Par ce jour de pluie, Raphaël a eu une soudaine envie de faire le déplacement. Les roues de son scooter étaient à plat, des restes d'une de ses nombreuses virées nocturnes qui a mal tournée.
Sans réfléchir, il prit alors le vélo, passa Aubagne dans un froid digne d'un mois de Janvier dans le Verviers, mais la douleur n'était pas là, il avait franchi le col de la Jeante, interminable faux plat, plus rien en lui ne réagissait, il ne regardait que le sol.
D'ordinaire, il aurait bien écouté une chanson de Morrison où Cobain, mais la, il ne le pouvait pas, il revoyait dans sa tête les images du Ventoux des années 60, Simmons en difficulté, Herrada qui accélère, le final, les dernières cimes, le mont chauve devant, l'horizon supplanté par un long brouillard, la perte d'oxygène, tout y était.
Il passa montpellier, puis Carpentras, à la manière d'un Forrest Gump, il pédalait, pédalait, parti dans un périple interminable.
La froideur de la nuit des cévennes avait disparu, laissant place à un paysage du Vaucluse, pluvieux, puis il vit le panneau: Début de l'ascension du Mont Ventoux par Bedoin, 13.6 kms. Il souffrait mais n'y pensait pas. Mécaniquement, dans l'ultime virage, il posa pied à terre. Au loin, une caillasse, ornée d'une croix, abimée par le temps qui passe. Il était arrivé à sa destination, le mémorial du Ventoux. Il avait jeté le vélo, puis resta comme immobile, figé, des larmes coulaient, il ferma les yeux.
Ce grand gaillard de 19 ans, était là en transe, devant la mémoire d'un père qu'il a toujours ignoré, qu'il n'a jamais voulu connaître.
On pouvait lire, en lettres de marbre, sur le grand sépulcre, l'insription suivante:
"Ici, ont périt, en plein effort, Tom Simpson, Rogere Arcqueuil et Daniel Herrada. Le Ventoux se plaît à être sublime, aime être sublimé, mais est impitoyable avec ceux qui le défient."
La photo de son père, Raphaël n'avait jamais imaginé la ressemblance aussi troublante.
Il prit son portable, et appella Benjamin, il s'était remis de ses émotions, enfin.