laisse zazou ce gars il fait tout pour emmerder le monde!
Tais-toi toi, j´te connais pas alors tu serais prier de ne insulter quelqu´un devant moi, merci.
http://perso.wanadoo.fr/cite.chamson.levigan/doc_pedagogie/espace_eaf/textes/oeuvres_integrales/bete%20_humaine.htm
Arrête de te prendre pour quelqu´un de supérieur zazou,tu es tout le contraire...
-_-
Mdr, genre je me prends supérieurs. Je demande seulement qu´on insulte pas quelqu´un devant alors que je la connais pas la personne, ni celle qui se fait insultée d´ailleurs !
C´est ça zazou...
-_-
bon ben voila j´ai besoin de super sonic je c que on peut en faire en gagnant des injection mais il y a po un autre moyen merci davance
Non, il n´y a pas d´autres moyens.
Attends... Tout compte fait, peut-être qu´il y a un autre moyen... Mais il faut d´abord que tu te rendes à Seattle...
lol crache dans ta soupe avant celle des autres ^^
Pourquoi?
Ah d´accord.
fic : Squall et Zell
Chapitre 1
"Zut!" s´écria tout à coup le Père Cid qui depuis un quart d´heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l´eau, et soulevant par moments, d´un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.
Edea, assoupie à l´arrière du bateau, à côté de Quistis invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari:
"Eh bien,... eh bien,...Cid!" Le bonhomme, furieux, répondit:
"Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n´ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu´entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours trop tard." Ses deux fils, Squall et Zell, qui tenaient, l´un à bâbord, l´autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l´index, se mirent à rire en même temps et Zell répondit:
"Tu n´es pas galant pour notre invitée, papa."
M. Cid fut confus et s´excusa:
"Je vous demande pardon, Quistis, je suis comme ça. J´invite les dames parce que j´aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l´eau sous moi, je ne pense plus qu´au poisson." Edea s´était tout à fait réveillée et regardait d´un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:
"Vous avez cependant fait une belle pêche." Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d´oeil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d´écailles gluantes et de nageoires soulevées, d´efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l´air mortel.
Le Père Cid saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler jusqu´au bord le flot d´argent des bêtes pour voir celles du fond, et leur palpitation d´agonie s´accentua, et l´odeur forte de leur corps, une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.
Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des roses, et déclara:
"Cristi! ils sont frais, ceux-là!" Puis il continua:
"Combien en as-tu pris, toi, docteur?" Son fils aîné, Squall, un homme de trente ans à favoris noirs coupés comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit:
"Oh! pas grand-chose, trois ou quatre." Le père se tourna vers le cadet:
"Et toi, Zell?" Zell, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son frère, sourit et murmura:
"A peu près comme Squall, quatre ou cinq." Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le Père Cid.
Il avait enroulé son fil au tolet d´un aviron, et, croisant ses bras, il annonça:
"Je n´essayerai plus jamais de pêcher l´après-midi. Une fois dix heures passées, c´est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au soleil." Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de propriétaire.
C´était un ancien mercenaire Balambien qu´un amour immodéré de la navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu´il eut assez d´aisance pour vivre modestement de ses rentes.
Il se retira donc au Port, acheta une barque et devint matelot amateur. Ses deux fils, Squall et Zell, restèrent à Balamb pour continuer leurs études et vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de leur père.
A la sortie du collège, l´aîné, Squall, de cinq ans plus âgé que Zell, s´étant senti successivement de la vocation pour des professions variées, en avait essayé, l´une après l´autre, une demi-douzaine, et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles espérances.
En dernier lieu la médecine l´avait tenté, et il s´était mis au travail avec tant d´ardeur qu´il venait d´être reçu docteur après d´assez courtes études et es dispenses de temps obtenues du ministre. Il était exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d´utopies, et d´idées philosophiques.
Zell, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d´obtenir son diplôme de licencié en même temps que Squall obtenait celui de docteur.
Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les deux formaient le projet de s´établir au Port s´ils parvenaient à le faire dans des conditions satisfaisantes.
Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu´à la maturité et qui éclatent à l´occasion d´un mariage ou d´un bonheur tombant sur l´un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s´aimaient, mais ils s´épiaient. Squall, âgé de cinq ans à la naissance de Zell, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.
Zell, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de caractère égal; et Squall s´était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l´aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions décoratives.
Depuis qu´il était homme, on ne lui disait plus: "Regarde Zell et imite-le!" mais chaque fois qu´il entendait répéter:
"Zell a fait ceci, Zell a fait cela", il comprenait bien le sens et l´allusion cachés sous ces paroles.
Leur mère, une femme d´ordre, une économe bourgeoise un peu sentimentale, douée d´une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de tous les menus faits de la vie commune.
Un léger événement, d´ailleurs, troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, car elle avait fait la connaissance pendant l´hiver, pendant que ses enfants achevaient l´un et l´autre leurs études spéciales, d´une voisine, Quistis, veuve d´un capitaine au long cours, mort à la mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois ans, une maîtresse femme qui connaissait l´existence d´instinct, comme un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les événements possibles, qu´elle jugeait avec un esprit sain, étroit et bienveillant, avait pris l´habitude de venir faire un bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une tasse de thé.
Le Père Cid, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort.
Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de lui plaire que par envie de se supplanter.
Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu´un des deux triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi bien voulu que l´autre n´en eût point de chagrin.
Quistis était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sale méthode de son esprit.
Déjà elle semblait préférer Zell, portée vers lui par une similitude de nature. Cette préférence d´ailleurs ne se montrait que par une presque insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore qu´elle prenait quelquefois son avis.
Elle semblait deviner que l´opinion de Zell fortifierait la sienne propre, tandis que l´opinion de Squall devait fatalement être différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par moments: "Vos billevesées." Alors, il la regardait d´un regard froid de magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces pauvres êtres!
Jamais, avant le retour de ses fils, le Père Cid ne l´avait invitée à ses parties de pêche où il n´emmenait jamais non plus sa femme, car il aimait s´embarquer avant le jour, avec le capitaine Irvine, un long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et devenu intime ami, et le vieux matelot Seifer, surnommé Zell-Bart, chargé de là garde du bateau.
Or, un soir de la semaine précédente, comme Quistis qui avait dîné chez lui disait: "Ça doit être très amusant, la pêche?" l´ancien mercenaire, flatté dans sa passion, et saisi de l´envie de la communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s´écria:
"Voulez-vous y venir?
- Mais oui.
- Mardi prochain?
- Oui, mardi prochain.
- Etes-vous femme à partir à cinq heures du matin?"
Elle poussa un cri de stupeur:
"Ah! mais non, par exemple." Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.
Il demanda cependant:
"A quelle heure pourriez-vous partir?
- Mais... à neuf heures!
- Pas avant?
- Non, pas avant, c´est déjà très tôt!" Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le soleil chauffe, le poisson ne mord plus; mais les deux frères s´étaient empressés d´arranger la partie, de tout organiser et de tout régler séance tenante.
Donc, le mardi suivant, la Perle avait été jeter l´ancre sous les rochers blancs du cap de la Hève; et on avait pêché jusqu´à midi, puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le Père Cid, comprenant un peu tard que Quistis n´aimait et n´appréciait en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d´impatience irraisonnée, un zut énergique qui s´adressait autant à la veuve indifférente qu´aux bêtes insaisissables.
Maintenant, il regardait le poisson capturé, son poisson, avec une joie vibrante d´avare; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait: "Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu?" Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent.
Cid s´était levé pour interroger l´horizon à la façon d´un capitaine:
"Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars!" Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta:
"Tiens, tiens, le bateau de Southampton." .
Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux reflets d´or et de feu, s´élevait là-bas, dans la direction indiquée, un nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire qui semblait tout petit de si loin.
Vers le sud, on voyait encore d´autres fumées, nombreuses, venant toutes vers la jetée du Port dont on distinguait à peine la ligne blanche et le phare, droit comme une corne sur le bout.
Cid demanda:
"N´est-ce pas aujourd´hui que doit entrer la Triade?"
Zell répondit:
"Oui, papa.
- Donne-moi ma longue-vue, je crois que c´est elle, là-bas." Le père déploya le tube de cuivre, l´ajusta contre son oeil, chercha le point, et soudain, ravi d´avoir vu:
"Oui, oui, c´est elle, je reconnais ses deux cheminées.
Voulez-vous regarder, Quistis?" Elle prit l´objet qu´elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des espèces d´éclipses, qui lui faisaient tourner le coeur. Elle dit en rendant la longue-vue:
"D´ailleurs je n´ai jamais su me servir de cet instrument-là.
Ça mettait même en colère mon mari qui restait des heures la fenêtre à regarder passer les navires." Le Père Cid, vexé, reprit:
"Cela doit tenir à un défaut de votre oeil, car ma lunette est excellente." Puis il l´offrit à sa femme:
"Veux-tu voir?
- Non, merci, je sais d´avance que je ne pourrais pas." Edea, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas, semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette fin de jour.
Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir.
Elle avait un air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à voir. Selon le mot de son fils Squall, elle savait le prix de l´argent, ce qui ne l´empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d´art, mais pour la songerie mélancolique et tendre qu´ils éveillaient en elle. Un vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde, comme elle disait, lui donnait la sensation d´un désir mystérieux presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions légères qui troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de comptes.
Elle prenait, depuis son arrivée au Port, un embonpoint assez visible qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince.
Cette sortie en mer l´avait ravie. Son mari, sans être méchant, la rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il se tenait, mais dans sa famille il s´abandonnait et se donnait des airs terribles, bien qu´il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur du bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et ne demandait jamais rien; aussi n´osait-elle plus, depuis bien longtemps, prier Cid de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.
"Ne t´emballe pas, maman, il n´y a plus d´oncle de la Triade! Moi, je croirais bien plutôt qu´il s´agit d´un mariage pour Zell." Tout le monde fut surpris à cette idée, et Zell demeura un peu froissé que son frère eût parlé de cela devant Quistis.
"Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très contestable. Tu es l´aîné; c´est donc à toi qu´on aurait songé d´abord. Et puis, moi, je ne veux pas me marier."
Squall ricana:
"Tu es donc amoureux?" L´autre, mécontent, répondit:
"Est-il nécessaire d´être amoureux pour dire qu´on ne veut pas encore se marier?
- Ah! bon, le "encore" corrige tout; tu attends.
- Admets que j´attends, si tu veux." Mais le Père Cid, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup la solution la plus vraisemblable.
"Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête.
Me Cid est notre ami, il sait que Squall cherche un cabinet de médecin, et Zell un cabinet de médecin, il a trouvé à caser l´un de vous deux." C´était tellement simple et probable que tout le monde en fut d´accord.
"C´est servi", dit la bonne.
Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre à table.
Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au rez-de-chaussée.
On ne parla guère tout d´abord; mais, au bout de quelques instants, Cid s´étonna de nouveau de cette visite du notaire.
"En somme, pourquoi n´a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même?" Squall trouvait cela naturel.
"Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous communiquer des clauses confidentielles qu´on n´aime pas beaucoup écrire." Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre d´avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les résolutions à prendre.
Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé.
Cid s´élança.
"Bonjour, cher maître." Il donnait comme titre à M. Cid le "maître" qui précède le nom de tous les notaires.
Quistis se leva:
"Je m´en vais, je suis très fatiguée." On tenta faiblement de la retenir; mais elle n´y consentit point et elle s´en alla sans qu´un des trois hommes la reconduisît, comme on le faisait toujours.
Edea s´empressa près du nouveau venu:
"Une tasse de café, Monsieur?
- Non, merci, je sors de table.
- Une tasse de thé, alors?
- Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d´abord parler affaires." Dans le profond silence qui suivit ces mots on n´entendit plus que le mouvement rythmé de la pendule, et à l´étage au-dessous, le bruit des casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes.
Le notaire reprit:
"Avez-vous connu à Balamb un certain M. Leonhart, Léon Leonhart?"
M. et Edea poussèrent la même exclamation.
"Je crois bien!
- C´était un de vos amis?" Cid déclara:
"Le meilleur, Monsieur, mais un Balambien enragé; il ne quitte pas le boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l´ai plus revu depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous écrire. Vous savez, quand on vit loin l´un de l´autre..." Le notaire reprit gravement:
"M. Leonhart est décédé." L´homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces nouvelles.
M. Cid continua:
"Mon confrère de Balamb vient de me communiquer la principale disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Zell, M. Zell Cid, son légataire universel." L´étonnement fut si grand qu´on ne trouvait pas un mot à dire.
Edea, la première, dominant son émotion, balbutia:
"Mon Dieu, ce pauvre Léon... notre pauvre ami... mon Dieu... mon Dieu... mort!..." Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l´âme qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, étant si claires.
Mais Cid songeait moins à la tristesse de cette perte qu´à l´espérance annoncée. Il n´osait cependant interroger tout de suite sur les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il demanda, pour arriver à la question intéressante:
"De quoi est-il mort, ce pauvre Leonhart?"
M. Cid l´ignorait parfaitement.
"Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en obligations trois pour cent, à votre second fils, qu´il a vu naître, grandir, et qu´il juge digne de ce legs. A défaut d´acceptation de la part de M. Zell, l´héritage irait aux enfants abandonnés." Le Père Cid déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s´écria:
"Sacristi! voilà une bonne pensée du coeur. Moi, si je n´avais pas eu de descendant, je ne l´aurais certainement point oublié non plus, ce brave ami!" Le notaire souriait:
"J´ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça fait toujours plaisir d´apporter aux gens une bonne nouvelle." Il n´avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort d´un ami, du meilleur ami du Père Cid, qui venait lui-même d´oublier subitement cette intimité annoncée tout à l´heure avec conviction.
Seuls, Edea et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec un mouchoir qu´elle appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.
Le docteur murmura:
"C´était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à dîner, mon frère et moi." Zell, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d´un geste familier sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l´y faisait glisser, jusqu´aux derniers poils, comme pour l´allonger et l´amincir.
Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci:
"Il m´aimait bien, en effet, il m´embrassait toujours quand j´allais le voir." Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui allait entrer tout à l´heure, demain, sur un mot d´acceptation.
Il demanda:
"Il n´y a pas de difficultés possibles?... pas de procès?...
pas de contestations?..." Me Cid semblait tranquille:
"Non, mon confrère de Balamb me signale la situation comme très nette. Il ne nous faut que l´acceptation de M. Zell.
- Parfait, alors... et la fortune est bien claire?
- Très claire.
- Toutes les formalités ont été remplies?
- Toutes." Soudain, l´ancien mercenaire eut un peu honte, une honte vague, instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit:
"Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces choses, c´est pour éviter à mon fils des désagréments qu´il pourrait ne pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable. En somme, ce n´est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant tout." Dans la famille on appelait toujours Zell "le petit", bien qu´il fût beaucoup plus grand que Squall.
Edea, tout à coup, parut sortir d´un rêve, se rappeler une chose lointaine, presque oubliée, qu´elle avait entendue autrefois, dont elle n´était pas sûre d´ailleurs, et elle balbutia:
"Ne disiez-vous point que notre pauvre Leonhart avait laissé sa fortune à mon petit Zell?
- Oui, Madame." Elle reprit alors simplement:
"Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu´il nous aimait." Cid s´était levé:
"Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite l´acceptation?
- Non... non... monsieur Cid. Demain, demain, à mon étude, à deux heures, si cela vous convient.
- Mais oui, mais oui, je crois bien!" Alors, Edea qui s´était levée aussi, et qui souriait après les larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son fauteuil, et le couvrant d´un regard attendri de mère reconnaissante, elle demanda:
"Et cette tasse de thé, monsieur Cid?
- Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir." La bonne appelée apporta d´abord des gâteaux secs en de profondes boîtes de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu´on ne lave jamais dans les familles besogneuses. Elle revint une troisième fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour faire chauffer l´eau. Alors on attendit.
Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire. Seule Edea cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie de pêche, fit l´éloge de la Perle et de Quistis.
"Charmante, charmante", répétait le notaire.
Cid, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, quand le feu brille, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir impérieux de laisser sortir toute sa joie.
Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d´expressions différentes.
Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il se leva, serra les mains et sortit.
"C´est entendu, répétait Cid, demain, chez vous, à deux heures.
- C´est entendu, demain, deux heures." Zell n´avait pas dit un mot.
Après ce départ, il y eut encore un silence, puis le Père Cid vint taper de ses deux mains ouvertes sur les eux épaules de son jeune fils en criant:
"Eh bien, sacré veinard, tu ne m´embrasses pas?" Alors Zell eut un sourire, et il embrassa son père en disant:
"Cela ne m´apparaissait pas comme indispensable." Mais le bonhomme ne se possédait plus d´allégresse. Il marchait, jouait du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses talons, et répétait:
"Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance!" Squall demanda:
"Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Leonhart?" Le père répondit:
"Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te rappelles bien qu´il allait te prendre au collège, les jours de sortie, et qu´il t´y reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, le matin de la naissance de Zell, c´est lui qui est allé chercher le médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s´est trouvée souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s´agissait, et il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus tard. Il est même probable qu´il s´est souvenu de ce détail au moment de mourir; et comme il n´avait aucun héritier il s´est dit: "Tiens, j´ai contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma fortune. "" Edea, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut:
"Ah! c´était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par le temps qui court." Zell s´était levé:
"Je vais faire un bout de promenade", dit-il.
Son père s´étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s´obstina, prétextant un rendez-vous. On aurait d´ailleurs tout le temps de s´entendre bien avant d´être en possession de l´héritage.
Et il s´en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Squall, à son tour, déclara qu´il sortait, et suivit son frère, après quelques minutes.
Dès qu´il fut en tête à tête avec sa femme, le Père Cid la saisit dans ses bras, l´embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à un reproche qu´elle lui avait souvent adressé:
"Tu vois, ma chérie, que cela ne m´aurait servi à rien de rester à Balamb plus longtemps, de m´esquinter pour les enfants, au lieu de venir ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel." Elle était devenue toute sérieuse:
"Elle tombe du ciel pour Zell, dit-elle, mais Squall?
- Squall! mais il est docteur, il en gagnera... de l´argent...
et puis son frère fera bien quelque chose pour lui.
- Non. Il n´accepterait pas. Et puis cet héritage est à Zell, rien qu´à Zell. Squall se trouve ainsi très désavantagé." Le bonhomme semblait perplexe:
"Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.
- Non. Ce n´est pas très juste non plus." Il s´écria:
"Ah! bien alors, zut! Qu´est-ce que tu veux que j´y fasse, moi? Tu vas toujours chercher un tas d´idées désagréables. Il faut que tu gâtes tous mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher.
Bonsoir. C´est égal, en voilà une veine, une rude veine!" Et il s´en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour l´ami mort si généreusement.
Edea se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.
Oula Oo...
Chapitre 2
Dès qu´il fut dehors, Squall se dirigea vers la rue de Strix, la principale rue du Port, éclairée, animée, bruyante. L´air un peu rais des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la canne sous le bras, les mains derrière le dos.
Il se sentait mal à l´aise, alourdi, mécontent comme lorsqu´on a reçu quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l´affligeait et il n´aurait su dire tout d´abord d´où lui venaient cette pesanteur de l´âme et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir où.; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui gênent, fatiguent, attristent, irritent, une soufterritoire ennemi inconnue et légère, quelque chose comme une graine de chagrin.
Lorsqu´il arriva place du Cid, il se sentit attiré par les lumières du café Dollet, et il s´en vint lentement vers la façade illuminée; mais au moment d´entrer, il songea qu´il allait trouver là des amis, des connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et une répugnance brusque l´envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue principale qui le conduisait vers le port.
Il se demandait: "Où irais-je bien?" cherchant un endroit qui lui plût, qui fût agréable à son état d´esprit. Il n´en trouvait pas, car il s´irritait d´être seul, et il n´aurait voulu rencontrer personne.
En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna vers la jetée; il avait choisi la solitude.
Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s´assit, déjà las de marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l´avoir faite.
Il se demanda: "Qu´ai-je donc ce soir?" Et il se mit à chercher dans son souvenir quelle contrariété avait pu l´atteindre, comme on interroge un malade pour trouver la cause de sa fièvre.
Il avait l´esprit excitable et réfléchi en même temps, il s´emballait, puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l´homme sensitif dominait toujours l´homme intelligent.
Donc il cherchait d´où lui venait cet énervement, ce besoin de mouvement sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu´un pour n´être pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu´il pourrait voir et pour les choses qu´ils pourraient lui dire.
Et il se posa cette question: "Serait-ce l´héritage de Zell?" Oui, c´était possible après tout.
Quand le notaire avait annoncé cette nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on n´est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées et persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.
Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de l´impression produite par un fait sur l´être instinctif et créant en lui un courant d´idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires à celles que désire, qu´appelle, que juge bonnes et saines l´être pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son intelligence.
Il cherchait à concevoir l´état d´âme du fils qui hérite d´une grosse fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis longtemps et interdites par l´avarice d´un père, aimé pourtant et regretté.
Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se sentait mieux, content d´avoir compris, de s´être surpris lui-même, d´avoir dévoilé l´autre qui est en nous.
"Donc j´ai été jaloux de Zell, pensait-il. C´était vraiment assez bas, cela! J´en suis sûr maintenant, car la première idée qui m´est venue est celle de son mariage avec Quistis.
Je n´aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien faite pour dégoûter du bon sens et de la sagesse. C´est donc de la jalousie gratuite, l´essence même de la jalousie, celle qui est parce qu´elle est! Faut soigner cela!" Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l´eau dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait des steamers de Balamb.
"Que c´est bête, pensait-il; le peuple Dolletien est pourtant un peuple marin." Ayant fait encore quelques pas, il s´arrêta pour contempler la rade. Sur sa droite, au-dessus de Balamb, les deux phares électriques du cap de Balamb, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer leurs longs et puissants retards. Partis des deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du sommet de la côte au fond de l´horizon. Puis sur les deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l´entrée du Port; et là-bas, de l´autre côté de la Triade, on en voyait d´autres encore, beaucoup d´autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses, s´ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières: "C´est moi. Je suis Balamb, je suis Dollet, je suis la rivière de Deling." Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour une planète, le phare aérien de Balamb montrait la route de Horizon, à travers les bancs de sable de l´embouchure du grand fleuve.
Puis sur l´eau profonde, sur l´eau sans limites, plus sombre que le ciel, on croyait voir, ça et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes, cependant, semblaient courir; c´étaient les feux des bâtiments à l´ancre attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant chercher un mouillage.
Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait l´air du phare énorme et divin allumé dans le firmament pour guider la flotte infinie des vraies étoiles.
Squall murmura, presque à haute voix:
"Voilà, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous!" Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S´étant penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit d´aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise du large.
Il pensa: "Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille, peut-être!" Puis ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme assis à l´extrémité du môle.
Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste?
Qui était-ce? Il s´approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il reconnut son frère.
"Tiens, c´est toi, Zell?
- Tiens... Squall... Qu´est-ce que tu viens faire ici?
- Mais je prends l´air. Et toi?" Zell se mit à rire:
"Je prends l´air également." Et Squall s´assit à côté de son frère.
"Hein, c´est rudement beau?
- Mais oui." Au son de la voix il comprit que Zell n´avait rien regardé; il reprit:
"Moi, quand je viens ici, j´ai des désirs fous de partir, de m´en aller avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud.
Songe que ces petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus à la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic de pouvoir s´offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il faudrait de l´argent, beaucoup..." Il se tut brusquement, songeant que son frère l´avait maintenant, cet argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien, libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui semblerait, vers les blondes Balambiennes ou les brunes d’Esthar.
Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques, si rapides, qu´il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les modifier, venues, semblait-il, d´une seconde âme indépendante et violente, le traversa: "Bah! il est trop niais, il épousera la petite Quistis."
Il s´était levé.
"Je te laisse rêver d´avenir; moi, j´ai besoin de marcher." Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial:
"Eh bien, mon petit Zell, te voilà riche! Je suis bien content de t´avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait plaisir, combien je te félicite et combien je t´aime." Zell, d´une nature douce et tendre, très ému, balbutiait:
"Merci... merci... mon bon Squall, merci." Et Squall s´en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les mains derrière le dos.
Lorsqu´il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu´il ferait, mécontent de cette promenade écourtée, d´avoir été privé de la mer par la présence de son frère.
Il eut une inspiration: "Je vais boire un verre de liqueur chez le Seifer"; et il remonta vers le quartier de la Triade
Il avait connu le Seifer dans les hôpitaux à Strix.
C´était un vieux Balambien, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des histoires terribles là-bas et qui était venu exercer en Territoire ennemi, après nouveaux examens, son métier de pharmacien.
On ne savait rien de sa vie passée; aussi des légendes avaient elles couru parmi les internes, les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de conspirateur redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt à tout, échappé à la mort par miracle, avait séduit l´imagination aventureuse et vive de SquallCid; et il était devenu l´ami du vieux Balambien, sans avoir jamais obtenu de lui, d´ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne. C´était encore grâce au jeune médecin quelle bonhomme était venu s´établir au Port, comptant sur une belle clientèle que le nouveau docteur lui fournirait.
En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant des remèdes aux petits-bourgeois et aux ouvriers de son quartier.
Squall allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui, car il aimait la figure calme et la rare conversation de Seifer, dont il jugeait profonds les longs silences.
Un seul bec de gaz brillait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux de la devanture n´avaient point été allumés, par économie. Derrière ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l´une sur l´autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d´oiseau qui, continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet, dormait profondément, le menton sur la poitrine.
Au bruit du timbre, il s´éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur, vint au-devant de lui, les mains tendues.
Sa redingote noire, tigrée de taches d´acides et de sirops, beaucoup trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d´antique soutane; et l´homme parlait avec un fort accent Balambien qui donnait à sa voix fluette quelque chose d´enfantin, un zézaiement et des intonations de jeune être qui commence à prononcer.
Squall s´assit et Seifer demanda:
"Quoi de neuf, mon cher docteur?
- Rien. Toujours la même chose partout.
- Vous n´avez pas l´air gai, ce soir. - Je ne le suis pas souvent.
- Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?
- Oui, je veux bien.
- Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle.
Voilà deux mois que je cherche à tirer quelque chose de la tourbe, dont on n´a ait jusqu´ici que du sirop... eh bien, j´ai trouvé... j´ai trouvé... une bonne liqueur, très bonne, très bonne." Et ravi, il alla vers une armoire, l´ouvrit et choisit une fiole qu´il apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets, jamais il n´allongeait le bras tout à fait, n´ouvrait toutes grandes les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif . Ses idées semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.
Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d´ailleurs la préparation des sirops et des liqueurs. "Avec un bon sirop ou une bonne liqueur, on fait fortune", disait-il souvent.
Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à en lancer une seule. Squall affirmait que Seifer le faisait penser à Cid.
Deux petits verres furent pris dans l´arrière-boutique et apportés sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en l´élevant vers le gaz la coloration du liquide.
"Joli rubis! déclara Squall.
- N´est-ce pas?" La vieille tête de perroquet du Balambien semblait ravie.
Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit encore et se prononça:
"Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon cher!
- Ah! vraiment, je suis bien content." Alors Seifer demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il voulait l´appeler "essence de tourbe", ou bien "fine tourbe", ou bien "groselia", ou bien "groséline".
Squall n´approuvait aucun de ces noms.
Le vieux eut une idée:
"Ce que vous avez dit tout à l´heure est très bon, très bon:
"Joli rubis"." Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu´il l´eût trouvé, et il conseilla simplement "tourbette", que Seifer déclara admirable. Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans prononcer un mot, sous l´unique bec de gaz.
Squall, enfin, presque malgré lui:
"Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir.
Un des amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère." Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois:
"Ça ne fera pas un bon effet." Squall, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Seifer entendait par cette phrase.
Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait la fortune d´un ami de la famille?
Mais le bonhomme, circonspect, ne s´expliqua pas davantage.
"Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que ça ne fera pas un bon effet." Et le docteur, impatienté, s´en alla, rentra dans la maison paternelle et se coucha. Pendant quelque temps, il entendit Zell qui marchait doucement dans la chambre voisine, puis il s´endormit après avoir bu deux verres d´eau.