Sur les beaux conseils des forumeurs, je me suis finalement procuré Le Nouveau Monde. Et je l'ai vu. Et je pense qu'il va se hisser sans aucun problème dans mon top 10. (Légers spoilers à suivre)
Le Nouveau Monde, c'est une rencontre. Une rencontre entre deux peuples, une rencontre entre deux individus, une rencontre entre un homme et son El Dorado. Cet homme, ce colon, John Smith, voit dans son voyage jusqu'aux Indes sa première mort. L'abandon de l'Ancien Monde vers ce Nouveau Monde. Une rupture avec le monde qu'il connaissait jusqu'à présent. Arrivera également une rupture avec son propre pays, symbolisé par son jugement et l'image d'un homme, la corde au cou. Deux morts qui amènent à une renaissance. Une renaissance sublimée par un réalisateur recherchant à chaque plan l'esthétique parfaite.
Les quarante-cinq premières minutes présentent un homme subjugué par la beauté d'une Nature qu'il ne connaissait pas, par la beauté d'un peuple qu'il ne connaissait pas, par la beauté d'une personne qu'il apprend à connaître. Terrence Malick poursuit la constitution de son univers solitaire avec un art empreint d'un montage fluide (très nombreux raccords de mouvement et de regards, fondus et panoramiques successifs, ...), le tout observé d'un point de vue omniscient et selon un découpage totalement étranger au plan-séquence. Le film présente une réflexion complexe sur la nature humaine centrée au sein même de la Création. Et toute cette réflexion se fait autour d'une observation d'un peuple exempte de toute idée manichéenne. Terrence Malick évite les plans écrasants ou intrusifs à l’intérieur de ce peuple indien, comme pour nous refuser une présentation ethnographique idéale. Privé de véritables repères géographiques, mené les yeux fermés comme Smith auprès de l'Autre, le spectateur se doit de renier l’attitude et la démarche de ces conquérants européens, qui pensaient ce monde nouveau comme un paradis non seulement exploitable, mais devant être exploité (ce que nous montre le générique, où la géographie du continent se retrouve modifiée, et bouleversée par un peuple exterieur). Autre signe de cette absence de distinction entre le Bien et le Mal est l'absence de présence de « bons sauvages » innocents et inoffensifs: la composition de la communauté indienne est nettement constituée d’un chef, d’une cohésion sociale, de tabous et de règles qui permettront au père de bannir sa fille, dont l’amour pour Smith représente une menace pour toute la communauté.
A cette présentation s'ajoutent la subjectivité des voix over, qui s’additionnent au lieu de s’accumuler, pour faire sens, non pas dans l’action mais dans les mouvements de l’âme dans son épanouissement. Chacune d’elles possède ses propres interrogations, ses obsessions, ses états d’âme. Mais la construction est tout sauf chaotique, et le spectateur ne cherchera pas à rassembler chacune de ces pensées qu'il pourrait voir comme dépendantes les unes des autres, chacune liée à la précédente et à la suivante. La voix intérieure fonctionne ici comme témoignage des ambivalences de l’être, vécues comme une cassure: il y a l’homme qui agit et l’homme qui se voir agir. L'homme qui vit, et l'homme qui pense. L'homme au sein d'une société, d'une communauté qu'il a, d'une manière, lui même créée, et l'homme qui désire s'en extraire pour vivre une existence qu'il aurait lui-même choisie.
La deuxième partie du film commencerait au retour de Smith dans sa colonie Anglaise. Non pas une descente aux enfers, mais un retour aux enfers. Affectés par la faim, par la maladie, et par le désespoir, le spectateur se confronte à la réalité de notre existence, mise en image de façon plus lente, plus sombre, plus pessimiste. Plus vraie.
Cette seconde partie se poursuit par l'arrivée de Pocahontas dans la civilisation coloniale anglaise. Elle va perdre son identité, son symbole d'une Nature toujours plus pure et plus belle, et changer radicalement pour être contaminée par le peuple étranger. L'image la plus évocatrice serait sans doute le changement de nom de la jeune femme Indienne, renommée en Rebecca: l'envahissement d'un peuple par un peuple, et la conformisation de ses membres (l'indien qui compte les passagers Anglais à bord d'un bateau).
Etrangement, le film comporte une surprenante lueur d’optimisme. Bien que la contamination par la civilisation anglaise soit irrémédiable et que Pocahontas/Rebecca ne puisse plus retourner sur son sol maternel, l’enfant à qui elle a donné naissance est un signe de prolongement de l'existence d'un peuple, et plus particulièrement de l'existence d'une personne: c'est grâce à cet enfant que Pocahontas vivra ses derniers moments de bonheur, au sein d'un monde qu'elle ne connait pas, au sein des jardins anglais, dénués de toute âme, de tout charme. De toute Nature.
5/5