Roderick se tourna vers Anor. Le mage semblait observer la scène d’un air amusé.
-Et toi ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Te battre ?
-Je ne suis qu’un simple spectateur.
-Et ça ne te dirais pas de lancer un petit sortilège pour nous faciliter le travail, du genre à retourner leur navire ?
-Je le ferais, si vous aviez besoin d’aide.
Roderick soupira. Le « Perce-Vague » fusa vers le bateau adversaire. Le Bréton s’accrocha au bastingage en attente du choc.
Soudain, la proue du bateau entra en collision avec la coque du navire pirate. Elle s’y enfonça comme du beurre et un craquement sinistre retentit dans l’air. Le bateau fut violemment secoué et Roderick faillit s’étaler sur le sol. Il se retint de justesse.
Si Lynris était restée là, elle serait passée par-dessus bord.
Les marins de l’équipage de Flint balancèrent des cordes et des grappins sur le pont voisin, avant de s’y élancer, armes au clair. Roderick encocha une flèche et bondit à son tour. Il atterrit sur le navire pirate avec une roulade, avant de se redresser.
Un Ecumeur courut vers lui en agitant une hache au-dessus de sa tête.
Roderick tendit la corde de son arc et la lâcha. Le pirate émit un hoquet de surprise avant d’être projeté au sol, une flèche fichée dans sa poitrine. Le jeune homme vit Fenrir le dépasser du coin de l’œil. Le petit Dunmer fit tournoyer ses dagues entre ses doigts et s’élança dans la mêlée.
Le voleur, sûrement frustré de ne pas avoir participé aux combats face à la Coalition, virevoltait entre les pirates, se jouant de leur force brute et de leur hargne, évitant leurs lames comme on éviterait les coups d’enfants en colère, et tailladait, tranchait, piquait de ses deux poignards.
Motivés par son exemple, les marins du « Perce-Vague » se surpassèrent et bien vite, la bataille tourna à leur avantage. Les pirates n’étaient au final que des bandits des mers désorganisés, sans réelles techniques de combat.
Mais le combat toucha vraiment à sa fin quand Shuzug bondit sur le pont du navire pirate et commença à jouer de sa hache. A lui seul, il fit presque autant de dégâts dans les rangs ennemis qu’une dizaine de marins de l’équipage de Flint.
Les brigands furent repoussés. Certains préférèrent se jeter à l’eau plutôt que d’être capturés. Les autres, quelques survivants, furent rassemblés, ligotés et enfermés dans la cale du « Perce-Vague ».
Marko ordonna à ses hommes de piller leurs vivres. A leur grande déception, les pirates ne possédaient pas d’or. En revanche, ils avaient une pleine cargaison de sel, de viande séchée, et de tonneaux de rhum, qu’ils avaient sûrement volés à un navire marchand.
Le « Perce-Vague » s’éloigna lentement du navire pirate. Celui-ci, en proie aux flammes, la coque percée de toutes parts et uns des mâts effondrés, ne tarderait pas à sombrer. Roderick vint rejoindre Marko sur le pont.
-Combien y-a-t-il eu de morts de notre côté ?
-Deux.
-Bon… Que comptez-vous faire des prisonniers ?
L’Impérial ricana.
-Les interroger, histoire de savoir s’ils n’ont pas quelques informations à nous donner concernant les déplacements d’leurs compagnons et l’emplacement d’leur base. Ensuite, on les vendra peut-être à quelques marchands d’esclaves Altmers. S’ils ont d’chance, ils seront achetés par des nobles qui les f’ront entrer à leur service. S’ils n’en ont pas, ils iront travailler dans des champs, ramer jusqu’à la mort à bord de galères du Thalmor, ou combattre dans les arènes de Gardeciel.
-Des arènes ?
-Ouais, elles ont poussées comme des champignons, un peu partout sur l’Archipel de l’Automne, d’puis que le Thalmor a pris l’pouvoir. T’as d’jà vu un combat de gladiateur, p’tit ?
-Non.
-Moi si, une fois. Une arène clandestine, au large de Val-Boisé. Pour rien au monde, j’aurais aimé être à la place des pauvres bougres qui s’battaient en bas, j’te le dis. S’charcuter à la guerre, ça m’pose pas de problème. Mais m’faire tailler en pièce pour satisfaire les plaisirs pervers de quelques aristocrates en manque de sensations fortes, ça, ça m’débecte.
L’Impérial cracha par terre et s’éloigna. Les marins déployèrent la voile afin de profiter du vent pour s’éloigner de l’épave en flamme. Fenrir vint rejoindre Roderick. Il avait le visage tâché de sang –pas du sien- et souriait.
-C’est ce que j’appelle une belle bataille.
-Je croyais que tu n’aimais pas tuer.
-Bah, je n’affectionne pas ça particulièrement mais ça ne me poses pas de problèmes dans les cas comme ceux-là. N’empêche, je ne m’attendais pas à ce qu’on soit attaqués dès le début du voyage.
-Oh, ça ne risque pas d’être la seule fois. Tu peux aller prévenir Lynris qu’elle peut remonter ?
-J’y vais, fit Marang qui se trouvait juste à côté.
Roderick rangea son arc et s’accouda au bastingage, le regard fixé à l’horizon. Le navire des pirates en train de couler n’était plus qu’un minuscule point noir, et le nuage de fumée qui s’élevait au-dessus de lui ne semblait qu’une ligne à peine visible.
-Tout va comme tu veux ?
C’était Anor qui s’était approché.
-Pourquoi ça n’irait pas ?
-Je ne sais pas, tu n’as pas l’air dans ton assiette. Je ne te pensais pas du genre à te mettre dans cet état pour une vulgaire escarmouche.
-Et c’est toi qui me dis ça ? Alors que tu n’as fait que regarder de loin ?
-Je ne suis pas un guerrier.
Roderick ricana.
-Oui, tu tues quand ça te chante.
Le Bréton soupira.
-Désolé. Parfois, ça m’arrive d’être fatigué de me battre. Assez de tuer, assez de risquer sa vie. Des crises passagères. Généralement, ça passe assez vite. Mais je deviens un peu irascible.
-Je comprends. Nous avons tous ressentis ça un jour ou l’autre.
-Mais pas toi. Parce que toi, tu n’es pas un guerrier. Tu ne bats pas. Tu vies pour étudier, comprendre le monde, explorer les arcanes.
Roderick avait dit ça d’un ton sarcastique. Anor se gratta le menton.
-Je n’ai pas toujours été un Psijique. Dans ma jeunesse, j’étais mage de guerre au service du roi Lysandus. Je n’étudiais la magie que dans le seul but de tuer, et je pensais que ce n’était que ça, ma vie. Et ça me plaisait. J’ai combattu aux côtés du prince Gothryd, lors de la guerre de Brétonie, et j’ai fait du mal à beaucoup de personnes. C’est à ce moment là que j’ai décidé que ce n’était pas ce à quoi j’étais destiné. Ce n’était pas l’existence dont je voulais. Alors je me suis retiré du monde pendant quelques années, et cela m’a permis de retrouver la sérénité que j’avais perdue, sur le champ de bataille. Ce n’est que peu après que l’Ordre des Psijiques m’a contacté.
Roderick avait écouté attentivement. Il hocha la tête d’un air pensif, touché par les paroles du mage, avant de sursauter. Il se tourna vers Anor.
-L… Lysandus ? La guerre de Brétonie ? Par les Neuf, Anor, quel âge as-tu ?
Le mage éclata de rire et fit un clin d’œil à Roderick.
-Ah, ma pauvre Flèche Blanche, il y a tant de chose que tu ignores sur moi.
Et sur ces mots, Anor fit volte-face et s’éloigna d’un pas tranquille, sous le regard médusé de Roderick.