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Nous étions le 30 Octobre, 795.
La Terre, autrefois planète paisible et harmonieuse, était devenue le théâtre d’une guerre de tous contre tous, sur laquelle le sang était répandu comme on répand de l’eau en son jardin.
Il devait être neuf heures du matin, peut-être dix. Pourtant, la nuit persistait, et un vent frais rafraîchissait l’atmosphère. A la réflexion, je m’aperçus que l’obscurité et la fraîcheur ambiante n’étaient autres que le reflet des âmes terriens, désormais vidées d’humanité, mais avides de chair et de sang.
Vous ne me connaissez vraisemblablement pas. Mon nom : Mizaku Sentaro. En deux cents années d’existence, je devais avoir vécu beaucoup plus de conflits que n’importe quel habitant. Tous hormis Tortue Géniale. Mais il s’agissait là d’un autre débat, et celui-ci n’avait pas lieu d’être.
En ce début de matinée nocturne et fraîche, j’aurais très bien pu rester terrée dans ma petite maisonnette de Pasron City, village d’un millier d’habitants, à quelques centaines de kilomètres de la capitale de l’est.
Comme tous les matins, j’aurais très bien pu y boire ma tisane, et me vernir les ongles, attendant que la situation se calme, que les plus grands scientifiques viennent à trouver l’antidote à ce virus qui se révélait chaque jour plus meurtrier.
Cependant, je voulais voir de me propre yeux la triste et noire réalité qui s’offrait à nous. Je voulais voir à quel point les Hommes que nous sommes peuvent parfois se montrer inhumains. Pour ce faire, je n’eus pas besoin de parcourir toute la Terre. Il me suffit uniquement d’explorer la métropole voisine de Gigin City.
Cette métropole de soixante mille habitants avait quasiment été mise à sang et à sec. Les tours et autres bâtisses qui, jadis l’avaient embellis, à présent, l’enlaidissaient. A peine entrais-je dans cette ville déchue qu’une odeur de putréfaction monta à mes sens et que des frissons me passèrent sur le corps.
Une épaisse fumée âcre s’échappait des ruines fumantes au milieu desquels les morts, de tout âge, jonchaient le sol par milliers. Des cadavres d’hommes murs baignaient dans d’immenses mares de sang caramélisées, qui laissaient supposer que les crimes avaient été commis il y avait maintenant plusieurs heures.
Inanimés au sol, ils étaient complètement démembrés, avec la bouche en biais, dont la langue avait été arrachée puis déposée sur leurs yeux. Devant cette vision d’horreur, je sentis mon cœur faire un bond dans ma poitrine, et crut, l’espace d’un instant, que j’allais m’effondrer. Je secouai la tête comme pour faire passer cette sensation de malaise qui m’envahissait inexorablement.
Je poursuivis mon chemin de croix, prenant soin de slalomer entre les mains et pieds qui paraissaient subitement du sol. Puis, brusquement, une dizaine de corps nus se dévoilaient à mes yeux.
Empilés les uns sur les autres comme on empile du bétail, les corps sans vie avaient perdu leur tête, et luisaient dans la nuit, à cause de ces tâches jaunes et vertes qui parsemaient leur poitrine, et de ces tâches blanches et rouges sur leurs jambes, sectionnées en deux.
Près d’eux, gisaient des corps qui étaient devenus des tas de viandes sanguines et pourries. Ce spectacle m’amusait, surtout lorsqu’il y avait des femmes, étalant leurs formes nues. Ces nudités macabres me captivaient, mais me faisait paradoxalement prendre conscience du gâchis humain auquel j’assistai.
Je lâchai un soupir, et continuai sur ma droite pendant une cinquantaine de mètres.
Le même spectacle se répétait : des corps toujours des corps, mutilés pour certains, calcinés pour les plus chanceux. Triste destinée. C’est alors que soudain, un gémissement retentit au milieu de cette morgue improvisée.
Je me hâtai, et découvris un trio d’adolescentes, qui aguichaient un jeune garçon qui devait être de cinq ans leur cadet. Ce dernier, encore dans la fleur de l’âge, et victime de ses hormones, répondit à leurs avances, ignorant le terrible piège dans lequel il était malencontreusement tombé…à pieds joints.
En effet, dans ce contexte d’Anadora, il était fréquent de voir des jeunes femmes ou hommes aguicher les gens du sexe opposé, - quand ils ne les agressaient pas -, afin de de leur transmettre leur maladie et leur infirmité.
Pour la première fois de mon existence, je comprenais enfin le véritable sens du diction qui disait : « vaut mieux être seul qu'être mal accompagné ».
Une fois que cette idée me parut plus claire, je me remis en selle, et pris sur ma droite.
Une fois de plus, le même spectacle.
Toujours plus poignant, plus accablant.
Des morts, souvent très jeunes, étaient étalés par centaine au sol. Ne pouvant supporter ce cauchemar, je fermai les yeux, et courus en ligne pendant une dizaine de minutes, peut-être plus.
Puis, lorsque l’odeur infecte qui se dégageait de ses pourritures humaines, eut été moins nette, je rouvris les yeux. Mes yeux s’élargirent alors de surprise quand je remarquai un immense dépotoir désinfecté.
Toujours en quête de nouvelles aventures, j’y pénétrai à tatillons, craignant de voir un monstre jaillir subitement, et me prendre à la gorge.
Cinq minutes passèrent. Dix minutes. Puis quinze qans que je n’eus aperçu quoi que ce soit. Tandis que je me désespérais de cette marche infructueuse, j’arrivai à ce qui semblait un carrefour. Machinalement, je tournai sur ma gauche, et une porte se dressa sur mon chemin.
Sur celle-ci, avait été collé une affiche sur laquelle on pouvait lire « dernière porte ». Je me dressai sur la pointe des pieds, et vis à travers le hublot transparent des hommes tomber au sol les uns après les autres. Dix. Vingt. Trente.
Au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient, les corps s’effondraient, de plus en plus massivement.
Au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient, mes larmes inondaient mon visage. J’avais compris. Compris ce que personne ne voudrait saisir.
Cette gigantesque pièce était en fait une chambre à gaz. En principe, les victimes de l’Anadora y étaient transportées pour être mis en quarantaine, en attente d’un traitement Mais tout cela n’était qu’illusion.
Hélas, avant que celles-ci ne s’aperçoivent du traquenard, elles mourraient, asphyxiées.
Une odeur âcre, et des plus désagréables m’empêcha de poursuivre dans mon argumentation.
On aurait dit que quelque chose était brûlée. « Ils n’oseraient quand même pas brûler les cadavres?! » me demandai-je bien que connaissant la réponse.
Au travers du hublot, je pouvais contempler les corps sans vie être insérés dans des fours.
« Comme ça, on a aucune chance d’être contaminés ! » s’exclama l’une des organisatrices de cet horrible complot. Cette remarqua m’arracha un fou rire si bien que je dus plaquer mes mains contre ma bouche pour ne pas être repérée.
Non pas que je cautionnais ces actes de barbarie, seulement, j’étais enthousiasmée à l’idée de voir comment les humains pouvaient se montrer froids et insensibles avec leurs semblables.
J’avais toujours pensé que la fin de la Guerre mettrait un terme au durcissement des Hommes. Au contraire. Si les Terriens étaient revenus à la vie, leur expérience de la Dimension Interdite, elle, demeurait intacte.
La guerre avait abruti le cœur et les sentiments des Hommes ; elle les avait rendu insensible face à tout ce qui, autrefois, les troublait et les émouvait. A présent, tout n’était que violence, colère, insulte, désordre.
J’avais toujours pensé qu’avec la mort du Chaos, les guerres cesseraient. Au contraire.
Je m’apercevais à présent qu’on n’avait pas besoin de s’appeler Chaos pour être un monstre de cruauté. Quiconque disait le contraire était un écervelé.
En réalité, je venais à comprendre qu’aussi longtemps que les Hommes existeraient, conflits il y aurait, et ces derniers n’auraient de cesses de mener à des guerres. Ce cycle de violence que l’on croyait terminée, était en fait un cycle sans fin, interminable.
Mon nom était Mizaku Sentaro. Vous devez sans doute vous demander ce qui a incité le narrateur à parler de moi.
Au creux de ma main droite, se trouvait une minuscule fiole transparente dans laquelle résidait un liquide fluorescent et soluble, qui pouvait guérir toutes les victimes du virus Anadora.
Au creux de ma main droite, se trouvait le remède à tous ces maux.
Cependant, je ne voulais pas partager ce secret. Là, encore, le mot qui viendra à vos lettres sera sans doute : « Pourquoi ? ».
C’est pourtant simple : quel intérêt y avait-il à guérir les Terriens sachant qu’ils trouveraient demain un nouveau prétexte pour se faire la guerre.
Quel intérêt y avait t-il à maintenir en vie des Hommes dont les enfants ne connaîtront jamais la paix. Ces enfants qui, demain, viendraient à naître dans ce monde dont on dit qu’il s’agit d’un paradis, qui s’avère une anti-chambre de l’Enfer.
Quel intérêt y avait-il, lecteurs ? Aucun.
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Si…si vous aviez le choix de faire triompher le Bien, en faisant le Mal, le ferez-vous ?
Si…vous deviez faire ce choix, maintenant, quelle serait votre décision ? Laisserez-vous vos émotions influencer votre jugement et vous attendrir ? Ou succomberez à la noirceur de votre âme, celle enfouie au plus intime de vous ?
Si… si vous deviez rendre la vie – de ceux qui vous entourent – meilleure, iriez-vous jusqu’à commettre le pire ?
Je ne sais pas pour vous, mais ma décision était prise.
Continuez, continuez Terriens… Que de vos mains, vous répandiez le vin...