Je revis encore le regard étrange que me jeta le chef cuistot quand je lui demandai des feuilles de menthe et de l’huile d’olive. Il aurait pu ne pas en avoir. Cependant comme je l’ai déjà expliqué, ce type il avait tout ce qu’on pouvait imaginer voire inimaginable. Il me tendit quelques feuilles de menthe, et une bouteille d’huile d’olive. Dans un bref, mais net « merci » venant de ma part, je courus à toute vitesse sur le pont, où j’avais laissé Tidou, agonisant, en espérant que Valence ne l’est pas déjà achevé.
Tout le bateau avait été mis au courant de la tragédie, et je dus pousser quelques personnes pour pouvoir me glisser près de mon gars. Le sans s’était répandu partout, une vrai mare. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis le commandant Morel m’accueillir à bras… fermé.
- Qu’est-ce que vous foutiez Fargas ! Je viens d’être dérangé durant ma sieste par l’amiral Lescaut, en me disant qu’un marin est mort.
- Ecoutez, il n’est pas encore mort, alors poussez-vous ! Insistai-je.
Je m’accroupis. C’est vrai que Tidou n’était pas en forme. Je l’avais quitté alors qu’il hurlait encore, là il ne parlait plus, il était même inconscient. Il était temps pour moi de préparer ma recette. Je versai l’huile d’olive sur deux feuilles de menthe, prit avec fermeté le morceau de jambes qui lui restait, et commençai à masser en faisant des cercles sur l’ouverture. Je crois que tout l’équipage me prit pour un fou à cette même minute. En effet, j’avais difficilement fait pire, que de masser un homme à moitié mort avec des végétaux.
- Vous nous faîtes quoi encore ? Une cannibale partie ? Ajouta mon commandant.
- Vous pourrez me dire toutes les insultes que vous voudrez, dès que je l’aurai sorti d’affaires.
- Mais vous êtes complètement irréaliste Fargas, votre matelot va mourir et peut-être qu’il l’est déjà. Précisa Valence.
Il commençait sérieusement à m’énerver les boss. Euh, qu’avaient-ils fait pour sauver Tidou ? Rien alors, qu’ils se la ferment, ça me fera des vacances.
Je massai depuis cinq bonnes minutes. J’avais utilisé toute la bouteille d’huile d’olive. Si je ne le réanimai pas tout de suite, les amateurs d’olive allaient me crucifier sur place, ou pire me balancer à la flotte. Et puis, j’avais foncé peine perdue, en m’entêtant comme à l’habitude. Qu’est-ce qui me prouvait que la recette de l’autre givrée de « tueuse du monde » allait fonctionner. J’eus la réponse à ma question une minute plus tard. Personne n’en revenait. L’énorme blessure s’était cicatrisée comme par magie. Enfin, la magie, je n’y crois pas du tout. C’est juste bon pour les gosses. Néanmoins, je fus scotché sur place. Le sang avait coagulé, puis la plaie s’était refermée.
- Non de non, s’écria Morel, comment avez-vous fait ça Fargas ?
- Recette de ma grand-mère. Répondis-je.
Tu parles, ma grand-mère est complètement timbrée. Mais, c’était bien beau d’avoir arrêté l’hémorragie, encore fallait-il que Tidou revienne à lui. Je demandai de l’eau pour mon gars, en espérant que cela le fasse réagir. Je lui ouvris la bouche, et lui déversa un verre dans le gosier. Il se réveilla comme par mag… Non la magie n’existe pas.
- Bon sang, Tidou vous m’avez fait peur.
- Major…qu’est-ce que…je fous…allongé…par…terre ? Dit-il en toussotant.
- Je vous raconterai ça une autre fois, en attendant, on va vous emmener à l’infirmerie.
La « P’tite Annick » était équipée d’une infirmerie pour les blessés. En fait, c’était une pièce dans laquelle il y avait trois lits, et un docteur qui s’occupait plus de plomberie que d’être humain.
On plaça Tidou dans un brancard de fortune, et je le vis partir avec un grand sentiment d’autosatisfaction. Quand je me redressai, la plupart des marins m’applaudirent. Le Commandant Morel se plaça devant moi. Il avait l’air mécontent. J’allais peut-être me prendre une baffe ou une nouvelle technique de combat que je ne connaissais pas.
- Allez vous changer, et rejoignez moi dans ma cabine dans une heure. Ordonna-t-il.
- Bien mon commandant.
Je quittai les lieux de l’accident, en chargeant Fabre de s’occuper du nettoyage du pont. En effet, mon équipe et moi-même étions toujours de corvée. J’étais couvert de sang, de la tête au pied. Par endroit, il avait même séché sur ma peau, et j’eus du mal à l’enlever. Je m’habillai pour la deuxième fois de la journée, et me présentai tout beau tout propre, devant la porte de la cabine de Morel. Je toquai.
- Entrez !
J’ouvris la porte. Une odeur de fumée m’arriva dans les narines. Le commandant fumait son cigare de l’après-midi.
- A vos ordres mon commandant !
- Repos Major ! Alors remis de votre exploit ?
- Oui mon commandant.
Je balayai la pièce du regard. Personne. Super, un tête à tête avec le patron.
- Franchement bien joué le coup de la menthe et de l’olive. La prochaine fois, j’en ferais demandé plus au cas où.
Je n’aimais pas le ton sur lequel il parlait.
- Tenez regardez ça.
Il me tendit une sorte de dossier. Je lus les premières lignes. < Informations concernant le Major Ludovic Fargas >.
- C’est mon dossier, pourquoi vous me le donnez ?
- Continuez de lire.
Je relus, deux ou trois fois, mon âge, le lieu où habitait ma mère, enfin tout ce que je savais déjà, puisque Ludo Fargas, c’est moi.
- Je ne vois pas où est le problème mon commandant.
- Vos deux grands-mères sont mortes alors que vous n’étiez pas né.
Il est fortiche le boss, dis donc. Bien sur puisque c’est écrit noir sur blanc dans le dossier.
- Et alors…
- Alors, quand vous m’avez répondu recette de ma grand-mère, j’ai compris qu’il y avait un hic.
Le commandant attache beaucoup trop d’important à des choses complètement inutiles.
- C´est-à-dire qu’elle m’a été transmise par ma mère qui la tenait de sa….
- Jouez pas au coin avec moi Fargas. S’énerva-t-il brusquement. Je sais d’où vous tenez cette recette miraculeuse. Qui sur ce navire peut avoir inventé un pareil mélange pour soigner les blessures. Répondez !! !!
Je ravalai ma salive.
- La « Tueuse du Monde » !
- Bonne réponse, vous êtes moins bête que vous en avez l’air. Alors écoutez moi bien une bonne fois pour toute, cette femme est machiavélique, n’écoutez pas ce qu’elle dit, elle vous manipulera quoi qu’il arrive. Vous m’avez bien compris ?
- Oui mon commandant !!
- J’entends rien plus fort.
- OUI MON COMMANDANT !! Hurlai-je.
Il me donna l’autorisation de sortir. Tout ce cirque pour ça. Il fallait sans douter, tout le monde allait savoir d’où je tenais cette information, et mon petit numéro héroïque passerait pour un banal sauvetage.
Le lendemain du drame, je rendis visite à Tidou, le principal intéressé dans toute cette histoire. Depuis hier, il avait repris des couleurs et des forces. L’amiral Valence était venu lui expliqué ce qui s’était déroulé, en lui occultant le fait qu’il aurait pu chercher son arme et l’abattre comme un vulgaire bovin. Il était allongé sur son lit, tout seul dans la pseudo infirmerie. Il souriait en me voyant.
- Oh Major, s’est gentil d’être venu me faire un petit bonjour.
- Comment allez-vous ?
- Je vais mieux, mais ce n’est pas la grande forme.
- Il faut avoir le moral, après tout sera meilleur.
- A l’idée de savoir de ne plus remarcher, ça me fend le coeur.
Des larmes arrivèrent dans ses yeux.
- Il parait que c’est la « Tueuse du Monde » qui vous a dit de frotter ma blessure avec de la menthe et de l’huile d’olive ?
J’avais prédis juste. La rumeur avait circulé dans tout le bateau.
- A votre avis ?
- Je ne sais pas.
- Je n’aurais jamais mis votre vie entre les mains de cette malade Tidou, vous pouvez me croire.
Je détestais mentir, mais je lui dirais la vérité quand il sera totalement guéri.
- Je vous crois Major.
- Je dois vous laisser. J’ai une prisonnière à surveiller.
Il me tendit la main, et lui rendit son geste. Un serrage de main vaut mieux qu’un long discours.
Encore à faire le piquet devant la rouquine. Aujourd’hui elle était particulièrement jolie. Les rayons du soleil tapaient contre la petite lucarne de la cellule, et ses cheveux possédaient des petits reflets dorés. Elle ne m’avait pas reparlé depuis la dernière fois. Je ne savais depuis combien de temps j’étais là, à avoir des fourmis dans les pattes, quand j’entendis une voix fluette.
- Ludovic !
Je sursautai, et je remarquai que c’était la foldingue qui me parlait.
- Ludovic, c’est bien comme ça que vous vous appelez n’est-ce pas ?
J’acquiesçai d’un signe de tête. Je ne savais que répondre, comment elle connaissait mon nom.
- Je sais que tous les faits sont contre moi, qu’on a dit des horreurs à mon égard, mais croyez moi, je n’ai absolument rien fait, je suis innocente des crimes dont on m’accuse.
C’est alors que mes idées s’embrouillèrent.