Le rapport aux acteurs :
"Sur mes tournages, j’essaie d’être ami avec mes comédiens. Ca ne marche pas toujours, mais je pense que c’est un bon point de départ. Lorsque l’on est sur un plateau, bien souvent les comédiens aiment la caméra. Enfin, ils l’aiment et en même temps ils en ont peur. À l’époque, les caméras étaient vraiment très grosses, c’était des engins imposants, donc il y a chez eux un mélange de respect et de crainte. Moi, ce que j’essaie de faire, c’est de dédramatiser ça, de leur dire : bon, OK, elle ne va pas vous manger, cette caméra, il n’y a pas de problème. Et même si vous avez des idées, même si vous avez envie de faire des choses, vous n’êtes pas obligés d’être figés face à elle, vous pouvez bouger librement.
Comme ça, un rapport plus détendu s’installe. Ça leur permet de tester des choses, et je les encourage toujours à voir ce qu’ils peuvent sortir d’eux-mêmes. Si jamais ils ont une idée, quelque chose d'intéressant qui n’est pas dans le scénario, j’accueille ça avec plaisir. Ils doivent sentir que leurs idées comptent. Ça peut être dangereux, bien sûr, mais ça fait partie du processus. Et du coup pour eux aussi l’expérience devient excitante, et drôle aussi. On s’amuse sur le tournage."
Le passage du cinéma indé au blockbuster :
"Quand j’ai fait Drugstore Cowboy, on vivait un moment charnière du cinéma américain, parce que beaucoup de films indépendants ont tout à coup attiré le regard des grands studios. Miramax, par exemple, faisait au départ des films à petit budget, des films indépendants, et puis tout à coup ils ont eu de très gros succès. Et évidemment ça a tiré l’intérêt des grands studios, qui ont tous commencé à aller chercher des réalisateurs dans la scène indépendante américaine pour leur demander de faire des films ‘indépendants’, en tout cas à petit budget - mais des petits budgets qui étaient quand même plus grand, disons plus confortable, que ce qu’on avait jusque-là.
Sony, Universal, Warner Bros.... ont tous commencé à approcher des réalisateurs de la scène indé. Les films que j’ai faits pour les studios étaient encore des films que je considérais comme de petits films, même si à l’échelle d’un studio ce n’était plus la même chose. Will Hunting, par exemple, c’était un film Miramax. To Die For aussi, c’était un film avec un budget plus important. Mais, passer dans ce système n’a pas changé fondamentalement ma manière de travailler. Je faisais la même chose, mais de manière plus confortable, avec plus de moyens, et toujours dans l’optique de faire des films que je pensais comme indépendants. Je ne me suis jamais dit : maintenant je fais autre chose."
Le remake de Psychose (et comment il a failli faire G.I. Joe) :
“Après Drugstore Cowboy, Universal s’est intéressé à moi. Le président du studio, à l’époque, était assez jeune et il se disait que si je faisais pour eux des films dans le même esprit, ça attirerait aussi des acteurs, parce qu'un certain nombre de comédiens voulaient travailler avec moi. Donc ils m’ont proposé G.I. Joe. C’était la grande époque des films d’action hollywoodiens, ça marchait très fort, et il faut savoir qu’un film comme ça, c’était un budget dix fois supérieur à ceux auxquels j’étais habitué, et les salaires du réalisateur et des comédiens étaient eux aussi dix fois plus élevés. Oui, j’ai regardé. J’ai lu le scénario. Mais j’ai tout de suite vu que c’était un scénario vraiment de droite, et ce n’était pas possible pour moi.
Dans la même réunion, ils m’ont dit : "au fait, on a aussi tout le back catalogue d’Universal, avec plein de vieux films dont on pourrait faire des remakes, ainsi que des scénarios jamais tournés". C'était l’époque des remakes. Pour les studios, c’était rassurant, et pour le public américain aussi : on connaît déjà l’histoire, donc on y va plus facilement. Moi, j’étais partagé là-dessus. Je me disais : si c’est pour prendre une histoire des années 50 et la refaire en l’adoucissant, avec un happy ending, ça ne m’intéresse pas. Je leur ai dit que ce qui pourrait m'amuser, ce serait de prendre un film dont on sait déjà que c’est un chef-d’œuvre et de le refaire, mais plan par plan. Sans rien changer. Et j’ai proposé Psychose. À chaque fois que je revenais les voir, je remettais ça sur la table : "ce serait une bonne idée de refaire Psycho plan par plan". Et à chaque fois on me disait que ça ne se ferait jamais ça.
Et puis j’ai fait Will Hunting. Et le film a été nommé dix fois aux Oscars. Et là, le président du studio m’a rappelé pour me demander si j’avais une idée. J’ai dit : "oui, refaire Psycho, plan par plan". Et la réponse a fusé : "super idée". C’est comme ça que le film s’est fait.”
L’histoire de Milk :
“Au départ, ça devait être un film d’Oliver Stone, qui voulait adapter un livre, un très beau livre, The Mayor of Castro Street. Dans les années 70, Harvey Milk fut l’un des premiers hommes politiques ouvertement gays, ainsi qu'un activiste important pour les droits des homosexuels à San Francisco. Oliver Stone voulait en faire un film. Et je pensais qu’un personnage comme Harvey méritait vraiment un film sur sa vie et sur son combat. Au milieu des années 80, Rob Epstein avait réalisé The Times of Harvey Milk, un docu sur sa vie, qui avait gagné un Oscar. À ce moment-là, Stone était associé aux films sur les assassinats politiques, à cause de JFK, et je crois qu’il n’avait pas spécialement envie de refaire un film centré sur le meurtre d'un politicien. Il a donc commencé à chercher quelqu’un pour le remplacer sur le projet.
Il a su que j’étais intéressé, et comme il aimait beaucoup Drugstore Cowboy, il m'en a parlé. À l’époque, il était question de faire le film avec Robin Williams dans le rôle de Harvey Milk. Mais le projet a traîné. J’ai lu une première version du scénario, qui se concentrait surtout sur ce qui s’était passé après l’assassinat, sur la défense, sur le procès, et sur le fait que l’assassin n’avait pris que cinq ans. Moi, ce qui m’intéressait c’était l’histoire avant : comment Harvey Milk était arrivé en politique, comment il s’était construit, les années qui avaient précédé l’assassinat.
J’ai écrit une autre version, qui n’a jamais abouti. Tout cela a duré très longtemps. Dix-sept ans. Pendant dix-sept ans, le projet a stagné. Puis, des années plus tard, un nouveau scénario a été écrit pour Bryan Singer. Finalement il ne l’a pas fait. Le scénario est arrivé entre mes mains, et là je me suis dit : cette fois, c'est bon. J’ai réussi à approcher Sean Penn, qui a eu envie de le faire, et tout s'est aligné. Il a eu neuf nominations aux Oscars, et Sean Penn a eu l’Oscar du meilleur acteur.”
Sa relation avec Matt Damon :
"J’ai rencontré Matt à une époque où il était absolument inconnu. Il avait passé un casting pour un rôle dans Prête à tout. Finalement il n’a pas eu le rôle, il était un peu trop beau pour le personnage - finalement interprété par Joaquin Phoenix. Quand j’y repense, avec Nicole Kidman qui séduit un garçon plus jeune qu’elle, si Matt Damon avait joué le rôle, le film aurait été complètement différent... Des années plus tard, je me suis retrouvé face à lui, cette fois comme scénariste, avec Ben Affleck. Et là, j’ai réalisé que c’était vraiment un garçon qui avait beaucoup de talents. J’ai été très surpris. Miramax avait acheté leur scénario à Castle Rock, et ils avaient une liste de réalisateurs possibles. Je pense que j’étais sans doute le dernier sur la liste - mais c’est quand même avec moi que le film s’est fait.
C’est quelqu’un avec qui il est très facile de communiquer, de travailler, parce qu’il a une espèce de sixième sens. Il comprend les choses, il visualise, il capte très vite. Quand on faisait une prise sur Will Hunting, à la fin de la prise, sans que je dise quoi que ce soit, il savait déjà ce que je pensais de ce qu’il venait de faire. Donc ça a été très rapide. Tellement que, pour la plupart des scènes, on s’était mis d’accord pour faire une seule prise. On faisait la prise, on se regardait, on savait, et on passait à autre chose. Quand on a terminé le film, qu’il a été nommé dix fois aux Oscars, et que Matt a eu le prix du scénario avec Ben (Affleck), on a tous été sincèrement surpris. Sur Gerry, en revanche, c’était une expérience complètement différente. Autant sur Will Hunting ils avaient passé énormément de temps à écrire le scénario, à le peaufiner, à le polir pour qu’il soit comme un diamant, autant sur Gerry on est partis dans une direction opposée, vers l’improvisation. Et je crois que ça a un peu troublé Matt au début, parce qu’il se demandait où je voulais en venir, ce que j’essayais de faire. Ce n’était pas la manière dont il avait l’habitude de travailler à ce moment-là.
L’histoire de Gerry, c’est lui qui l’avait trouvée dans un journal de Boston : deux jeunes types s’étaient perdus dans le désert, de manière presque absurde, alors qu’ils étaient juste à côté de la route qu’ils cherchaient. Ils étaient tout près, mais pour une raison quelconque, ils n’arrivaient pas à la retrouver. Au départ, ils trouvaient ça très drôle, presque comique. Quand Matt Damon et Casey Affleck sont partis dans le désert pour faire des repérages, ils racontaient des blagues, ils parlaient sans arrêt, c’était léger. Puis, au moment où on a vraiment commencé à tourner, ils ont changé. Ils se sont dit que s’ils continuaient à être aussi naturels, à discuter comme ça, à faire des blagues, ça n’allait pas marcher, qu’ils auraient l’air idiots. Donc ils ont décidé de devenir beaucoup plus silencieux, et le film est parti dans cette direction-là.
Et puis la troisième fois qu’on a travaillé ensemble, ce fut sur Promised Land. On est revenus à une méthode de travail plus proche de Will Hunting. Le scénario avait été coécrit par Matt Damon et John Krasinski. Il était très bien écrit, très construit, et en tant que réalisateur, c’était très confortable : il m’a simplement fallu les suivre, suivre l’histoire qu’ils avaient écrite."