J'ai revu le film, trois paires d'années après l'avoir découvert. Je m'attendais quand même à recevoir un sacré choc dans le gulliver, mais ça n'a pas été le cas.
Le film ne peut absolument pas laisser indifférent, obligé que ça vous remue les natchak. L'atmosphère particulière mise en place par Kubrick est évidemment pour beaucoup dans cette relation spéciale entre le film et le spectateur. On peut autant être fasciné que mal à l'aise devant ce que l'on voit ( personnellement c'était plutôt de la gêne ). C'est très dérangeant, même si à notre époque le film a beaucoup moins d'impact. On peut lui reprocher une esthétique bizarre, un peu kitsch. Mais au contraire, la force de tels choix plastiques c'est qu'ils parviennent à décontextualiser l'ensemble. Ca se passe quand Orange Mécanique ? Si on connaît le lieu de l'action, son époque semble beaucoup plus difficile à définir et ça renforce le caractère atemporel du propos du film.
Orange Mécanique est tellement à part, tellement loin des conventions, qu'on laisse plus facilement passer des choses qui dans n'importe quelle autre oeuvre moins atypique serait rédhibitoire. Je pense par exemple à la seconde partie du film, où les pôles s'inversent, faisant d'Alex la victime de ceux dont il fut le bourreau auparavant. Retournement scénaristique facile, peut-être exagéré dans l'ironie qu'il veut mettre en place, mais on s'en tape, l'intérêt est ailleurs. Orange Mécanique peut être vu comme une sorte de conte - puisque le film est finalement très simpliste dans son traitement scénaristique - qui comme tout conte cache une belle profondeur discursive derrière son apparence d'objet simple. L'entrée de deux anciens compagnons d'Alex dans la police ne choque même pas ( je connais un film récent où le personnage devient flic, qui a beaucoup fait parler par exemple
), et Orange Mécanique ressemble dès lors à un film où ce qu'il y a à dire passe avant la manière de le dire. Kubrick dépeint une société inhumaine, qui cache son visage hypocrite derrière des traitements censés rendre " bons " les " méchants ". Mais cette société ne diffère pas tellement des méchants puisqu'elle agit de la même façon qu'eux. Et son hypocrisie est d'autant plus révoltante qu'elle le fait sous couvert d'institutions officielles, ou pour des raisons aussi naturelles pour elle que la vengeance.
La déshumanisation progressive d'Alex - pire, sa mécanisation, son instrumentalisation - en dit beaucoup sur l'inhumanité de ceux qui la mettent en oeuvre. Orange Mécanique est un film nécessaire, surtout à notre époque. Le problème du film par ailleurs, c'est peut-être qu'il s'enfonce dans un manichéisme qu'on peut toutefois considérer comme involontaire de la part de Kubrick. Certes le film est un conte, mais les premières séquences du film sont tellement détachées, semblant manquer de recul, qu'on pourrait penser que l'oeuvre est une sorte d'apanage cool d'une attitude totalement libérée et outrancière. Kubrick est évidemment assez intelligent pour ne pas faire l'apologie de tout ce qu'il montre, mais il semble quand même y avoir un déséquilibre entre la manière dont il présente les premiers criminels et les derniers ( les responsables de la prison, ceux du programme que subit le personnage ).
Rien à dire sur la mise en scène, à part que le prochain qui me critique John Woo et ses ralentis a intérêt à ne pas aduler la magnifique séquence de la berge du film.
3/5