( spoilers to be followed )
Je vois Lost In Translation pour la 3ème ou 4ème fois cet après-midi, je ne me souviens plus tellement du film. Un sourire envahit mon visage dès le départ, mais je ne m'en rends pas compte immédiatement. Et puis à un moment, quand Bob et Charlotte déambulent dans les rues de Tokyo, il se passe quelque chose de si fort que je ne peux pas ne pas m'en rendre compte : je sens mon coeur battre.
La cinéphilie c'est l'amour du cinéma ( je n'aurai aucun Prix Nobel pour cette phrase je sais bien ). Sofia Coppola réussit une chose inouïe avec son oeuvre : elle dépasse la notion de cinéphilie puisqu'avec elle le spectateur ne fait pas qu'aimer le cinéma : il tombe amoureux de ses films.
Le cinéma de Sofia Coppola est simple et beau. Il se débarrasse de toute afféterie, il va à l'essentiel. Il y a chez la fille Coppola une délicatesse de tous les instants, une manière subtile de filmer les visages, de capter un geste, une émotion. Chez elle, dans Lost In Translation plus précisément, tout est affaire d'impressions, de sentiments, de petites choses qui n'ont l'air de rien mais qui construisent durement et durablement l'identité du film. Tout se crée sans en avoir l'air, sans donner l'impression qu'il y a un effort derrière. C'est de la pure magie puisqu'on en connaît le caractère factice ( c'est du cinéma ) tout en étant émerveillé. Et puis tout cela est tellement délicat...prenons par exemple l'épisode de l'orteil de Charlotte. Quand elle se cogne, ça n'a l'air de rien, c'est encore plus infime qu'un détail. Et pourtant on en reparlera dans une séquence ultérieure au sein de laquelle l'orteil sera le sujet principal ( Bob demandant par exemple un couteau à un serveur, pour le couper ). Coppola, lorsque Charlotte s'est cognée, s'est bien gardée de donner de l'importance au pied ( en le filmant en gros plan par exemple ). La subtilité de sa mise en scène réside dans cette volonté de ne pas montrer ce que tous les autres montreraient. Elle s'efface suffisamment pour créer de la surprise chez son spectateur.
Lost In Translation est en apparence moins grave que Virgin Suicides. Mais c'est une fausse piste, parce qu'on pourrait croire que Lit n'est pas grave, alors que la plus profonde tristesse hante le film. Elle se lit sur le visage d'un Bill Murray qui se demande ce qu'il fout là, ou dans ces très belles scènes où Scarlett Johansson observe la ville à travers sa chambre d'hôtel : Sofia Coppola la saisit au sein d'un espace grouillant de vie mais inintéressant, et dit ainsi le contraste entre son personnage féminin et la métropole ; la perte de Charlotte en est d'autant plus forte. De tous les héritiers d'Antonioni, Sofia Coppola en est la plus rebelle, et donc la moins évidente à reconnaître, surtout à cause du glam-pop qui fait l'aura de la réalisatrice.
La tristesse qui imprègne Lost in Translation est aussi une affaire plus philosophique parce qu'elle a un rapport avec la contingence. A travers la rencontre entre Bob et Charlotte, le spectateur peut s'interroger sur sa propre existence, d'où l'émotion intense qui naît du film. Car Lost In Translation dit combien une rencontre peut très bien ne pas se faire : Bob et Charlotte se sont ratés, à l'évidence. Dans une autre vie, dans d'autres circonstances, ils seraient restés ensemble. Ici le contexte ne le permet pas. La contingence c'est ce qui peut ou ne peut pas arriver. Elle s'oppose à la nécessité. La tristesse à la vision du film vient de cette constatation que les rencontres que l'on fait sont donc nécessaires, mais que la contingence existe bien puisqu'il y a des rencontres que l'on ne fait pas. Ici c'est encore plus cruel puisqu'une rencontre - la nécessité triomphant sur la contingence, sur ce qui aurait pu ne pas arriver - n'a pour aboutissement que la mort ( la séparation ). Si la fin est si émouvante c'est parce que l'alchimie entre les deux personnages se heurte à la dure réalité. Le spectateur qui s'est tellement ému de la magnifique relation entre Charlotte et Bob assiste impuissant et totalement bouleversé à leurs adieux. Sous son apparente légèreté, Lost In Translation est un film d'une cruauté monstrueuse puisqu'il nous fait assister à la destruction inévitable d'une relation, à la perte d'un paradis sentimental. La réalité est impitoyable, à tel point qu'elle sépare deux personnages qui n'ont trouvé de réconfort et de bonheur que chez l'autre.
A ce propos le couple du film est incontestablement un des plus beaux de l'Histoire du cinéma, surtout parce que sa relation se base sur la simplicité. Rien d'hollywoodien ici, rien de Bogarto-bergmanien, rien de flamboyant, d'excessif, de mélodramatique. Toute la relation entre Bob et Charlotte est fondée sur l'attention que l'un porte à l'autre, sur des mots et des gestes simples, sur ce qui fait l'essence de l'amour. La complicité entre les deux est évidente, éclatante de naturel. C'est juste beau quoi, beau à en pleurer...
Une dernière question pour clore mon post : Comment dit-on " Chef d'oeuvre " en japonais ?
Je ne donnerai aucune note parce que le film est au-dessus de tout ça, un grand merci à Sofia suffira.
