Dogville fait partie de ces films que l'on oublie pas de sitôt, il marque, choque, fait réfléchir. De toute évidence l'homme est irrécupérable, et ça Lars von Trier compte bien nous le montrer et de la plus belle manière qui soit. En effet c'est peut-être ça qui nous marque le plus, cette « beauté formelle », ce goût de l'artifice cinématographique poussé à son paroxysme. Outre le choix du décors, aussi courageux que parfaitement utilisé, se succèdent des plans tout à fait atypiques. Le réalisateur s'amuse, fait des tests : il veut apporter de la nouveauté au cinéma, bousculer les codes, et il le fait à merveille. On peut toutefois déplorer des raccords pas toujours très heureux, von Trier ne maîtrise pas encore parfaitement son « style » caméra à l'épaule et on a parfois droit à des jump-cut relativement vomitive.
Mais ce film est loin de n'être qu'une pure démonstration formelle, bien au contraire, von Trier réussi le tour de force de faire « vivre » un village complet au cinéma, s'attelant à donner à chaque personnage son caractère, sa personnalité, ses habitudes … La voix-off aide beaucoup de ce point de vue, décrivant en détail chaque personnage dès que possible. Toujours est-il que Dogville vit, et ce en dépit de tous les conventions formelles utilisées par le réalisateur. Les pions sont en place, la partie peut commencer.
C'est effectivement un des reproches que l'on peut faire au film, se placer en petit juge, en moralisateur, et ce, dès le premier plan du film en vue du dessus. Trier étudie l'homme comme le scientifique regarde des fourmis. La structure du film renforce cette sensation de « démonstration », de réquisitoire contre l'homme : la division en chapitre, la voix-off …
Pourtant s'en tenir à ça serait passer à coter du film, qui, comme on l'a rarement vu au cinéma, démontre la méchanceté de l'homme. Pour cela le film prend son temps, Grace est d'abord accueillie puis, peu a peu, les villageois se changent en égoïstes esclavagistes, les masques tombent, ils semblent tout sauf humains. Ce film est une grande claque mise aux idéalistes. Comment faire confiance à un homme capable de tels agissements ? Un homme incapable de pardonner, un homme arrogant, égoïste … ? Et quand on voit que c'est Elephant de Gus Van Sant qui lui a volé la vedette à Cannes, on se dit que la foi en l'homme est quelque chose qui se fait rare de nos jours.