Hammersmark, la plus célèbre actrice allemande
- le soldat Frederick Zoller, héros de guerre, joue son propre rôle dans un film de propagande (film dans un film, mise en abyme)
- la guerre se termine dans l’explosion d’un cinéma, grâce à l’utilisation de la pellicule comme explosif.
Je vais m’arrêter là pour le moment, ça va me permettre d’économiser du temps si vous ne voyez rien de significatif jusqu’à maintenant.
Mais juste cette image : utiliser la pellicule de films comme combustible (décrit comme extrêmement efficace), comme arme, ne voyez-vous pas déjà quelque chose de significatif ici ?
Répondez à cette question. Vous pensez que c’est un hasard ?
Je répète les millions de référence au cinéma :
oh c'est mignon tu découvres que Tarantino parle de cinéma ![]()
Désolé mais si je suis d'accord pour AN je m'ennuie en lisant ce que tu dis d'IB.
resolution
Le problème n'est pas de découvrir que Tarantino parle de cinéma, mais de comprendre COMMENT il en parle, ce qu'il en dit. Il en dit quelque chose de très précis. Je ne comprends pas que vous refusiez cette idée.
Lâchez vos réticences insignifiantes, essayez de suivre un instant svp...
blazcowicz
Si un film comme Apocalypse Now peut mettre en scène le thème de l'apocalypse, est-ce qu'on peut s'attendre qu'un film comme Pulp Fiction mette en scène le thème de la fiction?
Vous n'avez pas répondu à la question : utiliser la pellicule de films comme combustible (décrit comme extrêmement efficace), comme arme, qu'est-ce que ça veut dire?
Vous avez l'air fan de cinéma, vous êtes censé être capable de suivre ce genre de discussion (et d'argumenter). C'est de l'interprétation élémentaire (et je ne dis pas le mot pour vous provoquer).
Oui, mais ça m'ennuie d'avance d'essayer de débattre avec quelqu'un qui nous prend pour des idiots et ne semble pas prêt à changer d'avis.
Je rejoins Seskoisa dans son interprétation et j'ai de la peine à comprendre les réactions de certains forumeurs. Pourquoi considérer que c'est aller chercher trop loin que de voir le film comme une mise en abîme de la fiction, de son pouvoir et de sa représentation. Dans les grandes lignes, il me parait évident que Tarantino a toujours joué là-dessus, que thématiquement, c'est le film conducteur de tous ses films.
Après, évidemment que n'importe quel détail peut être interprété n'importe comment, mais dans l'ensemble, ce que soulève SesKoisa est très cohérent.
Il y a des éléments que tu as amenés auxquels je n'avais pas pensé, et Tarantino non plus probablement. Ca nous renvoie à nos cours de français, quand Jacques disaient â la prof "mais l'auteur n'a certainement pas pensé à tout ça lorsqu'il a écrit son livre". Mais au fond, si l'auteur y a pensé ou pas, ça n'importe peu, car il y a toute une partie de l'inconscient d'un écrivain/cinéaste qui s'exprime également à travers son oeuvre. Et combien d'écrivain/cinéaste diront qu'ils sont là pour écrire/filmer et que les spectateurs sont là pour interprétés? C'est le genre de chose que l'on entend couramment venant des plus grands artistes.
Toutefois, il y a une limite à tout. On ne peut pas décemment qualifié un film de raciste, si ce n'est visiblement pas le cas. Mais l'analyse thématique de Seskoisa reste cloitrée dans le cadre bien précis de la thématique Tarantinienne. J'estime donc qu'elle est légitime et intéressante.
Sur ce, j'ai un train à prendre.
Ca nous renvoie à nos cours de français, quand Jacques disaient â la prof "mais l'auteur n'a certainement pas pensé à tout ça lorsqu'il a écrit son livre".
Sauf que bien souvent l'auteur il y a pensé. Lorsque tu manies la langue tu sais que tu fais une métaphore, glisse une référence etc.
Tu dis ça comme si c'était certifié, je n'en suis pas certain également.
Et puis, je m'avance peut-être en ayant lu des inepties à droite à gauche (je m'en excuse si c'est faux), mais Lynch n'a pas dit lui-même qu'il n'essayait pas de grand chose dans la psychanalyse ? Pourtant, son film Mulholland Dr a cumulé de nombreuses interprétations à ce sujet.