Chapitre 19 :
Roderick fut aussitôt accueillis par diverses odeurs d’alcool, de nourriture et de fumée. La taverne était bondée. Les serveuses Argoniennes ne savaient plus où donner de la tête et elles filaient entre les tables, récoltant les commandes et distribuant le contenu de leurs plateaux, à une vitesse exceptionnelle, tout en évitant les mains baladeuses des clients.
Roderick alla s’asseoir au comptoir. Il remarqua quelques humains dans la salle mais ils étaient une minorité.
-Qu’est-ce que je vous sers, peau lisse ? demanda la tenancière, une grosse Argonienne avec un tablier.
-Une chope de bière.
-Parfait. Vous êtes un mercenaire ?
-Non, un simple voyageur.
-Ah… Parce que la plupart des humains qui se rendent au marais noir sont des mercenaires payés par la famille Biz-Khil.
-La famille Biz-Khil ?
-Des nobles. Des Arachéens. Ils sont de Gidéons, comme toutes les familles d’Archéens.
Roderick sirota sa chope de bière.
-Vous pouvez m’en dire un peu plus sur cette famille ?
-Bah, rien de plus que ce que vous pourriez apprendre en interrogeant n’importe qui dans les rues. Elle s’est fait connaître il y a vingt ans, alors qu’elle n’était qu’une lignée de commerçants. Personne ne sait comment ils s’y sont pris mais ils ont accédés aux plus hautes sphères de l’aristocratie en à peine une décennie, et ce, en écrasant tous leurs rivaux sur leur passage.
-Et ils engagent des mercenaires ?
-Pour sûr. De toutes les provinces. Les meilleurs épéistes Rougegardes, les plus fameux archers Bosmers ou les magiciens Brétons les plus réputés. Ca fait quelques temps qu’on en voit défiler ici, en route pour Gidéon.
-Et à quoi servent ces mercenaires ? Les Biz-Khil s’apprêtent à entrer en guerre ?
Roderick avait pris un ton amical et badin, mais son interlocutrice lui répondit d’une voix grave et sombre, tout en lançant des regards furtifs à droite et à gauche.
-Je l’ignore, et il vaut mieux qu’il en reste toujours ainsi. Ceux qui en savent plus que moi ne sont sûrement plus de ce monde. Personne ne sait ce qui arrive aux guerriers qui se rendent à la demeure des Biz-Khil mais une chose est certaines, on ne les revoit plus ensuite. Plus jamais.
-Ils disparaissent ?
-Je l’ignore je vous ait dit. Ils passent la porte de la villa, et celle-ci ne s’ouvre plus jamais sur eux. Un dicton populaire dit que la porte des Biz-Khil ne s’ouvre que dans un sens. Et qu’on ne peut qu’entrer.
Roderick haussa un sourcil mais ne répondit pas. Les Biz-Khil, un clan de nobles Arachéens, aristocrates… Un sourire se dessina sur le visage du Bréton. Une fois qu’il aurait accompagné ses amis Argoniens à Helstrom, il connaissait déjà sa destination suivante. Les Biz-Khil allaient recevoir sa visite.
Durant les trois jours qui suivirent, Roderick arpenta les rues de Thorn, de long en large, explorant chaque recoin de la ville et s’émerveillant devant les temples de pierres gigantesques et les larges ponts de racines qui surplombaient les toits. La végétation faisait parti intégrante de la ville et l’auberge dans laquelle fut logée Roderick était à moitié construite en pierre, à moitié construite en bois et en feuilles.
Finalement, Ri-Saars, Zwee-Toï, Okaw, Itan et Roderick se rejoignirent aux quais de la cité à l’heure dites. Roderick remarqua que Zwee-Toï s’était offert un nouvel arc, que Ri-Saars portait une cape de voyage flambant neuve et qu’Okaw avait refait son stock de potion.
Le Bréton lui-même avait acheté de nouvelles flèches Argonienne, de bonne qualité, et avait fait lustrer son arc par les soins d’un artisan renommé jusqu’en Lenclume.
-Il est temps de partir.
-On prend une barque ? s’enquit Roderick.
-Non, répondit Itan. Le chemin qui mène à Helstrom est praticable à pied. On y sera en, quoi, quatre jours, cinq maximum. On n’est pas pressé après tout.
-Alors en route, conclut sobrement Zwee-Toï.
Un homme masqué sortit de Stormhold. Longeant un fleuve marécageux, il aperçut les débris d’un canot, échoués sur la grève, sûrement depuis plus d’une semaine. Le Rôdeur renifla l’air et, comme avertit par un sixième sens de prédateur, se tourna vers la forêt. Il vit un tentacule tranché, inerte, à moitié enfoncé dans la boue et dévoré par les vers.
Il se remit en marche, sa longue cape sale traînant dans la vase.
La lune s’était levée. Les membres du petit groupe étaient réunis autours d’un feu de camp. Il avait été difficile de l’allumer, compte tenu de l’humidité ambiante. Ri-Saars avait entonné une chanson douce et reposante, tandis qu’Okaw jouait de la flûte, instrument acheté à Thorn. Itan faisait cuir la nourriture en sifflotant pour accompagner ses amis. Zwee-Toï, à l’écart, écoutait la mélodie en aiguisant son sabre. Roderick, assis sur un rondin, la tête posée dans ses mains, avait les yeux fermés.
« Vous êtes fière de moi, maître ? »
Ce fut Ri-Saars qui tira Roderick du sommeil, le lendemain matin. Le Bréton ouvrit les yeux et regarda autours de lui. Zwee-Toï remballait les provisions d’un air tendu alors qu’Okaw secouait Itan pour le réveiller. Les Argoniens regardaient autours d’eux avec un air méfiant.
Roderick se redressa. Un silence pesant régnait dans le marais, régulièrement brisé par le cri lointain et sinistre d’un oiseau, ou le bruissement du feuillage. Ce fut en chuchotant que Ri-Saars s’adressa à Roderick.
-On lève le camp.
-Déjà ? répondit le Bréton tout aussi bas.
-On est observé.
-Par qui ? Ou plutôt… par quoi ?
-On n’en sait rien. On se tire, c’est tout. Et vite.
Roderick remarqua l’air passablement nerveux d’Okaw. Zwee-Toï, méthodique, éteignait les dernières braises du feu en jetant des regards attentifs aux marécages. Personne ne parlait. Finalement, il ouvrit la bouche.
-On y va.
La troupe se remit en route. Roderick s’approcha de Zwee-Toï.
-Tu penses qu’on est suivit ?
-Je ne le pense pas. J’en suis sûr. J’ai subi et pratiqué suffisamment de filature dans ma carrière d’assassin pour savoir quand je suis pisté.
-Par quoi ?
Zwee-Toï ne répondit pas. Malgré la fraîcheur, assez rare pour des marais normalement humides, moites et chauds, une goutte de transpiration roula sur la tempe de l’Argonien. Roderick fronça les sourcils. Ils marchaient vite. Trop vite.
-Par quoi ? insista Roderick.
Toujours pas de réponse. Le Bréton en déduisit que c’était suffisamment dangereux pour que quatre Argoniens surarmés, entraînés, connaissant la faune et la flore du Marais Noir, et ayant appartenu à la guilde d’assassin la plus puissante de Tamriel, prennent la fuite sans un regard en arrière et sans même chercher à combattre. Ils n’avaient pourtant pas hésités à affronter la pieuvre de vase, plus d’une semaine plus tôt.
Un monstre effrayant. Moins effrayant, beaucoup moins même, que celui qui les traquait, visiblement.
La brume se leva, aussi soudainement qu’il était possible. D’abord fine, elle devint épaisse, à tel point qu’il ne fut plus possible de distinguer les arbres à plus de trois mètres.
Un grognement sourd retentit derrière eux, à une trentaine de mètre.
-On accélère, souffla Zwee-Toï en portant la main à son épée.
Les grognements se firent de plus en plus proches, de plus en plus menaçants, de plus en plus sonores, avant de se taire avec brutalité. Roderick jeta un regard par-dessus son épaule, sans rien distinguer à travers le brouillard. Aucun des Argoniens ne se retourna.
-On l’a semé ? demanda le Bréton.
-Non, répondit Itan avec un air soucieux. On ne l’a pas semé. Il a été rattrapé par quelque chose de plus gros.
Roderick déglutit.
Le Rôdeur sourit son sous masque avant de disparaître dans la brume, laissant derrière lui la carcasse du monstre qu’il venait de tuer. Ses proies étaient devant lui.