Chapitre 38 : Châtiment.
Les derniers échos de la détonation se perdirent dans la rue encore assombrie. Cole et Jim soutenait Kolyath, dont les jambes avaient l’air de ne plus pouvoir supporter son poids. Kleef fit quelques pas et l’arracha aux mains de nos coéquipiers pour l’étreindre, essayant d’étouffer ses sanglots. Mon attention fut toutefois attirée par d’autres sons.
Des grincements métalliques nous parvenaient du côté de la zone d’évacuation. Mon regard se porta dans cette direction, malgré la pénombre qui réduisait considérablement notre champ de vision. A une centaine de mètres, l’une des masses que j’avais assimilé à un bâtiment était en train de gigoter. La forme sombre s’agita, et commença à se redresser en poussant des grognements rauques.
Je tapotai le bras des deux filles à côté de moi, les incitant à se retourner.
La forme continuai de se relever, à peine distinguable au bout de la rue. Le bruit caractéristique d’un morceau de bâtiment qui s’écroule nous atteignit au moment où l’une des gigantesques mains de la créature se refermait sur l’un des immeubles qui lui servait d’appui.
Même Kolyath cessa brusquement de sangloter.
« Il était juste à côté de nous... Juste là... et on l’a réveillé... »
« Il ne nous a peut-être pas vu. »
« Peut-être, mais il sait d’où venait ce bruit ! »
Nous ne prîmes pas le temps de discuter davantage. Nous fîmes demi-tour, avant de nous mettre à courir dans la direction opposé au Neebray à moitié endormi, malgré ma blessure à la cuisse. Les pas lourds de l’animal faisaient trembler le sol sous nos pieds, et nous hâtâmes le pas. La créature ne semblait pas pressée d’avancer et ne nous avait peut-être même pas vu, mais ça ne signifiait pas que nous étions en sécurité.
Le soleil se levait petit à petit, éclairant lentement la ville. Voyant que nous ne serions plus très longtemps dissimulés dans la pénombre, nous prîmes un virage dans une ruelle afin de quitter la route principale.
Juste avant de tourner, je vis la lumière éclairer deux gigantesques cornes qui se dressaient sur le côté de son crâne, braquées vers l’avant et encadrant une monstrueuse mâchoire garnie de dents. Nous continuâmes sur notre lancée quelques secondes de plus, avant de nous immobiliser dans une autre rue. Le Neebray n’était qu’à quelques centaines de mètres, mais nous pouvions espérer être tranquilles.
Un sifflement nous raidit tous. Armes à la main, nous bifurquâmes en même temps dans la direction de ce son, le doigt sur la détente. En voyant ce qui avait provoqué ce bruit, nous nous détendîmes légèrement, sans toutefois baisser totalement notre garde.
Un Rôdeur modifié gisait sous un morceau de façade qui s’était écroulé sur lui. Seules ses pattes de devant et sa tête dépassaient de l’entrave, quasiment tout le reste de son corps étant bloqué en dessous. Il sifflait et couinait en essayant de se débloquer, et griffait le sol pour tenter de se trainer hors des débris.
A intervalles réguliers, ses yeux rouges se braquaient sur nous, avant de se diriger droit devant. Il força autant qu’il pu, se soulevant de l’acier, mais ses pattes cédèrent sous lui, et il s’effondra à nouveau. Je risquai un regard aux autres.
Kolyath était encore plus raide que Laura.
Elle fit un pas en avant, sifflant désagréablement en direction du fauve. Ses épines dorsales qui ne s’étaient pas brisées lors de l’attaque des rapaces se rabattirent contre son dos, tandis qu’elle faisait glisser son fusil sur sa bandouillère. Elle lâcha la crosse et fit encore plusieurs pas.
Je tournai la tête vers Kleef, légèrement perturbé.
« Qu’est-ce qu’elle fait ? »
Le Créateur ne lâcha pas son épouse des yeux. La jeune femelle encastra ses courtes griffes dans ses serres métalliques. L’alien m’accorda un bref regard et attendit quelque secondes, hésitant. Il finit par légèrement tourner la tête, sans décrocher les yeux de Kolyath.
« Son deuil... »
Tous les muscles de la femelle étaient tendus, et sa rage était palpable, toujours plus intense à chaque pas qu’elle faisait vers la créature vulnérable. Elle agitait doucement ses doigts ornés de métal, comme si elle s’imaginait déjà en train de broyer la gorge de l’animal contaminé. Ce dernier ne fixait plus que la Créatrice, sachant qu’elle n’allait pas l’aider à se dégager. Il se tortillait vainement.
Kolyath arriva finalement à côté du Rôdeur, et s’immobilisa. Il tendit le cou, claquant des mâchoires à quelques centimètres des tibias de l’alien, sans parvenir à enfoncer ses crocs empoisonnés dans sa chair. L’une de ses pattes griffa l’air, et la jeune femelle dû faire un pas en arrière pour l’éviter.
Elle rabattit aussitôt son propre pied sur le membre de la créature, l’écrasant au sol.
Un craquement sonore retentit, et le Rôdeur couina de douleur. Il essaya de retirer sa patte brisée, lacérée par les griffes de Kolyath, mais sans y parvenir. La Créatrice ne lâchait pas le fauve des yeux. Il tenta d’utiliser son autre patte, mais, vive comme l’éclair, elle dégaina son pistolet et la trancha d’un unique tir.
La créature laissa sa tête retomber mollement sur le sol, fermant les yeux. J’échangeai un regard avec mes coéquipiers. La cruauté haineuse de l’alien était bouleversante. Kleef, lui, observait la scène sans que la moindre émotion ne paraisse sur son visage reptilien. Seuls ses yeux brillaient d’une lueur désagréable, que j’interprétai comme de l’envie. Nul doute que, s’ils nous avaient considérés comme responsables de la mort de leur fils, la notre aurait été affreusement douloureuse.
« Kleef, arrêtez ça, on ne peut pas s’attarder trop longtemps. »
« Laissez la faire. »
« Mais c’est vraiment... »
« Horrible ? »
Il tourna brutalement la tête dans ma direction, et je battis brusquement en retrait, effrayé par la lueur scintillante de ses yeux rouges. L’espace d’une seconde, ce ne fut pas le père alien que je vis, mais l’un des soldats sanguinaires qui nous avait attaqué. Je regrettai dans l’instant d’avoir ouvert la bouche.
« Et ce qu’ils ont fait, ce n’est pas ‘’horrible’’ ? »
« Si, bien sûr, mais... »
Mes mots s’étranglèrent dans ma gorge, et je choisis de ne plus rien dire. Fulminant de rage, le Créateur me fixa quelques secondes, avant d’enfin se reporter sur son épouse. Cette dernière s’était accroupie en face de l’animal, et lui bloquait les mâchoires pour l’empêcher de le mordre. Je jetai nerveusement un regard en arrière, inquiet à l’idée de voir le Neebray arriver.
Un hurlement étranglé détourna une nouvelle fois mon attention, et je m’aperçus que c’était le fauve qui gémissait ainsi. Il secouait énergiquement la tête, les serres d’acier de Kolyath s’enfonçant profondément dans ses yeux, d’où une cascade de sang mauve coulait désormais.
Puis, tout aussi brutalement, elle saisis la gueule de la créature. L’une de ses mains bloqua sa mâchoire inférieure sur le sol, tandis que l’autre soulevait lentement l’autre partie. Je déglutis, et vis que les deux filles s’étaient détournées, en larmes. La Créatrice continua à arracher lentement le haut du crâne de l’animal, sous ses hurlements déchirants.
Incapable de soutenir ce spectacle plus longtemps, je pivotai, préférant me concentrer sur les environs, les plaintes du Rôdeur risquant d’alerter les autres êtres des environs. Je serrai les dents, essayant en vain d’ignorer le cri de souffrance.
Puis il cessa.
Dans un craquement qui me retourna l’estomac.
Je me rendis soudainement compte que je tremblais, et que tout mon corps était parcouru de frissons. Evitant délibérément de regarder la carcasse du prédateur, je me reportai sur le couple. Kolyath s’était abrité dans les bras de Kleef, les mains couvertes de sang, secouée de tremblements incontrôlables. Au vu de son expression carnassière et des sifflements qu’elle émettait, ce n’était certainement pas de peur ou de chagrin qu’elle tremblait ainsi.
Je croisai le regard du Créateur, qui nous fit comprendre qu’il était temps de se mettre en route. Il décrocha doucement la femelle, avant de prendre la tête avec elle. L’image du Rôdeur encore imprimé dans mon esprit, je les suivis sans trop les voir. Jim avait passé un bras protecteur autour des épaules de Jennie, et je sentis que Laura se collait à moi.
Je la sentais tressaillir au souvenir de l’impitoyable scène qui s’était déroulée sous nos yeux, mais ne dis rien pour essayer de la rassurer. Le Neebray, lui, semblait ne pas vouloir venir dans les environs. Au bout de quelques minutes, nous arrivâmes devant un lieu de désolation.
Des bâtiments entiers étaient couchés en travers de la route, elle-même jonchée de cadavre. Mais, surtout, des pans de métal gisaient sur le sol. En face de nous, la muraille protectrice qui entourait la cité était complètement brisée, ouverte par la furie du titan. Des restes de tourelle de défense pendaient dans le vide, éventrées.
Les deux Créateurs s’immobilisèrent devant cette brèche, attendant que nous les rejoignions. Devant nous s’étendait une vaste plaine couverte de hautes herbes et d’arbres, et, au loin, on pouvait distinguer une chaîne de montagne. Notre destination. Lorsque tout le monde fut sur place, nous nous remîmes en route.
C’était par là que le Neebray était entré.
Et c’était par là que nous allions sortir.