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L´auberge Shildra
Plusieurs heures s´étaient écoulées depuis l´incident de Nubswood. Coubo avait enfin atteint la lisière du bois, qu´il espérait bien ne pas revoir de sitôt. L´obscurité fit vite place à la lumière, mais Coubo comprit que celle-ci ne durerait pas : le soleil était fort bas sur l´horizon et le ciel rougeoyait. A l´horizon, justement, on pouvait aisément distinguer les premières dunes de sable d´Eluut. Entre le bois des Voleurs et le désert des bêtes, une minuscule plaine de tranquillité, Aisen, telle un éden entre ces deux enfers, songeait le Mog. Il avait, avant son départ, examiné les possibilités d´étape en chemin. La seule qui s´était présentée était une modeste auberge, baptisée l´"Auberge Shildra", et située au milieu de la plaine. Il ne lui fallut pas plus de quelques minutes pour l´apercevoir dans un endroit aussi dépouillé.
Il se dirigea vers le petit établissement de pierre, euphorique à l´idée de pouvoir enfin s´accorder un répit. L´intérieur de l´endroit, qui n´avait rien d´exceptionnel, semblait à Coubo un palais richement orné et extraordinairement confortable après une journée aussi rude.
- Vous désirez ? fit avec un plaisant sourire l´aubergiste, un vieillard qui devait bien avoir quatre-vingts ans.
- Euh... auriez-vous une chambre disponible, kupo ? N´importe quoi fera l´affaire, je suis épuisé ! répondit le Mog.
- Alors, vous aussi vous venez de traverser cette satanée forêt ? C´est une manie...
- Que voulez-vous dire ?
- Et bien, cela faisait trois jours que je n´avais pas vu le moindre client, et voilà qu´aujourd´hui en viennent deux à moins d´une demi-heure d´intervalle !
- J´en conclus que votre chambre est déjà kupo..., fit Coubo, dépité.
- " Votre" ? !! Mais restez donc poli, jeune homme ! Ce n´est pas un cinq étoiles, mais nous avons tout de même plusieurs chambres ! Ca traverse Nubswood sain et sauf et du coup ça se croit tout permis ! Ah, de mon temps, les jeunes étaient tellement plus respectueux des hommes mûrs... A présent ce sont tous des...
- Oui, enfin, kupo, et pour ma chambre ? coupa Coubo, qui sentait le vieux partir dans un discours qui achèverait certainement de l´endormir, lui qui se sentait déjà vacillant.
- C´est 100 gils la nuit, répondit sèchement l´homme, irrité. A prendre ou à laisser.
- Je prends, dit le Mog, tout en tendant la somme d´une main hésitante.
L´aubergiste lui arracha le billet, marqué à l´effigie du roi Cid, et lui jeta d´un geste dédaigneux la clé tant désirée. Celle-ci portait orgueilleusement l´inscription 003.
- Premier étage, deuxième porte à droite, fit l´homme en désignant machinalement un escalier situé au fond de la pièce. Bonne nuit, acheva-t-il, aussi convainquant qu´une mère souhaitant à son enfant une bonne journée à l´entrée d´un établissement scolaire.
Muni du précieux sésame, Coubo n´attendit guère plus longtemps et disparut au fond de la pièce. L´escalier menait à un petit couloir sombre, flanqué de quatre portes, deux de chaque côté. La première chambre, à gauche, était la seule à être éclairée.
- Sans doute le client dont m´a parlé ce kupo d´aubergiste..., jugea Coubo.
Dans la pénombre, il sentit qu´il marchait sur quelque chose mais, épuisé, il n´y prêta aucune attention et pénétra dans sa chambre. La pièce était plutôt exiguë mais il s´en moquait bien, il se jeta immédiatement sur le petit lit placé près de la lucarne entrouverte et, après un dernier regard au ciel étoilé d´Aisen, s´envola au royaume des songes.
Il se réveilla fort tôt, l´aurore pointait à peine quand il ouvrit les yeux. Une atmosphère de bien-être emplissait la pièce et il se sentait radieux. Il redescendit au rez-de-chaussée afin de prendre le petit-déjeuner, et devint brusquement anxieux en apercevant l´homme qui l´avait accueilli la veille. Pourtant, celui-ci le salua avec un sourire des plus aimables et lui servit aussitôt la spécialité locale, le " Sandwich Aisen", à base de ketchup et de purée de myrtilles, le tout accompagné d´un délicieux coulis d´ananas. Une fois ressorti des toilettes, Coubo, le teint encore verdâtre, regagna sa chambre pour récupérer son sac. Ceci fait, il aperçut soudain, dans le couloir étriqué, quelque chose qui brillait à terre, devant l´entrée de la chambre occupée. Ou, du moins, de celle qui l´avait été, car à présent elle semblait vide. Il s´agissait sans doute de ce sur quoi il avait posé le pied la veille. Il s´accroupit pour en connaître la nature et son sang se glaça.
Une plume. Une plume dorée. Comme celles qui ornaient la flèche de Nubswood. Coubo dévala précipitamment l´escalier et s´adressa, nerveux comme jamais, à l´aubergiste :
- Ou est passé le kupo qui occupait l´autre chambre ?
- Si vous voulez parler de mon autre client, il est parti voilà une petite demi-heure, répondit le vieillard.
- Où donc ?
- Il se dirigeait vers le désert, mais...
- Merci beaucoup, kupo ! interrompit le Mog, qui quitta illico l´établissement et disparut.
- . .. mais c´est dangereux..., acheva l´homme, stupéfait.
Coubo, lui, filait droit sur Eluut.