-Veille sur mon corps. Maintenir une sphère de protection de cette taille nécessite une concentration parfaite. Si un tentacule me prend pour cible, je ne le verrais pas arriver.
-D’accord, je te couvre !
Quelques mètres plus loin, Roderick s’élança vers un tentacule. Celui-ci se raidit et fusa vers lui. Le Bréton exécuta une pirouette et l’appendice le frôla avant de percuter un marin, lui explosant la cage thoracique sur le coup.
Roderick, avec une rapidité extraordinaire, décocha une série de flèches à bout portant dans le tentacule. Celui-ci frémit à chaque fois qu’un trait se plantait sur lui avec un bruit sourd et se redressa, parsemé de flèches.
Il se leva et se laissa retomber, visant le Bréton avec une précision diabolique.
Roderick s’arc-bouta et le tentacule passa à quelques centimètres de son visage. Néanmoins, le souffle provoqué par le mouvement cloua le jeune homme sur le sol. Il se redressa sur un coude et se rendit compte que si le tentacule connaissait toujours sa position, c’était parce qu’il était terminé par plusieurs petits yeux, à ses extrémités.
Il n’eut pas le temps de se poser plus de questions. Le tentacule repartit à l’attaque et lança un assaut violent contre uns des mâts. Là-encore, il heurta la barrière magique et un grésillement retentit dans l’air quand il la toucha.
Roderick sentit une main se refermer sur son col et le remettre brutalement sur pied. Il tourna la tête. C’était Marang.
-Baisse-toi !
Roderick ne réfléchit pas. Il se baissa et sentit le tentacule passer juste au-dessus de lui. Marang prit son épée à deux mains et l’abattit avec toute sa force. Sa lame se ficha dans le tentacule, sans toutefois le sectionner. L’appendice fut pris de tremblements violents.
Marang ôta sa lame au dernier moment et se jeta au sol pour esquiver un coup puissant du tentacule.
Néanmoins, cruellement blessé, celui-ci disparut dans l’eau sans demander son reste.
Dix mètres au-dessus, Fenrir se balançait dans les cordages pour éviter les assauts enragés d’un tentacule qui le prenait pour cible. Le petit Dunmer attrapa une corde et se laissa glisser vers le bas, au moment où l’appendice allait le happer.
Le voleur prit appui sur le mât et déplia ses jambes, se propulsant ainsi vers le tentacule. Il lâcha la corde, exécuta un bref vol plané, puis, tira ses dagues de sa ceinture et les enfonça dans le tentacule. Solidement accroché, il l’entoura avec ses jambes et entreprit de l’escalader.
Mais l’appendice le secoua dans tous les sens alors qu’un rugissement de douleur semblait s’élever de sous les flots. Fenrir faillit lâcher prise quand le tentacule se tordit et le balança vers la mer, mais il raffermit sa prise et continua sa montée.
Il arriva à l’extrémité de l’appendice. Celui-ci s’était dressé et raidit, ce qui faisait que le petit Dunmer se trouvait maintenant à plus de vingt mètres au-dessus du pont, où se battaient ses compagnons. Fenrir vit une multitude de petits yeux globuleux le regarder avec colère.
Il dégagea uns de ses poignards et entreprit de taillader les yeux du monstre. Du sang lui éclaboussa le visage car les petits globes visqueux éclataient au moindre contact. L’appendice se tordit et fut pris de spasmes incontrôlables.
Fenrir enfonça ses deux poignards dans l’épiderme gluant du tentacule et se laissa tomber.
Il glissa sur vingt mètres, tout le long de l’appendice, ouvrant deux plaies béantes et sanguinolentes dans le tentacule. Ses pieds touchèrent le sol et il bondit en arrière. Le tentacule resta figé un instant avant de retomber lourdement dans la mer.
Un peu plus loin, Shuzug vit un tentacule fuser vers Anor.
Le mage avait les yeux fermés, concentré sur la barrière magique qu’il maintenait difficilement à cause des coups répétés du kraken sur le navire et la surface à couvrir. Il ne vit pas l’appendice arriver.
Shuzug se plaça entre lui et le tentacule et inspira.
Au moment où le tentacule arriva à portée, il banda ses muscles et exécuta un revers d’une puissance phénoménale, à tel point que le tentacule fut tranché net et qu’un hurlement bestial jaillit de sous les flots. Le monstre souffrait.
Finalement, les derniers tentacules ralentirent, puis cessèrent leurs assauts, avant de se rétracter et de disparaître sous l’eau. L’ombre gigantesque sous le navire s’éloigna à son tour, retournant dans les abysses d’où elle était venue, tombée sur plus forte qu’elle.
Il y eut un instant de flottement sur le bateau.
Les membres de l’équipage survivants, encore passablement choqués de la violence de l’affrontement, se regardaient avec des mines épuisées, sans dire un mot. Zemir aidait Lynris à se relever. Shuzug haletait. Marang essuyait son épée couverte de sang bleuâtre. Roderick s’assit à même le sol et soupira, fourbu.
Le vieux Flint se racla bruyamment la gorge et cracha par terre.
-C’est pas le moment d’bailler ! Il peut rev’nir d’un instant à l’autre ! Alors magnez-vous de déployer les voiles, on s’tire de là !
Lynris ouvrit de grands yeux et pâlit.
-C’est vrai ? demanda-t-elle à Zemir. Il va revenir ?
-Non, la rassura le Rougegarde. Il s’est enfuit pour de bon. Mais il ne fait tout de même pas bon de rester là.
L’équipage s’anima.
Anor soupira et désactiva sa barrière magique. Une goutte de sueur perla sur sa tempe. Il l’essuya avec le dos de sa main. Fenrir s’approcha de lui.
-Je vois que même le grand Anor Kingsming peut être fatigué, comme le commun des mortels.
-Tu n’imagines pas à quel point il est difficile de dresser un champ de force d’une telle envergure et de le maintenir aussi longtemps, sous des assauts aussi féroces. Très peu de magiciens en seraient capables. Estime-toi heureux que j’en fasse parti.
-Je sais, je sais.
Soudain, une main se posa sur l’épaule du petit Dunmer et une autre lui frappa amicalement le dos. Il tourna la tête pour voir qu’un marin s’était approché et souriait de toutes ses dents.
-Incroyable ! Vous avez été incroyables ! Sans vous, ce monstre nous aurait coulés pour de bon !
-Bah, répondit Fenrir, gêné. Ce n’était pas grand-chose.
-Tu rigoles ! Je t’ai vu te battre contre ce tentacule, dans les cordages ! Alors que moi, j’étais pétrifié de terreur !
-Ouais, c’est vrai ! approuva un autre marin.
-Bravo les gars ! s’exclama un autre. C’est à vous qu’on doit cette victoire.
Bien vite, Shuzug, Anor, Fenrir, Roderick, Marang et Zemir se retrouvèrent entourés de marins en train de les féliciter, de leur faire des accolades, et de les acclamer. De simples passagers clandestins, ils étaient devenus des héros pour l’équipage du « Perce-Vague ».
Même Marko, le second, pas spécialement réputé pour être chaleureux, vint les féliciter, et insista pour serrer la main de Shuzug.
Cette nuit là, le pont du navire fut animé, et les marins donnèrent une grande fête qui dura jusqu’au lendemain matin.
Désolé pour le chap un peu court, le prochain est assez long.