Achilles to Kame !
Ça fait toujours plaisir de voir le logo Office Kitano avec la petite musique avant le début d'un film. D'ailleurs, avez-vous remarqué que plusieurs films de Jia Zhangke sont aussi avec Office Kitano ? Bref, après deux mois d'absence, le premier film que j'ai choisi de regarder est : Achilles and the Tortoise, le dernier Kitano.
Alors, quoi de neuf ? Le film est composé de trois parties : enfant, adolescent, adulte. Mais je dirai que les deux dernières sont assez similaires. Deux grandes parties donc.
La première, sans doute celle que j'ai le plus savourée : l'enfance. Ce que j'ai d'abord remarqué est l'utilisation de la lumière et des couleurs. Lumière souvent terne (peut-être un filtre a-t-il été utilisé) et couleurs très contrastées (habits et décors grisâtres, peintures pleines de vie). Ensuite, des personnages archétypaux : l'enfant, la mère, le père, les geisha, les servantes sont vraiment encrés dans les traditions et ne sortent pas d'un poil de leur rôle conventionnel. La mise en scène est plutôt lente et agréable. J'ai particulièrement apprécié les lents travellings (aussi bien avants ou arrières que latéraux) parsemés çà et là. Parfois, le cadrage me faisait penser à Dolls.
Ensuite, le personnage vieilli et l'image devient plus vivante (plus de lumière et de couleurs). L'ambiance globalement solennelle de la première partie devient ici bien plus légère, mais parfois aussi profonde. L'humour de la première partie était assez discret, très subtil, plus proche d'un Kikujiro ou d'un Sonatine. Celui de la deuxième partie est plus direct, plus visuel (la plupart du temps), plus proche d'un Getting any ou Kantoku Banzai. La mise en scène devient assez originale pour un Kitano d'un point de vue technique (j'ai noté, entre autres, un plan circulaire et un plan "renversé" où l'axe de la caméra est décalé de 90°, comme si on regardait l'écran la tête penchée) comme d'un point de vue scénaristique (une femme nue, deux homosexuels ayant une affaire, Kitano marié et papa).
Le spectre de Kitano est toujours très présent, bien que lui-même n'apparaisse que dans un tier du film (le dernier). Je n'ai cessé d'attendre le moment où l'on verrai enfin le personnage principal vieillir pour, enfin, prendre les traits de Beat Takeshi. Et puis, il y a tellement d'occasion de penser à d'autres films de Kitano. J'ai déjà fait quelques comparaisons, je peux ajouter que les tableaux pointillistes rappellent celui de Hana-bi ou même que l'on voit un tableau représentant la salle de cinéma où à lieu le segment que Kitano à réalisé pour Chacun son cinéma à l'occasion du 60e festival de Cannes. Je me demande si Kitano a fait lui-même toutes les œuvres que l'on voit à travers le film. Il en serait capable en tout cas.
Toujours est-il que l'art est le thème principal du film et les références sont très nombreuses et de tous les horizons. Kurosawa avait fait des études de peintures, Kitano semble avoir également de grandes connaissances et ce domaine (il est peintre également).
Au niveau musical, c'est très discret. Le plus souvent, un petit air frêle joué au piano. Pour le reste du casting, Susumu Terajima fait une apparition très brève est pas vraiment mémorable. Par contre, Ren Osugi m'a fait forte impression en père adoptif forcé, d'une grande sévérité et sans compassion. J'ai dû vérifier sur Imdb que c'était bien lui, même physiquement il est méconnaissable.
Globalement, je dirais que le film est à l'image de l'art du personnage. Il ne montre peut-être pas un grand talent, mais en tout cas beaucoup de passion et aucune prétention. Je pense que ce film, qui clôt la trilogie introspective de Kitano-san, m'a enfin permis de faire le deuil du revirement de Kitano. Parcequ'au final, le film est tout de même agréable. Je ne suis pas certain d'avoir saisi le titre du film (Achilles et la Tortue), malgré les quelques scènes où ce mythe est directement abordé. Si je devais essayer une interprétation, je dirai que ce que j'ai compris est que Kitano essaie de dire est : "Ok, je ne fais peut-être pas (plus ?) de chef d'œuvre, mais j'aime faire des films et je n'arrêterai jamais".
Pour placer une dernière idée : les séquences animées et les intertitres du film m'ont plusieurs fois fait penser au "Spectre néoréaliste de Bazin dans le cinéma néolibéral de Jia Zhangke" tel que le décrit David Li Lei-Wei dans un numéro des Cahiers du Cinéma. Quelqun a des infos sur les relations qu'entretiennent JZK et Kitano ?