J'ai enfin eu la chance de voir Apocalypse Now dans sa version Redux au cinéma, et le moins qu'on puisse dire c'est que c'est une expérience qui risque fort de me marquer à vie : ce que je considère comme le chef d'œuvre définitif et absolu d'un des plus grands maîtres de l'industrie traverses et âges éphémères et les modes futiles avec une aisance toute naturelle, porté par la modernité éternelle et inhérente du voyage qu'il est avant d'être une histoire.
Parce que c'est bien un voyage unique, une plongée sans concession au cœur des ténèbres et de la folie des hommes. "Never get out of the boat, unless you are going all the way." Parce que cette aventure commence dans un bateau, autant sous la plume de Joseph Conrad que de Coppola et de Milius. Serait-ce la barque de Charon faisant traverser le Styx aux âmes errantes ? Qui pourrait le dire ? Chacun aura sa propre vision, mais le point est que cela ne commence avec la guerre du Vietnam, jamais le pourquoi du comment ne sera expliqué, non c'est plus que ça, c'est le Vietnam, c'est la Guerre, dans son aspect le plus pur et le plus barbare.
Pas de place ici pour la morale, elle est pourtant essentielle, ne serait-ce que pour savoir quand la mettre de coté. Un homme se bat avec cette morale, c'est le capitaine Willard, c'est aussi un peu le spectateur. Après tout lui aussi est projeté au cœur de cette guerre, lui aussi ne peut pas faire autrement que s'y immerger lentement, petit à petit, au fur et à mesures des étapes, toutes plus désespérées et désespérantes, le long de la rivière Nung. Évidemment, en tant que français, on aura du mal à ne pas se sentir spécialement concerné par le passage de la plantation, où les vestiges d'une puissance coloniale perdue ne sont maintenus en place que par un orgueil à demi brisé.
Au bout de cet enfer, il y a évidemment le chef d'œuvre, la force du jeu de Martin Sheen, la sagesse pénétrante de celui de Brando, le couché de Soleil éternel et les nuits éblouissantes de Vittario Storaro, le tout maintenu ensemble par le génie mégalomane d'un Coppola qui aura laissé une partie de lui sur ce tournage infernal. Rien ne vous oblige à aimer Apocalypse Now, mais il mérite au moins votre profond respect.