Chapitre 54 : Un coup dans l’eau.
Nous nous engageâmes à l’extérieur, parés à faire feu sur tout ce qui semblerait suspect. La station de tram’ était juste devant, mais rien ne laissait dire qu’on l’atteindrait sans problème. Nous commençâmes à avancer en enjambant les divers débris qui gisaient sur le chemin. Les environs étaient totalement déserts.
Nous atteignîmes l’une des nombreuses entrées de la station sans rencontrer âme qui vive. Seuls nos pas brisaient le silence de mort qui était tombé sur la ville. K s’occupa d’ouvrir la porte avec sa délicatesse habituelle, puis lui et l’écrivain s’engouffrèrent dans le couloir. Je les suivis à reculons, gardant les yeux fixés sur les immeubles dévastés. Prendre le tramway était sans conteste le moyen le plus rapide d’atteindre le centre commercial, mais ce n’était en revanche pas le plus sûr.
Lorsque le panneau métallique se referma, je pivotai pour suivre mes coéquipiers.
Nous arrivâmes bientôt à un embranchement. Une partie du couloir montait en pente douce, tandis que l’autre descendait dans les entrailles de la cité. Daniel, à l’avant, s’arrêta, sans trop savoir où aller. Puis il se tourna vers moi, l’ex-agent de la SCT connaissant moins bien la ville.
« On prend lequel ? »
« Je sais pas... Le souterrain est celui qui risque d’avoir pris le moins de coup, mais il va peut-être grouiller de ces trucs. »
« On prend l’autre alors... »
« Ouais, mais il est à l’air libre, donc il a peut-être pris sa dose... »
Nous prîmes quelques instants de réflexion, ne sachant pas trop où aller. Les rails aériens montaient assez hauts, donc il y avait peu de chance qu’ils aient subi les foudres des nécromorphs, trop petits pour les atteindre. Néanmoins, quelques spécimens de taille rôdaient sur la station spatiale. Quand au souterrain, la simple idée de tester la résistance du transport en cas de rencontre avec une brute me refroidissait considérablement.
Dans tous les cas, nous devions faire un choix, et prendre un risque. Restait à choisir le moins important. Mon regard glissant d’un couloir à l’autre, je fis finalement signe aux autres de me suivre, tandis que je prenais celui qui montait.
« T’es sûr de toi ? »
« Fallait bien en prendre un... »
Des spots détachés pendaient mollement du plafond, éclairant les murs d’une lueur faible et blafarde. A plusieurs reprises, nous pûmes voir quelques uns des rares cadavres non transformés, visiblement trop mutilés pour être utilisables par ces choses. Néanmoins, il n’y avait pas la moindre trace de présence d’une quelconque créature. Nous arrivâmes devant un ascenseur, censé nous mener plus haut dans le bâtiment, afin d’atteindre l’un des rails aériens.
Je m’arrêtai devant la cabine de métal, légèrement anxieux à l’idée de monter dedans.
K me passa devant et entra dans le cercueil métallique, analysant tous ses recoins. Il avisa une trappe au-dessus, l’ouvrit puis, d’un bond, s’y accrocha avant de disparaître. J’échangeai un regard avec Daniel, qui lui nous plus ne savait pas trop comment réagir. L’ex-agent réapparut bientôt.
« Z’avez pas de quoi stresser, ça tiendra. Il est plutôt en bon état. »
Légèrement rassuré, nous entrâmes à notre tour dans la cabine, qui entama sa montée. Un léger choc nous fit sursauter, et nous levâmes la tête. Je fis brutalement un bond en arrière, écrasant sans ménagement les pieds de l’écrivain, qui poussa un léger cri de douleur. Étant situé juste en dessous de la trappe laissée ouverte par notre collègue, ma réaction était néanmoins compréhensible.
Les bras tombant vers nous, la bouche grande ouverte et ses orbites vides et déchiquetées dirigées dans notre direction, le cadavre d’un homme était à moitié entré dans notre petit ascenseur. Tremblant de tous mes membres, je gardai les yeux fixés vers l’apparition qui m’avait presque fait faire une crise cardiaque.
Alors que je me remettais de mes émotions en me disant que j’avais vu pire, la tête du concerné se détacha dans un craquement et s’écrasa au sol avant de rouler à mes pieds. Je sentis que je perdais le peu de couleur qu’il me restait sur le visage alors que ce crâne s’arrêtait sous mon nez. Je déglutis, avant de m’éloigner davantage de la tête aux yeux arrachés.
De profondes griffures lacéraient son visage, montrant que son agresseur n’y avait pas été de main morte pour récupérer ses globes oculaires. K attrapa les deux bras du cadavre et le tira sans ménagement à l’intérieur, afin de regarder un peu le conduit qui défilait.
« Il devait être planqué quelque part là haut et le mouvement des câbles l’ont fait tomber. Sinon on aurait déjà de la compagnie. »
« Ouais, pas de quoi s’inquiéter, c’est ça... ? »
Il acquiesça, et les portes s’ouvrirent. Je me faufilai en premier vers l’extérieur. Nous fîmes quelques pas, débarquant sur le quai principal de cet étage. Les deux rames étaient là, et nous avions donc le choix. Daniel et K allèrent inspecter celle de droite, tandis que je m’occupai de celle de gauche. En m’approchant, je vis tout de suite que quelque chose n’allait pas.
Les propulseurs auxiliaires censés atténuer le choc en cas de décrochage était complètement éclatés, et le carburant qu’ils contenaient avait coulé sur le voie. De plus, certaines des attaches qui fixaient la rame aux rails du dessus étaient dans un sale état. L’un des wagons n’était plus accroché au reste que par un simple crochet métallique qui semblait devoir céder à tout instant.
Je bifurquai vers les autres afin de savoir s’ils avaient eu plus de chance. Dans le pire des cas, nous pourrions toujours décrocher le wagon défectueux et partir avec le reste. Ils me firent signe d’approcher, ce que je fis en évitant tous les bagages répandus au sol, ainsi que les tâches de sang coagulé. K essayait de forcer la porte qui menait à la voiture de tête.
Dan changea soudainement d’expression, et je fis volte-face.
Un nécromorph enfantin, pâle et maigre venait d’escalader l’un des sièges destinés à attendre. Puisque nous en avions déjà combattu auparavant, nous connaissions déjà la rapidité, ainsi que la fragilité de ces frêles créatures. Ses longs doigts aiguisés laissaient imaginer que c’était lui qui était la cause de l’absence d’yeux de notre copain de l’ascenseur.
L’écrivain reprit un peu d’assurance, et je devinai qu’il avait craint qu’il y en ait plus. Il leva son fusil et tira une courte rafale. Les deux premiers lasers fauchèrent la tête de l’enfant. Le troisième, lui, continua sa course. Il alla se loger directement dans le crochet d’attache du wagon défectueux, en face. Le faible sourire qui était apparu sur mon visage en glissa comme du savon.
« Non... Non, putain, non ! »
« Quoi ? »
L’attache endommagée céda finalement, et le morceau de rame s’écrasa bruyamment sur le voie. Le choc enflamma le carburant. L’incendie se répandit rapidement au wagon, et les flammes ne tardèrent pas à lécher les autres parties du tram’. Je baissa la tête en me posant une main sur le visage, en attente de la suite. Le feu atteignit finalement les propulseurs auxiliaires des autres wagons. Le bras qui tenait l’arme de Daniel tomba mollement contre son flanc, tandis qu’il regardait la scène d’un air anéanti.
Les réserves de carburant explosèrent, et tout le tramway s’écrasa sur la voie. Les parties les plus éloignées, accrochées à l’extérieur de la station, tombèrent à leur tour, et nous écoutâmes le fracas de leur atterrissage sans rien faire de plus. Le dernier écho de l’incident disparu enfin, nous laissant dans un silence agrémenté du crépitement des flammes.
« On parie combien que ça les attire ? »
K, qui s’était lui aussi immobilisé dans sa tâche pour écouter le délicat son des explosions et du crash de la rame, se remit au travail avec encore plus d’acharnement qu’avant. Il parvint enfin à ouvrir la porte, et nous nous engouffrâmes à l’intérieur, craignant que des renforts arrivent. Je remontai le long du wagon,et débarquai dans la cabine de contrôle. Le conducteur était toujours là. Ou en tout cas, l’un de ses bras était toujours accroché au levier.
Je jetai un bref coup d’oeil à la recherche du reste, avant d’observer la console de commande. La vie ayant décidé de me faciliter la tâche, je m’aperçus que le lancement de la rame correspondait au levier que le bras tenait toujours serré fermement.
Soupirant de découragement, je posai la main sur le poignet mort, avant de le lever. La manette coulissa, et j’entendis distinctement les sons provoqués par le démarrage de la rame. Le tramway commença à avancer, lentement au début, puis en prenant de plus en plus de vitesse.
Je rejoignis les deux autres, qui s’étaient installés sur les banquettes en m’attendant. La voiture de tête sortit finalement de la station et commença à avancer sur les rails.
Un choc brutal me jeta à terre au moment où j’allais m’asseoir. Je posai les mains sur le sol pour me relever, avant de croiser le regard définitivement blasé du jeune écrivain. Des coups répétés nous parvinrent, de plus en plus proches, témoignant de l’approche de ce qui venait de se jeter sur nous. En priant pour que le choc n’ait pas en partie décroché la rame des rails, je me redressai, arme à la main.
Finalement, une main gigantesque, que je reconnus comme appartenant à l’un des ‘’tripods’’ qui nous avait attaqué avant la mort de Mason, se posa sur la vitre. Une autre fit de même de l’autre côté du wagon. D’un commun accord, nous nous mîmes en route vers les wagons suivants, dans le but d’attirer l’attention de la créature ailleurs.
Nous étions suspendus à un peu plus d’une centaine de mètres du sol et lancés à pleine vitesse. Il n’était pas question que la bestiole endommage les commandes.