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Le chat.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:25:08

Je profite de l´été pour démarrer une nouvelle fanfic! Celle-ci s´intitule le chat, voici le premier chapitre!

En entrant dans la chambre, Squall posa sur la table le pain d´une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Edea avait dû couvrir le feu de son poêle, d´un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s´y accouda.
C´était impasse d´Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une haute maison où la Compagnie de l´Ouest logeait certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l´angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l´Europe, tout un déroulement brusque de l´horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d´un gris humide et tiède, traversé de soleil.
En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s´effaçaient, légères. A gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où l´oeil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles de Balamb, de Dollet et de la Ceinture ; tandis que le pont de l´Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l´on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu´au tunnel des Hiboux. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s´écartaient en un éventail dont les branches de métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d´aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l´effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pâle.
Pendant un instant, Squall s´intéressa, comparant, songeant à sa gare du Havre. Chaque fois qu´il venait de la sorte passer un jour à Paris, et qu´il descendait chez la mère Edea, le métier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes, l´arrivée d´un train de Mantes avait animé les quais ; et il suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite machine-tender, aux trois roues basses et couplées, qui commençait le débranchement du train, alerte besogneuse, emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage.
Une autre machine, puissante celle-là, une machine d´express, aux deux grandes roues dévorantes, stationnait seule, lâchait par sa cheminée une grosse fumée noire, montant droit, très lente dans l´air calme. Mais toute son attention fut prise par le train de trois heures vingt-cinq, à destination de Caen, empli déjà de ses voyageurs, et qui attendait sa machine. Il n´apercevait pas celle-ci, arrêtée au-delà du pont de l´Europe ; il l´entendait seulement demander la voie, à légers coups de sifflet pressés, en personne que l´impatience gagne. Un ordre fut crié, elle répondit par un coup bref qu´elle avait compris. Puis, avant la mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il vit alors déborder du pont cette blancheur qui foisonnait, tourbillonnante comme un duvet de neige, envolée à travers les charpentes de fer. Tout un coin de l´espace en était blanchi, tandis que les fumées accrues de l´autre machine élargissaient leur voile noir. Derrière, s´étouffaient des sons prolongés de trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques tournantes. Une déchirure se produisit, il distingua, au fond, un train de Versailles et un train d´Auteuil, l´un montant, l´autre descendant, qui se croisaient.
Comme Squall allait quitter la fenêtre, une voix qui prononçait son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la terrasse du quatrième, un jeune homme d´une trentaine d´années, Zell Dincht, conducteur-chef, qui habitait là en compagnie de son père, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs, Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans, adorables, menant le ménage avec les six mille francs des deux hommes, au milieu d´un continuel éclat de gaieté. On entendait l´aînée rire, pendant que la cadette chantait, et qu´une cage, pleine d´oiseaux des îles, rivalisait de roulades.
“ Tiens ! monsieur Squall, vous êtes donc à Paris ? ...
Ah ! oui, pour votre affaire avec le sous-préfet ! ” De nouveau accoudé, le sous-chef de gare expliqua qu´il avait dû quitter Le Havre, le matin même, par l´express de six heures quarante. Un ordre du chef de l´exploitation l´appelait à Paris, on venait de le sermonner d´importance.
Heureux encore de n´y avoir pas laissé sa place.
“ Et madame ? ” demanda Zell.
Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes.
Son mari l´attendait là, dans cette chambre dont la mère Edea leur remettait la clef, à chacun de leurs voyages, et où ils aimaient déjeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave femme était retenue en bas, à son poste de la salubrité.
Ce jour-là, ils avaient mangé un petit pain à Mantes, voulant se débarrasser de leurs courses d´abord. Mais trois heures étaient sonnées, il mourait de faim.
Cid, pour être aimable, posa encore une question :
“ Et vous couchez à Paris ? ” Non, non ! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par l´express de six heures trente. Ah ! bien ! oui, des vacances ! On ne vous dérangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout de suite à la niche !
Un moment, les deux employés se regardèrent, en hochant la tête. Mais ils ne s´entendaient plus, un piano endiablé venait d´éclater en notes sonores. Les deux soeurs devaient taper dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des îles. Alors, le jeune homme, qui s´égayait à son tour, salua, rentra dans l´appartement ; et le sous-chef, seul, demeura un instant les yeux sur la terrasse, d´où montait toute cette gaieté de jeunesse. Puis, les regards levés, il aperçut la machine qui avait fermé ses purgeurs, et que l´aiguilleur envoyait sur le train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se perdaient, parmi les gros tourbillons de fumée noire, salissant le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.
Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Squall eut un geste désespéré. A quoi diable Linoa pouvait-elle s´attarder ainsi ? Elle n´en sortait plus, lorsqu´elle était dans un magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait l´estomac, il eut l´idée de mettre la table. La vaste pièce, à deux fenêtres, lui était familière, servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit drapé de cotonnade rouge, son buffet à dressoir, sa table ronde, son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes, des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres. Tout cela était d´une propreté extrême, et il s´amusait à ces soins de ménage, comme s´il eût joué à la dînette, heureux de la blancheur du linge, très amoureux de sa femme, riant lui-même du bon rire frais dont elle allait éclater, en ouvrant la porte. Mais, lorsqu´il eut posé le pâté sur une assiette, et placé, à côté, la bouteille de vin blanc, il s´inquiéta, chercha des yeux. Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oubliés, une petite boîte de sardines et du fromage de gruyère.
La demie sonna. Squall marchait de long en large, tournant, au moindre bruit, l´oreille vers l´escalier. Dans son attente désoeuvrée, en passant devant la glace, il s´arrêta, se regarda. Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait sans que le roux ardent de ses cheveux frisés eût pâli. Sa barbe, qu´il portait entière, restait drue, elle aussi, d´un blond de soleil. Et, de taille moyenne, mais d´une extraordinaire vigueur, il se plaisait à sa personne, satisfait de sa tête un peu plate, au front bas, à la nuque épaisse, de sa face ronde et sanguine, éclairée de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient, embroussaillant son front de la barre des jaloux.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:28:21

Comme il avait épousé une femme plus jeune que lui de quinze années, ces coups d´oeil fréquents, donnés aux glaces, le rassuraient.
Il y eut un bruit de pas, Squall courut entrebâiller la porte. Mais c´était une marchande de journaux de la gare, qui rentrait chez elle, à côté. Il revint, s´intéressa à une boîte de coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boîte, un cadeau de Linoa à la mère Edea, sa nourrice.
Et ce petit objet avait suffi, toute l´histoire de son mariage se déroulait. Déjà trois ans bientôt. Né dans le Midi, à Plassans, d´un père charretier, sorti du service avec les galons de sergent-major, longtemps facteur mixte à la gare de Mantes, il était passé facteur chef à celle de Barentin : et c´était là qu´il l´avait connue, sa chère femme, lorsqu´elle venait de Cid, prendre le train, en compagnie de Mlle Berthe, la fille du président Quistis. Linoa Heartilly n´était que la cadette d´un jardinier, mort au service des Quistis ; mais le président, son parrain et son tuteur, la gâtait tellement, faisant d´elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux au même pensionnat de Rouen, et elle-même avait une telle distinction native, que longtemps Squall s´était contenté de la désirer de loin, avec la passion d´un ouvrier dégrossi pour un bijou délicat, qu´il jugeait précieux.
Là était l´unique roman de son existence. Il l´aurait épousée sans un sou, pour la joie de l´avoir, et quand il s´était enhardi enfin, la réalisation avait dépassé le rêve : outre Linoa et une dot de dix mille francs, le président, aujourd´hui en retraite, membre du conseil d´administration de la Compagnie de l´Ouest, lui avait donné sa protection. Dès le lendemain du mariage, il était passé sous-chef à la gare du Havre.
Il avait sans doute pour lui ses notes de bon employé, solide à son poste, ponctuel, honnête, d´un esprit borné, mais très droit, toutes sortes de qualités excellentes qui pouvaient expliquer l´accueil prompt fait à sa demande et la rapidité de son avancement. Il préférait croire qu´il devait tout à sa femme. Il l´adorait.
Lorsqu´il eut ouvert la boîte de sardines, Squall perdit décidément patience. Le rendez-vous était pour trois heures.
Où pouvait-elle être ? Elle ne lui conterait pas que l´achat d´une paire de bottines et de six chemises demandait la journée. Et, comme il passait de nouveau devant la glace, il s´aperçut, les sourcils hérissés, le front coupé d´une ligne dure. Jamais au Havre il ne la soupçonnait. A Paris, il s´imaginait toutes sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang montait à son crâne, ses poings d´ancien homme d´équipe se serraient, comme au temps où il poussait des wagons. Il redevenait la brute inconsciente de sa force, il l´aurait broyée, dans un élan de fureur aveugle, Linoa poussa la porte, parut toute fraîche, toute joyeuse.
“ C´est moi... Hein ? tu as dû croire que j´étais perdue. ” Dans l´éclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince et très souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle n´était point jolie d´abord, la face longue, la bouche forte, éclairée de dents admirables. Mais, à la regarder, elle séduisait par le charme, l´étrangeté de ses larges yeux bleus, sous son épaisse chevelure noire.
Et, comme son mari, sans répondre, continuait à l´examiner, du regard trouble et vacillant qu´elle connaissait bien, elle ajouta :
“ Oh ! j´ai couru... Imagine-toi, impossible d´avoir un omnibus. Alors, ne voulant pas dépenser l´argent d´une voiture, j´ai couru... Regarde comme j´ai chaud.
- Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu viens du Bon Marché. ” Mais, tout de suite, avec une gentillesse d´enfant, elle se jeta à son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main potelée:
“ Vilain, vilain, tais-toi ! ... Tu sais bien que je t´aime. ” Une telle sincérité sortait de toute sa personne, il la sentait restée si candide, si droite, qu´il la serra éperdument dans ses bras. Toujours ses soupçons finissaient ainsi. Elle, s´abandonnait, aimant à se faire cajoler. Il la couvrait de baisers, qu´elle ne rendait pas ; et c´était même là son inquiétude obscure, cette grande enfant passive, d´une affection filiale, où l´amante ne s´éveillait point.
“ Alors, tu as dévalisé le Bon Marché.
- Oh ! oui. Je vais te conter... Mais, auparavant, mangeons. Ce que j´ai faim ! ... Ah ! écoute, j´ai un petit cadeau.
Dis : Mon petit cadeau. ” Elle lui riait dans le visage, de tout près. Elle avait fourré sa main droite dans sa poche, où elle tenait un objet, qu´elle ne sortait pas.
“ Dis vite : Mon petit cadeau. ” Lui, riait aussi, en bon homme. Il se décida.
“ Mon petit cadeau. ” C´était un couteau qu´elle venait de lui acheter, pour en remplacer un qu´il avait perdu et qu´il pleurait, depuis quinze jours. Il s´exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de suite, il allait s´en servir. Elle était ravie de sa joie ; et, en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitié ne fût pas coupée.
“ Mangeons, mangeons, répéta-t-elle. Non, non ! je t´en prie, ne ferme pas encore. J´ai si chaud ! ”
Elle l´avait rejoint à la fenêtre, elle demeura là quelques secondes, appuyée à son épaule, regardant le vaste champ de la gare. Pour le moment, les fumées s´en étaient allées, le disque cuivré du soleil descendait dans la brume, derrière les maisons de la rue de Rome. En bas, une machine de manoeuvre amenait, tout formé, le train de Mantes, qui devait partir à quatre heures vingt-cinq. Elle le refoula le long du quai, sous la marquise, fut dételée. Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs de tampons annonçaient l´attelage imprévu de voitures qu´on ajoutait. Et, seule, au milieu des rails, avec son mécanicien et son chauffeur, noirs de la poussière du voyage, une lourde machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et essoufflée, sans autre vapeur qu´un mince filet sortant d´une soupape. Elle attendait qu´on lui ouvrît la voie, pour retourner au dépôt des Courgettes.
Un signal rouge claqua, s´effaça. Elle partit.
“ Sont-elles gaies, ces petites Kraemer ! dit Squall en quittant la fenêtre. Les entends-tu taper sur leur piano ? ...
Tout à l´heure, j´ai vu Cid, qui m´a dit de te présenter ses hommages.
- A table, à table I ” cria Linoa.
Et elle se jeta sur les sardines, elle dévora. Ah ! le petit pain de Mantes était loin ! Cela la grisait, quand elle venait à Paris. Elle était toute vibrante du bonheur d´avoir couru les trottoirs, elle gardait une fièvre de ses achats au Bon Marché. En un coup, chaque printemps, elle y dépensait ses économies de l´hiver, préférant tout y acheter, disant qu´elle y économisait son voyage. Aussi, sans perdre une bouchée, ne tarissait-elle pas. Un peu confuse, rougissante, elle finit par lâcher le total de la somme qu´elle avait dépensée, plus de trois cents francs.
“ Fichtre ! dit Squall, saisi, tu te mets bien, toi, pour la femme d´un sous-chef ! ... Mais tu n´avais à prendre que six chemises et une paire de bottines ?
- Oh ! mon ami, des occasions uniques ! ... Une petite soie à rayures délicieuses ! un chapeau d´un goût, un rêve !
des jupons tout faits, avec des volants brodés ! Et tout ça pour rien, j´aurais payé le double au Havre... On va m´expédier, tu verras ! ” Il avait pris le parti de rire, tant elle était jolie, dans sa joie, avec son air de confusion suppliante. Et puis, c´était si charmant, cette dînette improvisée, au fond de cette chambre où ils étaient seuls, bien mieux qu´au restaurant. Elle, qui d´ordinaire buvait de l´eau, se laissait aller, vidait son verre de vin blanc, sans savoir. La boîte de sardines était finie, ils entamèrent le pâté avec le beau couteau neuf. Ce fut un triomphe, tellement il coupait bien.
“ Et toi, voyons, ton affaire ? demanda-t-elle. Tu me fais bavarder, tu ne me dis pas comment ça s´est terminé, pour le sous-préfet. ” Alors, il conta en détail la façon dont le chef de l´exploitation l´avait reçu. Oh ! un lavage de tête en règle ! Il s´était défendu, avait dit la vraie vérité, comment ce petit crevé de sous-préfet s´était obstiné à monter avec son chien dans une voiture de première, lorsqu´il y avait une voiture de seconde, réservée pour les chasseurs et leurs bêtes, et la querelle qui s´en était suivie, et les mots qu´on avait échangés. En somme, le chef lui donnait raison d´avoir voulu faire respecter la consigne; mais le terrible était la parole qu´il avouait lui-même : “ Vous ne serez pas toujours les maîtres ! ” On le soupçonnait d´être républicain. Les discussions qui venaient de marquer l´ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des prochaines élections générales rendaient le gouvernement ombrageux. Aussi l´aurait-on certainement déplacé, sans la bonne recommandation du président Quistis. Encore avait-il dû signer la lettre d´excuse, conseillée et rédigée par ce dernier.
Linoa l´interrompit, criant :
“ Hein ? ai-je eu raison de lui écrire et de lui faire une visite avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon... Je savais bien qu´il nous tirerait d´affaire.
- Oui, il t´aime beaucoup, reprit Squall, et il a le bras long, dans la Compagnie... Vois donc un peu à quoi ça sert, d´être un bon employé. Ah ! on ne m´a point ménagé les éloges : pas beaucoup d´initiative, mais de la conduite, de l´obéissance, du courage, enfin tout ! Eh bien, ma chère, si tu n´avais pas été ma femme, et si Quistis n´avait pas plaidé ma cause, par amitié pour toi, j´étais fichu, on m´envoyait en pénitence, au fond de quelque petite station:.” Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant à elle-même :
“ Oh ! certainement, c´est un homme qui a le bras long. ”
Il y eut un silence, et elle restait les yeux élargis, perdus au loin, cessant de manger. Sans doute elle évoquait les jours de son enfance, là-bas, au château de Cid, à quatre lieues de Rouen. Jamais elle n´avait connu sa mère. Quand son père, le jardinier Heartillyy, était mort, elle entrait dans sa treizième année ; et c´était à cette époque que le président, déjà veuf, l´avait gardée près de sa fille Berthe, sous la surveillance de sa soeur, Mme Selphie, la femme d´un manufacturier, également veuve, à qui le château appartenait aujourd´hui. Berthe, son aînée de deux ans, mariée six mois après elle, avait épousé M. de Lachesnaye, conseiller à la cour de Rouen, un petit homme sec et jaune. L´année précédente, le président était encore à la tête de cette cour, dans son pays, lorsqu´il avait pris sa retraite, après une carrière magnifique. Né en 1804, substitut à Digne au lendemain de 1830, puis à Fontainebleau, puis à Paris, ensuite procureur à Troyes, avocat général à Rennes, enfin premier président à Rouen. Riche à plusieurs millions, il faisait partie du conseil général depuis 1855, on l´avait nommé commandeur de la Légion d´honneur, le jour même de sa retraite. Et, du plus loin qu´elle se souvenait, elle le revoyait tel qu´il était encore, trapu et solide, blanc de bonne heure, d´un blanc doré d´ancien blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coupé ras, sans moustaches, avec une face carrée que les yeux d´un bleu dur et le nez gros rendaient sévère. Il avait l´abord rude, il faisait tout trembler autour de lui.
Squall dut élever la voix, répétant à deux reprises :
“ Eh bien, à quoi donc penses-tu ? ” Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secouée de peur.
“ Mais à rien.
- Tu ne manges plus, tu n´as donc plus faim ?
- Oh! si... Tu vas voir. ” Linoa, ayant vidé son verre de vin blanc, acheva la tranche de pâté qu´elle avait dans son assiette. Mais il y eut une alerte : ils avaient fini le pain d´une livre, pas une bouchée ne restait pour manger le fromage. Ce furent des cris, puis des rires, lorsque, bousculant tout, ils découvrirent, au fond du buffet de la mère Edea, un bout de pain rassis.

kmi2000
kmi2000
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:42:10

elle est pas mal du tout ! mais combien de temps a tu ms pour l´écrire ? en tout ka elle est super ! !!

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:45:54

10 minutes environ.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:50:47

Bien que la fenêtre fût ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui avait le poêle derrière elle, ne se rafraîchissait guère, plus rose et plus excitée par l´imprévu de ce déjeuner bavard, dans cette chambre. A propos de la mère Edea, Squall en était revenu à Quistis:
encore une, celle-là, qui lui devait une belle chandelle I Fille séduite dont l´enfant était mort, nourrice de Linoa qui venait de coûter la vie à sa mère, plus tard femme d´un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, à Paris, d´un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la rencontre de sa fille de lait avait renoué les liens d´autrefois, en faisant d´elle aussi une protégée du président ; et, aujourd´hui, il lui avait obtenu un poste à la salubrité, la garde des cabinets de luxe, le côté des dames, ce qu´il y a de meilleur.
La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an, mais elle s´en faisait près de quatorze cents, avec la recette, sans compter le logement, cette chambre où elle était même chauffée. Enfin, une situation bien agréable. Et Squall calculait que, si Fujiin, le mari, avait apporté ses deux mille huit cents francs de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de nocer aux deux bouts de la ligne, le ménage aurait réuni plus de quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare, gagnait au Havre.
“ Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas tenir les cabinets. Mais il n´y a pas de sot métier. ” Cependant, leur grosse faim s´était apaisée, et ils ne mangeaient plus que d´un air alangui, coupant le fromage par petits morceaux, pour faire durer le régal. Leurs paroles aussi se faisaient lentes.
“ A propos, cria-t-il, j´ai oublié de te demander... Pourquoi as-tu donc refusé au président d´aller passer deux ou trois jours à Cid ? ” Son esprit, dans le bien-être de la digestion, venait de refaire leur visite du matin, tout près de la gare, à l´hôtel de la rue du Rocher ; et il s´était revu dans le grand cabinet sévère, il entendait encore le président leur dire qu´il partait le lendemain pour Cid. Puis, comme cédant à une idée soudaine, il leur avait offert de prendre le soir même, avec eux, l´express de six heures trente, et d´emmener ensuite sa filleule là-bas, chez sa soeur, qui la réclamait depuis longtemps. Mais la jeune femme avait allégué toutes sortes de raisons, qui l´empêchaient, disait-elle.
“ Tu sais, moi, continua Squall, je ne voyais pas de mal à ce petit voyage. Tu aurais pu y rester jusqu´à jeudi, je me serais arrangé... N´est-ce pas ? dans notre position, nous avons besoin d´eux. Ce n´est guère adroit, de refuser leurs politesses ; d´autant plus que ton refus a eu l´air de lui causer une vraie peine... Aussi n´ai-je cessé de te pousser à accepter, que lorsque tu m´as tiré par mon paletot. Alors, j´ai dit comme toi, mais sans comprendre... Hein! pourquoi n´as-tu pas voulu ? ” Linoa, les regards vacillants, eut un geste d´impatience.
“ Est-ce que je puis te laisser tout seul ?
- Ce n´est pas une raison... Depuis notre mariage, en trois ans, tu es bien allée deux fois à Cid, passer ainsi une semaine. Rien ne t´empêchait d´y retourner une troisième. ” La gêne de la jeune femme croissait, elle avait détourné la tête.
“ Enfin, ça ne me disait pas. Tu ne vas pas me forcer à des choses qui me déplaisent. ” Squall ouvrit les bras, comme pour déclarer qu´il ne la forçait à rien. Pourtant, il reprit :
“ Tiens ! tu me caches quelque chose... La dernière fois, est-ce que Mme Selphie t´aurait mal reçue ? ” Oh ! non, Mme Selphie l´avait toujours très bien accueillie. Elle était si agréable, grande, forte, avec de magnifiques cheveux blonds, belle encore malgré ses cinquante-cinq ans! Depuis son veuvage, et même du vivant de son mari, on racontait qu´elle avait eu souvent le coeur occupé. On l´adorait à Cid, elle faisait du château un lieu de délices, toute la société de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature. C´était dans la magistrature que Mme Selphie avait eu beaucoup d´amis.
“ Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t´ont battu froid. ” Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe avait cessé d´être pour elle ce qu´elle était autrefois.
Elle ne devenait guère bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec son nez rouge. A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa distinction. Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare, semblait-il plutôt fait pour déteindre sur sa femme et la rendre mauvaise. Mais non, Berthe s´était montrée convenable à l´égard de son ancienne camarade, celle-ci n´avait aucun reproche précis à lui adresser.
“ C´est donc le président qui te déplaît, là-bas ? ” Linoa, qui, jusque-là, répondait lentement, d´une voix égale, fut reprise d´impatience.
“ Lui, quelle idée ! ” Et elle continua, en petites phrases nerveuses. On le voyait seulement à peine. Il s´était réservé, dans le parc, un pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle déserte. Il sortait, il rentrait, sans qu´on le sût. Jamais sa soeur, du reste, ne connaissait au juste le jour de son arrivée. Il prenait une voiture à Barentin, se faisait conduire de nuit à Cid, vivait des journées dans son pavillon, ignoré de tous. Ah! ce n´était pas lui qui vous gênait, là-bas.
“ Je t´en parle, parce que tu m´as raconté vingt fois que, dans ton enfance, il te faisait une peur bleue.
- Oh ! une peur bleue ! tu exagères, comme toujours...
Bien sûr qu´il ne riait guère. Il vous regardait si fixement, de ses gros yeux, qu´on baissait la tête tout de suite. J´ai vu des gens se troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur en imposait, avec son grand renom de sévérité et de sagesse... Mais, moi, il ne m´a jamais grondée, j´ai toujours senti qu´il avait un faible pour moi... ” De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au loin.
“ Je me souviens... Quand j´étais gamine et que je jouais avec des amies, dans les allées, s´il venait à paraître, toutes se cachaient, même sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d´être en faute. Moi, je l´attendais, tranquille. Il passait, et en me voyant là, souriante, le museau levé, il me donnait une petite tape sur la joue... Plus tard, à seize ans, lorsque Berthe avait une faveur à obtenir de lui, c´était toujours moi qu´elle chargeait de la demande. Je parlais, je ne baissais pas les regards, et je sentais les siens qui m´entraient dans la peau. Mais je m´en moquais bien, j´étais si certaine qu´il accorderait tout ce que je voudrais ! ... Ah ! oui, je me souviens, je me souviens ! Là-bas, il n´y a pas un taillis du parc, pas un corridor, pas une chambre du château, que je ne puisse évoquer en fermant les yeux. ” Elle se tut, les paupières closes ; et sur son visage chaud et gonflé semblait passer le frisson de ces choses d´autrefois, les choses qu´elle ne disait point. Un instant, elle demeura ainsi, avec un petit battement des lèvres, comme un tic involontaire qui lui tirait douloureusement un coin de la bouche.
“ Il a été certainement très bon pour toi, reprit Squall, qui venait d´allumer sa pipe. Non seulement il t´a fait élever comme une demoiselle, mais il a très sagement administré tes quatre sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage... Sans compter qu´il doit te laisser quelque chose, il l´a dit devant moi.
- Oui, murmura Linoa, cette maison de la Croix-de-Maufras, cette propriété que le chemin de fer a coupée. On y allait parfois passer huit jours... Oh ! je n´y compte guère, les Lachesnaye doivent le travailler pour qu´il ne me laisse rien. Et puis, j´aime mieux rien, rien ! ” Elle avait prononcé ces dernières paroles d´une voix si vive, qu´il s´en étonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de ses yeux arrondis.
“ Es-tu drôle ! On assure que le président a des millions, quel mal y aurait-il à ce qu´il mît sa filleule dans son testament ? Personne n´en serait surpris, et ça arrangerait joliment nos affaires. ” Puis, une idée qui lui traversa le cerveau le fit rire.
“ Tu n´as peut-être pas peur de passer pour sa fille ? ...
Car, tu sais, le président, malgré son air glacé, on en chuchote de raides, sur son compte. Il paraît que, du vivant même de sa femme, toutes les bonnes y passaient. Enfin, un gaillard qui, aujourd´hui encore, vous trousse une femme...
Mon Dieu ! va, quand tu serais sa fille ! ” Linoa s´était levée, violente, le visage en flamme, avec le vacillement effrayé de son regard bleu, sous la masse lourde de ses cheveux noirs.
“ Sa fille, sa fille ! ... Je ne veux pas que tu plaisantes avec ça, entends-tu ! Est-ce que je puis être sa fille ? est-ce que je lui ressemble ? ... Et en voilà assez, parlons d´autre chose. Je ne veux pas aller à Cid, parce que je ne veux pas, parce que je préfère rentrer avec toi au Havre.” Il hocha la tête, il l´apaisa du geste. Bon, bon ! du moment que ça lui donnait sur les nerfs. Il souriait, jamais il ne l´avait vue si nerveuse.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 juillet 2004 à 10:56:25

Des rapports normaux, complets, l´auraient hanté d´une vision moins torturante. Cette débauche pourrissait tout, enfonçait et retournait au fond de sa chair les lames empoisonnées de sa jalousie. Maintenant, c´était fini, il ne vivrait plus, il évoquerait toujours l´exécrable image.
Un sanglot déchira sa gorge.
“ Ah ! nom de Dieu... ah! nom de Dieu ! ... ça ne peut pas être, non, non ! c´est trop, ça ne peut pas être ! ” Puis, tout d´un coup, il la secoua.
“Mais nom de Dieu de garce! pourquoi m´as-tu épousé?... Sais-tu que c´est ignoble de m´avoir trompé ainsi ? Il y a des voleuses, en prison, qui n´en ont pas tant sur la conscience... Tu me méprisais donc, tu ne m´aimais donc pas ? ... Hein ! pourquoi m´as-tu épousé ? ” Elle eut un geste vague. Est-ce qu´elle savait au juste, à présent ? En l´épousant, elle était heureuse, espérant en finir avec l´autre. Il y a tant de choses qu´on ne voudrait pas faire et qu´on fait, parce qu´elles sont encore les plus sages. Non, elle ne l´aimait pas ; et ce qu´elle évitait de lui dire, c´était que, sans cette histoire, jamais elle n´aurait consenti à être sa femme.
“ Lui, n´est-ce pas ? désirait te caser. Il a trouvé une bonne bête... Hein? il désirait te caser pour que ça continue.
Et vous avez continué, hein? à tes deux voyages, là-bas.
C´est pour ça qu´il t´emmenait ? ” D´un signe, elle avoua de nouveau.
“ Et c´est pour ça encore qu´il t´invitait, cette fois?...
Jusqu´à la fin, alors, ça aurait recommencé, ces ordures ? Et, si je ne t´étrangle pas, ça recommencera ! ” Ses mains convulsées s´avançaient pour la reprendre à la gorge. Mais, ce coup-ci, elle se révolta.
“ Voyons, tu es injuste. Puisque c´est moi qui ai refusé d´y aller. Tu m´y envoyais, j´ai dû me fâcher, rappelle-toi...
Tu vois bien que je ne voulais plus. C´était fini. Jamais, jamais plus, je n´aurais voulu. ” Il sentit qu´elle disait la vérité, et il n´en eut aucun soulagement. L´affreuse douleur, le fer qui lui restait en pleine poitrine, c´était l´irréparable, ce qui avait eu lieu entre elle et cet homme. Il ne souffrait horriblement que de son impuissance à faire que cela ne fût pas. Sans la lâcher encore, il s´était rapproché de son visage, il semblait fasciné, attiré là, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines bleues, tout ce qu´elle lui avouait. Et il murmura, obsédé, halluciné :
“ A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge... Je la connais, la fenêtre donne sur le chemin de fer, le lit est en face. Et c´est là, dans cette chambre... Je comprends qu´il parle de te laisser la maison. Tu l´as bien gagnée. Il pouvait veiller sur tes sous et te doter, ça valait ça... Un juge, un homme riche à millions, si respecté, si instruit, si haut ! Vrai, la tête vous tourne... Et, dis donc, s´il était ton père ? ” Linoa, d´un effort, se mit debout. Elle l´avait repoussé, avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre être vaincu. Violente, elle protestait.
“ Non, non, pas ça ! Tout ce que tu voudras, pour le reste.
Bats-moi, tue-moi... Mais ne dis pas ça, tu mens!” Squall lui avait gardé une main dans les siennes.
“ Est-ce que tu en sais quelque chose ? C´est bien parce que tu en doutes toi-même, que ça te soulève ainsi. ” Et, comme elle dégageait sa main, il sentit sa bague, le petit serpent d´or à tête de rubis, oublié à son doigt. Il l´en arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel accès de rage. Puis, il marcha d´un bout de la pièce à l´autre, muet, éperdu. Elle, tombée assise au bord du lit, le regardait de ses grands yeux fixes. Et le terrible silence dura.
La fureur de Squall ne se calmait point. Dès qu´elle semblait se dissiper un peu, elle revenait aussitôt, comme l´ivresse, par grandes ondes redoublées, qui l´emportaient dans leur vertige. Il ne se possédait plus, battait le vide, jeté à toutes les sautes du vent de violence dont il était flagellé, retombant à l´unique besoin d´apaiser la bête hurlante au fond de lui. C´était un besoin physique, immédiat, comme une faim de vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus aucun repos, tant qu´il ne l´aurait pas satisfaite.
Sans s´arrêter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il bégaya, d´une voix d´angoisse :
“ Qu´est-ce que je vais faire ? ” Cette femme, puisqu´il ne l´avait pas tuée tout de suite, il ne la tuerait pas maintenant. Sa lâcheté de la laisser vivre exaspérait sa colère, car c´était lâche, c´était parce qu´il tenait encore à sa peau de garce, qu´il ne l´avait pas étranglée. Il ne pouvait pourtant la garder ainsi. Alors, il allait donc la chasser, la mettre à la rue, pour ne jamais la revoir ?
Et un nouveau flot de souffrance l´emportait, une exécrable nausée le submergeait tout entier, lorsqu´il sentait qu´il ne ferait pas même ça. Quoi enfin ? Il ne restait qu´à accepter l´abomination et qu´à remmener cette femme au Havre, à continuer la tranquille vie avec elle, comme si de rien n´était.
Non ! non ! la mort plutôt, la mort pour tous les deux, à l´instant ! Une telle détresse le souleva, qu´il cria plus haut, égaré :
“ Qu´est-ce que je vais faire ? ” Du lit où elle restait assise, Linoa le suivait toujours de ses grands yeux. Dans la calme affection de camarade qu´elle avait eue pour lui, il l´apitoyait déjà, par la douleur démesurée où elle le voyait. Les gros mots, les coups, elle les aurait excusés, si cet emportement fou lui avait laissé moins de surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore. Elle, passive, docile, qui toute jeune s´était pliée aux désirs d´un vieillard, qui plus tard avait laissé faire son mariage, simplement désireuse d´arranger les choses, n´arrivait pas à comprendre un tel éclat de jalousie, pour des fautes anciennes, dont elle se repentait ; et, sans vice, la chair mal éveillée encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgré tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner furieusement, comme elle aurait regardé un loup, un être d´une autre espèce, Qu´avait-il donc en lui ? Il y en avait tant sans colère ! Ce qui l´épouvantait, c´était de sentir l´animal, soupçonné par elle depuis trois ans, à des grognements sourds, aujourd´hui déchaîné, enragé, prêt à mordre. Que lui dire, pour empêcher un malheur ?
A chaque retour, il se retrouvait près du lit, devant elle.
Et elle l´attendait au passage, elle osa lui parler.
“ Mon ami, écoute... ” Mais il ne l´entendait pas, il repartait à l´autre bout de la pièce, ainsi qu´une paille battue d´un orage.
“Qu´est-ce que je vais faire? Qu´est-ce que je vais faire ? ” Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute.
“ Mon ami, voyons, puisque c´est moi qui ai refusé d´y aller... Je n´y serais jamais plus allée, jamais I jamais ! C´est toi que j´aime. ” Et elle se faisait caressante, l´attirant, levant ses lèvres pour qu´il les baisât. Mais, tombé près d´elle, il la repoussa, dans un mouvement d´horreur.
“ Ah! garce, tu voudrais maintenant... Tout à l´heure, tu n´as pas voulu, tu n´avais pas envie de moi... Et, maintenant, tu voudrais, pour me reprendre, hein? Lorsqu´on tient un homme par là, on le tient solidement... Mais ça me brûlerait, d´aller avec toi, oui ! je sens bien que ça me brûlerait le sang d´un poison. ” Il frissonnait. L´idée de la posséder, cette image de leurs deux corps s´abattant sur le lit, venait de le traverser d´une flamme. Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son désir souillé qui saignait, brusquement se dressa la nécessité de la mort.
“ Pour que je ne crève pas d´aller encore avec toi, vois-tu, il faut avant ça que je crève l´autre... Il faut que je le crève, que je le crève I ” Sa voix montait, il répéta le mot, debout, grandi, comme si ce mot, en lui apportant une résolution, l´avait calmé. Il ne parla plus, il marcha lentement jusqu´à la table, y regarda le couteau, dont la lame, grande ouverte, luisait. D´un geste machinal, il le ferma, le mit dans sa poche. Et, les mains ballantes, les regards au loin, il restait à la même place, il songeait. Des obstacles coupaient son front de deux grandes rides. Pour trouver, il retourna ouvrir la fenêtre, il s´y planta, le visage dans le petit air froid du crépuscule. Derrière lui, sa femme s´était levée, reprise de peur ; et, n´osant le questionner, tâchant de deviner ce qui se passait au fond de ce crâne dur, elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel.
Sous la nuit commençante, les maisons lointaines se découpaient en noir, le vaste champ de la gare s´emplissait d´une brume violâtre. Du côté des Courgettes surtout, la tranchée profonde était comme noyée d´une cendre où commençaient à s´effacer les charpentes du pont de l´Europe.
Vers Paris, un dernier reflet de jour pâlissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis que, dessous, les ténèbres amassées pleuvaient. Des étincelles brillèrent, on allumait les becs de gaz, le long des quais. Une grosse clarté blanche était là, la lanterne de la machine du train de Dieppe, bondé de voyageurs, les portières déjà closes, et qui attendait pour partir l´ordre du sous-chef de service. Des embarras s´étaient produits, le signal rouge de l´aiguilleur fermait la voie, pendant qu´une petite machine venait reprendre des voitures, qu´une manoeuvre mal exécutée avait laissées en route. Sans cesse, des trains filaient dans l´ombre croissante, parmi l´inextricable lacis des rails, au milieu des files de wagons immobiles, stationnant sur les voies d´attente. Il en partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain ; il en arriva un de Cherbourg, très long. Les signaux se multipliaient, les coups de sifflet, les sons de trompe ; de toutes parts, un à un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs ; c´était une confusion, à cette heure trouble de l´entre-chien-et-loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait, se frôlait, se dégageait, du même mouvement doux et rampant, vague au fond du crépuscule. Mais le feu rouge de l´aiguilleur s´effaça, le train de Dieppe siffla, se mit en marche. Du ciel pâle, commençaient à voler de rares gouttes de pluie. La nuit allait être très humide.
Quand Squall se retourna, il avait la face épaisse et têtue, comme envahie d´ombre par cette nuit qui tombait. Il était décidé, son plan était fait, Dans le jour mourant, il regarda l´heure au coucou, il dit tout haut :
“ Cinq heures vingt. ” Et il s´étonnait : une heure, une heure à peine, pour tant de choses ! Il aurait cru que tous deux se dévoraient là depuis des semaines.
“ Cinq heures vingt, nous avons le temps. ” Linoa, qui n´osait l´interroger, le suivait toujours de ses regards anxieux. Elle le vit fureter dans l´armoire, en tirer du papier, une petite bouteille d´encre, une plume.
“ Tiens ! tu vas écrire.
- A qui donc ?
- A lui... Assieds-toi. ” Et, comme elle s´écartait instinctivement de la chaise, sans savoir encore ce qu´il allait exiger, il la ramena, l´assit devant la table, d´une telle pesée, qu´elle y resta.
“ Écris... “ Partez ce soir par l´express de six heures trente “ et ne vous montrez qu´à Rouen. ” Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur s´augmentait de tout l´inconnu, que creusaient devant elle ces deux simples lignes. Aussi s´enhardit-elle jusqu´à lever la tête suppliante.
“ Mon ami, que vas-tu faire?... Je t´en prie, explique moi... ” Il répéta, de sa voix haute, inexorable :
“ Ecris, écris. ” Puis, les yeux dans les siens, sans colère, sans gros mots, mais avec une obstination dont elle sentait le poids l´écraser, l´anéantir :
“ Ce que je vais faire, tu le verras bien... Et, entends-tu, ce que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi...
Comme ça nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide entre nous. ” Il l´épouvantait, elle eut un recul encore.
“ Non, non, je veux savoir... Je n´écrirai pas avant de savoir. ” Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frêle d´enfant, la serra dans sa poigne de fer, d´une pression continue d´étau, jusqu´à la broyer. C´était sa volonté qu´il lui entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait en elle, tout se livrait. L´ignorante qu´elle était restée, dans sa douceur passive, ne pouvait qu´obéir. Instrument d´amour, instrument de mort.
“ Ecris, écris. ” Et elle écrivit, de sa pauvre main douloureuse, péniblement.
“ C´est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre. A présent, range un peu ici, apprête tout... Je reviendrai te prendre. ” Il était très calme. Il refit le noeud de sa cravate devant la glace, mit son chapeau, puis s´en alla. Elle l´entendit qui fermait la porte, à double tour, et qui emportait la clef. La nuit croissait de plus en plus. Un instant, elle resta assise, l´oreille tendue à tous les bruits du dehors. Chez la voisine, la marchande de journaux, il y avait une plainte continue, assourdie : sans doute un petit chien oublié. En bas, chez les Kraemer, le piano se taisait. C´était maintenant un tapage gai de casseroles et de vaisselle, les deux ménagères s´occupant au fond de leur cuisine, Claire à soigner un ragoût de mouton, Sophie à éplucher une salade. Et elle, anéantie, les écoutait rire, dans la détresse affreuse de cette nuit qui tombait.
Dès six heures un quart, la machine de l´express du Havre, débouchant du pont de l´Europe, fut envoyée sur son train, et attelée. A cause d´un encombrement, on n´avait pu loger ce train sous la marquise des grandes lignes. Il attendait au plein air, contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jetée étroite, dans les ténèbres d´un ciel d´encre, où la file des quelques becs de gaz, plantés le long du trottoir, n´alignait que des étoiles fumeuses.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 septembre 2004 à 16:21:45

Mais des rêveries confuses, à peine formulées, lui embarbouillaient la tête, depuis qu´elle demeurait les journées sur cette chaise, n´ayant à réfléchir à rien qu´à sa lutte sourde avec son homme. Cela lui semblait drôle, de vivre perdue au fond de ce désert, sans une âme à qui se confier, lorsque, de jour et de nuit, continuellement, il défilait tant d´hommes et de femmes, dans le coup de tempête des trains, secouant la maison, fuyant à toute vapeur. Bien sûr que la terre entière passait là, pas des Français seulement, des étrangers aussi, des gens venus des contrées les plus lointaines, puisque personne maintenant ne pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on disait, n´en feraient bientôt plus qu´un seul. Ça, c´était le progrès, tous frères, roulant tous ensemble, là-bas, vers un pays de cocagne. Elle essayait de les compter, en moyenne, à tant par wagon : il y en avait trop, elle n´y parvenait pas. Souvent, elle croyait reconnaître des visages, celui d´un monsieur à barbe blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le voyage de Horizon, celui d´une petite dame brune, passant régulièrement le mercredi et le samedi. Mais l´éclair les emportait, elle n´était pas bien sûre de les avoir vus, toutes les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables, disparaissaient les unes dans les autres. Le torrent coulait, en ne laissant rien de lui. Et ce qui la rendait triste, c´était, sous ce roulement continu, sous tant de bien-être et tant d´argent promenés, de sentir que cette foule toujours si haletante ignorait qu´elle fût là, en danger de mort, à ce point que, si son homme l´achevait un soir, les trains continueraient à se croiser près de son cadavre, sans se douter seulement du crime, au fond de la maison solitaire.
Fujiin était restée les yeux sur la fenêtre, et elle résuma ce qu´elle éprouvait trop vaguement pour l´expliquer tout au long.
“ Ah ! c´est une belle invention, il n´y a pas à dire. On va vite, on est plus savant... Mais les bêtes sauvages restent des bêtes sauvages, et on aura beau inventer des mécaniques meilleures encore, il y aura quand même des bêtes sauvages dessous. ” Irvine de nouveau hocha la tête, pour dire qu´il pensait comme elle. Depuis un instant, il regardait Quistis qui rouvrait la barrière, devant une voiture de carrier, chargée de deux blocs de pierre énormes. La route desservait uniquement les carrières de Bécourt, si bien que, la nuit, la barrière était cadenassée, et qu´il était très rare qu´on fit relever la jeune fille. En voyant celle-ci causer familièrement avec le carrier, un petit jeune homme brun, il s´écria :
“ Tiens ! Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit ses chevaux ? ... Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent, marraine ? ” Elle leva les mains, sans répondre, en poussant un gros soupir. C´était tout un drame, à l´automne dernier, qui n´avait pas été fait pour la remettre : sa fille Linoa, la cadette, placée comme femme de chambre chez Mme Bonnehon, à Timber, s´était sauvée un soir, affolée, meurtrie, pour aller mourir chez son bon ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine forêt. Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence le président Cid ; mais on n´osait pas les répéter tout haut. La mère elle-même, bien que sachant à quoi s´en tenir, n´aimait point revenir sur ce sujet. Pourtant, elle finit par dire :
“ Non, il n´entre plus, il devient un vrai loup... Cette pauvre Linoa, qui était si mignonne, si blanche, si douce ! Elle m´aimait bien, elle m´aurait soignée, elle ! tandis que Quistis, mon Dieu ! je ne m´en plains pas, mais elle a pour sûr quelque chose de dérangé, toujours à n´en faire qu´à sa tête, disparue pendant des heures, et fière, et violente!...
Tout ça est triste, bien triste. ” En écoutant, Irvine continuait à suivre des yeux le fardier, qui, maintenant, traversait la voie. Mais les roues s´embarrassèrent dans les rails, il fallut que le conducteur lit claquer son fouet, tandis que Quistis elle-même criait, excitant les chevaux.
“ Fichtre ! déclara le jeune homme, il ne faudrait pas qu´un train arrive... Il y en aurait une, de marmelade !
- Oh ! pas de danger, reprit tante Fujiin. Quistis est drôle des fois, mais elle connaît son affaire, elle ouvre l´oeil... Dieu merci, voici cinq ans que nous n´avons pas eu d´accident.
Autrefois, un homme a été coupé. Nous autres, nous n´avons encore eu qu´une vache, qui a manqué de faire dérailler un train. Ah ! la pauvre bête ! on a retrouvé le corps ici et la tête là-bas, près du tunnel... Avec Quistis, on peut dormir sur ses deux oreilles. ” Le fardier était passé, on entendait s´éloigner les secousses profondes des roues dans les ornières. Alors, elle revint à sa préoccupation constante, à l´idée de la santé, chez les autres autant que chez elle.
“ Et toi, ça va-t-il tout à fait bien, maintenant? Tu te rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles le docteur ne comprenait rien ? ” Il eut son vacillement inquiet du regard.
“ Je me porte très bien, marraine.
- Vrai ! tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crâne, derrière les oreilles, et les coups de fièvre brusques, et ces accès de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bête, au fond d´un trou ? ” A mesure qu´elle parlait, il se troublait davantage, pris d´un tel malaise, qu´il finit par l´interrompre, d´une voix brève.
“ Je vous assure que je me porte très bien... Je n´ai plus rien, plus rien du tout.
- Allons, tant mieux, mon garçon ! ... Ce n´est point parce que tu aurais du mal, que ça me guérirait le mien. Et puis, c´est de ton âge, d´avoir de la santé. Ah ! la santé, il n´y a rien de si bon... Tu es tout de même très gentil d´être venu me voir, quand tu aurais pu aller t´amuser ailleurs. N´est-ce pas ? tu vas dîner avec nous, et tu coucheras là-haut dans le grenier, à côté de la chambre de Quistis. ” Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole. La nuit était tombée, et tous deux, en se tournant vers la fenêtre, ne distinguèrent plus que confusément Raijin causant avec un autre homme. Six heures venaient de sonner, il remettait le service à son remplaçant, le stationnaire de nuit. Il allait être libre enfin, après ses douze heures passées dans cette cabane, meublée seulement d´une petite table, sous la planchette des appareils, d´un tabouret et d´un poêle, dont la chaleur trop forte l´obligeait à tenir presque constamment la porte ouverte.
“ Ah ! le voici, il va rentrer”, murmura tante Fujiin, reprise de sa peur.
Le train annoncé arrivait, très lourd, très long, avec son grondement de plus en plus haut. Et le jeune homme dut se pencher pour se faire entendre de la malade, ému de l´état misérable où il la voyait se mettre, désireux de la soulager.
“ Écoutez, marraine, s´il a vraiment de mauvaises idées, peut-être que ça l´arrêterait, de savoir que je m´en mêle...
Vous feriez bien de me confier vos mille francs. ” Elle eut une dernière révolte.
“ Mes mille francs ! pas plus à toi qu´à lui ! ... Je te dis que j´aime mieux crever ! ” A ce moment, le train passait, dans sa violence d´orage, comme s´il eût tout balayé devant lui. La maison en trembla, enveloppée d´un coup de vent. Ce train-là, qui allait au Temple, était très chargé, car il y avait une fête pour le lendemain dimanche, le lancement d´un navire. Malgré la vitesse, par les vitres éclairées des portières, on avait eu la vision des compartiments pleins, les files de têtes rangées, serrées, chacune avec son profil. Elles se succédaient, disparaissaient. Que de monde ! encore la foule, la foule sans fin, au milieu du roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du télégraphe, de la sonnerie des cloches ! C´était comme un grand corps, un être géant couché en travers de la terre, la tête à Horizon, les vertèbres tout le long de la ligne, les membres s´élargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au Temple et dans les autres villes d´arrivées. Et ça passait, ça passait, mécanique, triomphal, allant à l´avenir avec une rectitude mécanique, dans l´ignorance volontaire de ce qu´il restait de l´homme, aux deux bords, cachés et toujours vivaces, l´éternelle passion et l´éternel crime.
Ce fut Quistis qui rentra la première. Elle alluma la lampe, une petite lampe à pétrole, sans abat-jour, et mit la table.
Pas un mot n´était échangé, à peine glissa-t-elle un regard vers Irvine, qui se détournait, debout devant la fenêtre. Sur le poêle, une soupe aux choux se tenait chaude. Elle la servait, lorsque Raijin parut à son tour. Il ne témoigna aucune surprise de trouver là le jeune homme. Peut-être l´avait-il vu arriver, mais il ne le questionna pas, sans curiosité. Un serrement de main, trois paroles brèves, rien de plus.
Irvine dut répéter, de lui-même, l´histoire de la bielle rompue, son idée de venir embrasser sa marraine et de coucher.
Doucement, Raijin se contentait de branler la tête, comme s´il trouvait cela très bien, et l´on s´assit, l´on mangea sans hâte, d´abord en silence. Fujiin, qui, depuis le matin, n´avait pas quitté des yeux la marmite où bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette. Mais son homme s´étant levé pour lui donner son eau ferrée, oubliée par Quistis, une carafe où trempaient des clous, elle n´y toucha pas. Lui, humble, chétif, toussant d´une petite toux mauvaise, n´avait point l´air de remarquer les regards anxieux dont elle suivait ses moindres mouvements. Comme elle demandait du sel, dont il n´y avait point sur la table, il lui dit qu´elle s´en repentirait d´en manger tant, que c´était ça qui la rendait malade ; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une cuiller une pincée, qu´elle accepta sans défiance, le sel purifiant tout, disait-elle. Alors, on causa du temps vraiment tiède qu´il faisait depuis quelques jours, d´un déraillement qui s´était produit à Maromme. Irvine finissait par croire que sa marraine avait des cauchemars tout éveillée, car lui ne surprenait rien, chez ce bout d´homme si complaisant, aux yeux vagues.
On s´attarda plus d´une heure. Deux fois, au signal de la trompe, Quistis avait disparu un instant. Les trains passaient, secouaient les verres sur la table ; mais aucun des convives n´y faisait même attention.
Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Quistis, qui venait d´ôter le couvert, ne reparut pas. Elle laissait sa mère et les deux hommes attablés devant une bouteille d´eau-de-vie de cidre. Tous trois restèrent là une demi-heure encore. Puis, Raijin, qui, depuis un instant, avait arrêté ses yeux fureteurs sur un angle de la pièce, prit sa casquette et sortit, avec un simple bonsoir. Il braconnait dans les petits ruisseaux voisins, où il y avait des anguilles superbes, et jamais il ne se couchait, sans être allé visiter ses lignes de fond.
Dès qu´il ne fut plus là, Fujiin regarda fixement son filleul.
“ Hein, crois-tu ? l´as-tu vu fouiller du regard là-bas, dans ce coin ? ... C´est que l´idée lui est venue que je pouvais avoir caché mon magot derrière le pot à beurre... Ah ! je le connais, je suis sûre que, cette nuit, il ira déranger le pot, pour voir. ” Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres.
“ Regarde, ça y est encore, va ! Il m´aura droguée, j´ai la bouche amère comme si j´avais avalé des vieux sous. Dieu sait pourtant si j´ai rien pris de sa main ! C´est à se ficher à l´eau... Ce soir, je n´en peux plus, vaut mieux que je me couche. Alors, adieu, mon garçon, parce que, si tu pars à sept heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi.
Et reviens, n´est-ce pas ? et espérons que j´y serai toujours. ” Il dut l´aider à rentrer dans la chambre, où elle se coucha et s´endormit, accablée. Resté seul, il hésita, se demandant s´il ne devait pas monter s´étendre, lui aussi, sur le foin qui l´attendait au grenier. Mais il n´était que huit heures moins dix, il avait le temps de dormir. Et il sortit à son tour, laissant brûler la petite lampe à pétrole, dans la maison vide et ensommeillée, ébranlée de temps à autre par le tonnerre brusque d´un train.
Dehors, Irvine fut surpris de la douceur de l´air. Sans doute, il allait pleuvoir encore. Dans le ciel, une nuée laiteuse, uniforme, s´était épandue, et la pleine lune, qu´on ne voyait pas, noyée derrière, éclairait toute la voûte d´un reflet rougeâtre. Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les terres autour de lui, les coteaux, les arbres se détachaient en noir, sous cette lumière égale et morte, d´une paix de veilleuse. Il fit le tour du petit potager. Puis, il songea à marcher du côté de Timber, la route par là montait moins rudement. Mais la vue de la maison solitaire, plantée de biais à l´autre bord de la ligne, l´ayant attiré, il traversa la voie en passant par le portillon, car la barrière était déjà fermée pour la nuit. Cette maison, il la connaissait bien, il la regardait à chacun de ses voyages, dans le branle grondant de sa machine. Elle le hantait sans qu´il sût pourquoi, avec la sensation confuse qu´elle importait à son existence. Chaque fois, il éprouvait, d´abord comme une peur de ne plus la retrouver là, ensuite comme un malaise à constater qu´elle y était toujours. Jamais il n´en avait vu ouvertes ni les portes ni les fenêtres. Tout ce qu´on lui avait appris d´elle, c´était qu´elle appartenait au président Cid ; et, ce soir-là, un désir irrésistible le prenait de tourner autour, pour en savoir davantage.
Longtemps, Irvine resta planté sur la route, en face de la grille. Il se reculait, se haussait, tâchant de se rendre compte. Le chemin de fer, en coupant le jardin, n´avait d´ailleurs laissé devant le perron qu´un étroit parterre, clos de murs ; tandis que, derrière, s´étendait un assez vaste terrain, entouré simplement d´une haie vive. La maison était d´une tristesse lugubre, en sa détresse, sous le rouge reflet de cette nuit fumeuse ; et il allait s´éloigner, avec un frisson à fleur de peau, lorsqu´il remarqua un trou dans la haie. L´idée que ce serait lâche de ne pas entrer le fit passer par le trou. Son coeur battait. Mais, tout de suite, comme il longeait une petite serre en ruine, la vue d´une ombre, accroupie à la porte, l´arrêta.

Dannyboy1911
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Niveau 10
19 septembre 2004 à 16:24:16

Comment, c´est toi ? s´écria-t-il étonné, en reconnaissant Quistis. Qu´est-ce que tu fais donc ? ” Elle aussi avait eu une secousse de surprise. Puis, tranquillement :
“ Tu vois bien, je prends des cordes... Ils ont laissé là un tas de cordes, qui pourrissent, sans servir à personne. Alors, moi, comme j´en ai toujours besoin, je viens en prendre. ” En effet, une paire de forts ciseaux à la main, assise par terre, elle démêlait les bouts de cordes coupait les noeuds, quand ils résistaient.
“ Le propriétaire ne vient donc plus ? ” demanda le jeune homme.
Elle se mit à rire.
“ Oh ! depuis l´affaire de Linoa, il n´y a pas de danger que le président risque le bout de son nez à Deling City. Va, je puis prendre ses cordes. ” Il se tut un instant, l´air troublé par le souvenir de l´aventure tragique qu´elle évoquait.
“ Et toi, tu crois ce que Linoa a raconté, tu crois qu´il a voulu l´avoir, et que c´est en se débattant qu´elle s´est blessée ? ” Cessant de rire, brusquement violente, elle cria :
“ Jamais Linoa n´a menti, ni Cabuche non plus... C´est mon ami, Cabuche.
- Ton amoureux peut-être, à cette heure ?
- Lui ! ah ! bien, il faudrait être une fameuse cateau ! ...
Non, non ! c´est mon ami, je n´ai pas d´amoureux, moi ! je n´en veux pas avoir. ” Elle avait relevé sa tête puissante, dont l´épaisse toison blonde frisait très bas sur le front ; et, de tout son être solide et souple, montait une sauvage énergie de volonté. Déjà une légende se formait sur elle, dans le pays. On contait des histoires, des sauvetages: une charrette retirée d´une secousse, au passage d´un train ; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Balamb, arrêté ainsi qu´une bête furieuse, galopant à la rencontre d´un express. Et ces preuves de force étonnaient, la faisaient désirer des hommes, d´autant plus qu´on l´avait crue facile d´abord, toujours à battre les champs dès qu´elle était libre, cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les yeux en l´air, muette, immobile. Mais les premiers qui s´étaient risqués n´avaient pas eu envie de recommencer l´aventure. Comme elle aimait à se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau voisin, des gamins de son âge étaient allés faire la partie de la regarder ; et elle en avait empoigné un, sans même prendre la peine de remettre sa chemise, et elle l´avait arrangé si bien, que personne ne la guettait plus. Enfin, le bruit se répandait de son histoire avec un aiguilleur de l´embranchement de Dieppe, à l´autre bout du tunnel : un nommé Ozil, un garçon d´une trentaine d´années, très honnête, qu´elle semblait avoir encouragé un instant, et qui, ayant essayé de la prendre, s´imaginant un soir qu´elle se livrait, avait failli être tué par elle d´un coup de bâton. Elle était vierge et guerrière, dédaigneuse du mâle, ce qui finissait par convaincre les gens qu´elle avait pour sûr la tête dérangée.
En l´entendant déclarer qu´elle ne voulait pas d´amoureux, Irvine continua de plaisanter.
“ Alors, ça ne va pas, ton mariage avec Ozil ? Je m´étais laissé dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel. ” Elle haussa les épaules.
“ Ah ! ouitche ! mon mariage... Ça m´amuse, le tunnel.
Deux kilomètres et demi à galoper dans le noir, avec l´idée qu´on peut être coupé par un train, si l´on n´ouvre pas l´oeil.
Faut les entendre, les trains, ronfler là-dessous ! ... Mais il m´a ennuyée, Ozil. Ce n´est pas encore celui-là que je veux.
- Tu en veux donc un autre ?
- Ah ! je ne sais pas... Ah ! ma foi, non ! ” Un rire l´avait reprise, tandis qu´une pointe d´embarras la faisait se remettre à un noeud des cordes, dont elle ne pouvait venir à bout. Puis, sans relever la tête, comme très absorbée par sa besogne :
“ Et toi, tu n´en as pas, d´amoureuse ? ” A son tour, Irvine redevint sérieux. Ses yeux se détournèrent, vacillèrent en se fixant au loin, dans la nuit. Il répondit d´une voix brève :
“ Non.
- C´est ça, continua-t-elle, on m´a bien conté que tu abominais les femmes. Et puis, ce n´est pas d´hier que je te connais, jamais tu ne nous adresserais quelque chose d´aimable... Pourquoi, dis ? ” Il se taisait, elle se décida à lâcher le noeud et à le regarder.
“ Est-ce donc que tu n´aimes que ta machine ? On en plaisante, tu sais. On prétend que tu es toujours à la frotter, à la faire reluire, comme si tu n´avais des caresses que pour elle... Moi, je te dis ça, parce que je suis ton amie. ” Lui aussi, maintenant, la regardait, à la pâle clarté du ciel fumeux. Et il se souvenait d´elle, quand elle était petite, violente et volontaire déjà, mais lui sautant au cou dès qu´il arrivait, prise d´une passion de fillette sauvage. Ensuite, l´ayant souvent perdue de vue, il l´avait chaque fois retrouvée grandie, l´accueillant du même saut à ses épaules, le gênant de plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs. A cette heure, elle était femme, superbe, désirable, et elle l´aimait sans doute, de très loin, du fond même de sa jeunesse. Son coeur se mit à battre, il eut la sensation soudaine d´être celui qu´elle attendait. Un grand trouble montait à son crâne avec le sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans l´angoisse qui l´envahissait. Toujours le désir l´avait rendu fou, il voyait rouge.
“ Qu´est-ce que tu fais là, debout ? reprit-elle. Assieds-toi donc ! ” De nouveau, il hésitait. Puis, les jambes subitement très lasses, vaincu par le besoin de tenter l´amour encore, il se laissa tomber près d´elle, sur le tas de cordes. Il ne parlait plus, la gorge sèche. C´était elle, maintenant, la fière, la silencieuse, qui bavardait à perdre haleine, très gaie, s´étourdissant elle-même.
“ Vois-tu, le tort de maman, ç´a été d´épouser Raijin.
Ça lui jouera un mauvais tour... Moi, je m´en fiche, parce qu´on a assez de ses affaires, n´est-ce pas ? Et puis, maman m´envoie coucher, dès que je veux intervenir... Alors, qu´elle se débrouille ! Je vis dehors, moi. Je songe à des choses, pour plus tard... Ah ! tu sais, je t´avais vu passer, ce matin, sur ta machine, tiens ! de ces broussailles, là-bas, où j´étais assise. Mais toi, tu ne regardes jamais... Et je te les dirai, à toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus tard, quand nous serons tout à fait bons amis. ” Elle avait laissé glisser les ciseaux, et lui, toujours muet, s´était emparé de ses deux mains. Ravie, elle les lui abandonnait. Pourtant, lorsqu´il les porta à ses lèvres brûlantes, elle eut un sursaut effaré de vierge. La guerrière se réveillait, cabrée, batailleuse, à cette première approche du mâle.
“ Non, non! laisse-moi, je ne veux pas... Tiens-toi tranquille, nous causerons... Ça ne pense qu´à ça, les hommes.
Ah ! si je te répétais ce que Linoa m´a raconté, le jour où elle est morte, chez Cabuche... D´ailleurs, j´en savais déjà sur le président, parce que j´avais vu des saletés, ici, lorsqu´il venait avec des jeunes filles... Il en a une que personne ne soupçonne, une qu´il a mariée... ” Lui, ne l´écoutait pas, ne l´entendait pas. Il l´avait saisie d´une étreinte brutale, et il écrasait sa bouche sur la sienne.
Elle eut un léger cri, une plainte plutôt, si profonde, si douce, où éclatait l´aveu de tendresse longtemps cachée. Mais elle luttait toujours, se refusait quand même, par un instinct de combat. Elle le souhaitait et elle se disputait à lui, avec le besoin d´être conquise. Sans parole, poitrine contre poitrine, tous deux s´essoufflaient à qui renverserait l´autre. Un instant, elle sembla devoir être la plus forte, elle l´aurait peut-être jeté sous elle, tant il s´énervait, s´il ne l´avait pas empoignée à la gorge. Le corsage fut arraché, les deux seins jaillirent durs et gonflés de la bataille, d´une blancheur de lait, dans l´ombre claire. Et elle s´abattit sur le dos, elle se donnait, vaincue.
Alors, lui, haletant, s´arrêta, la regarda, au lieu de la posséder. Une fureur semblait le prendre, une férocité qui le faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrèrent les ciseaux, luisant parmi les bouts de corde ; et il les ramassa d´un bond, et il les aurait enfoncés dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs, aux fleurs roses. Mais un grand froid le dégrisait, il les rejeta, il s´enfuit, éperdu ; tandis qu´elle, les paupières closes, croyait qu´il refusait à son tour, parce qu´elle lui avait résisté.
Irvine fuyait dans la nuit mélancolique. Il monta au galop le sentier d´une côte, retomba au fond d´un étroit vallon. Des cailloux roulant sous ses pas l´effrayèrent, il se lança à gauche parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena à droite, sur un plateau vide. Brusquement, il dévala, il buta contre la haie du chemin de fer : un train arrivait, grondant, flambant ; et il ne comprit pas d´abord, terrifié.
Ah ! oui, tout ce monde qui passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait là ! Il repartit, grimpa, descendit encore.
Toujours maintenant il rencontrait la voie, au fond des tranchées profondes qui creusaient des abîmes, sur des remblais qui fermaient l´horizon de barricades géantes. Ce pays désert, coupé de monticules, était comme un labyrinthe sans issue, où tournait sa folie, dans la morne désolation des terrains incultes. Et, depuis de longues minutes, il battait les pentes, lorsqu´il aperçut devant lui l´ouverture ronde, la gueule noire du tunnel. Un train montant s´y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par la terre, une longue secousse dont le sol tremblait.
Alors, Irvine, les jambes brisées, tomba au bord de la ligne, et il éclata en sanglots convulsifs, vautré sur le ventre, la face enfoncée dans l´herbe. Mon Dieu ! il était donc revenu, ce mal abominable dont il se croyait guéri ? Voilà qu´il avait voulu la tuer, cette fille ! Tuer une femme, tuer une femme ! cela sonnait à ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fièvre grandissante, affolante du désir. Comme les autres, sous l´éveil de la puberté, rêvent d´en posséder une, lui s´était enragé à l´idée d´en tuer une. Car il ne pouvait se mentir, il avait bien pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, dès qu´il l´avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche. Et ce n´était point parce qu´elle résistait, non ! c´était pour le plaisir, parce qu´il en avait une envie, une envie telle, que, s´il ne s´était pas cramponné aux herbes, il serait retourné là-bas, en galopant, pour l´égorger.
Elle, mon Dieu ! cette Quistis qu´il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il venait de se sentir aimé si profondément ! Ses doigts tordus entrèrent dans la terre, ses sanglots lui déchirèrent la gorge, dans un râle d´effroyable désespoir.
Pourtant, il s´efforçait de se calmer, il aurait voulu comprendre. Qu´avait-il donc de différent, lorsqu´il se comparait aux autres ? Là-bas, à Trabia, dans sa jeunesse, souvent déjà il s´était questionné. Sa mère Dincht, il est vrai, l´avait eu très jeune, à quinze ans et demi ; mais il n´arrivait que le second, elle entrait à peine dans sa quatorzième année, lorsqu´elle était accouchée du premier, Adel ; et aucun de ses deux frères, ni Seifer, ni Squall, né plus tard, ne semblait souffrir d´une mère si enfant et d´un père gamin comme elle, ce beau Kinneas, dont le mauvais coeur devait coûter à Dincht tant de larmes. Peut-être aussi ses frères avaient-ils chacun son mal qu´ils n´avouaient pas, l´aîné surtout qui se dévorait à vouloir être peintre, si rageusement, qu´on le disait à moitié fou de son génie. La famille n´était guère d´aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures, la sentait bien, cette fêlure héréditaire ; non pas qu´il fût d´une santé mauvaise, car l´appréhension et la honte de ses crises l´avaient seules maigri autrefois ; mais c´étaient, dans son être, de subites pertes d´équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d´une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s´appartenait plus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d´eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d´alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu´il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d´ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.
Irvine s´était relevé sur un coude, réfléchissant, regardant l´entrée noire du tunnel ; et un nouveau sanglot courut de ses reins à sa nuque, il retomba, il roula sa tête par terre, criant de douleur. Cette fille, cette fille qu´il avait voulu tuer! Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent pénétré dans sa propre chair. Aucun raisonnement ne l´apaisait : il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle était encore là, dégrafée, la gorge nue. Il se rappelait bien, il était âgé de seize ans à peine, la première fois, lorsque le mal l´avait pris, un soir qu´il jouait avec une gamine, la fillette d´une parente, sa cadette de deux ans ; elle était tombée, il avait vu ses jambes, et il s´était rué.
L´année suivante, il se souvenait d´avoir aiguisé un couteau pour l´enfoncer dans le cou d´une autre, une petite blonde, qu´il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou très gras, très rose, où il choisissait déjà la place, un signe brun, sous l´oreille. Puis, c´en étaient d´autres, d´autres encore, un défilé de cauchemar, toutes celles qu´il avait effleurées de son désir brusque de meurtre, les femmes coudoyées dans la rue, les femmes qu´une rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariée, assise près de lui au théâtre, qui riait très fort, et qu´il avait dû fuir, au milieu d´un acte, pour ne pas l´éventrer. Puisqu´il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles ? car, chaque fois, c´était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l´exacte mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Et il sentait aussi, dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu´une proie qu´on arrache aux autres, à jamais. Son crâne éclatait sous l´effort, il n´arrivait pas à se répondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans cette angoisse d´un homme poussé à des actes où sa volonté n´était pour rien, et dont la cause en lui avait disparu.
Un train, de nouveau, passa avec l´éclair de ses feux, s´abîma en coup de foudre qui gronde et s´éteint, au fond du tunnel ; et Irvine, comme si cette foule anonyme, indifférente et pressée, avait pu l´entendre, s´était redressé, refoulant ses sanglots, prenant une attitude d´innocent.

Dannyboy1911
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Niveau 10
19 septembre 2004 à 16:27:06

Que de fois, à la suite de ses accès, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre bruit ! Il ne vivait tranquille, heureux, détaché du monde, que sur sa machine. Quand elle l´emportait dans la trépidation de ses roues, à grande vitesse, quand il avait la main sur le volant du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait largement l´air pur qui soufflait toujours en tempête. Et c´était pour cela qu´il aimait si fort sa machine, à l´égal d´une maîtresse apaisante, dont il n´attendait que du bonheur. Au sortir de l´École des arts et métiers, malgré sa vive intelligence, il avait choisi ce métier de mécanicien, pour la solitude et l´étourdissement où il y vivait, sans ambition d´ailleurs, arrivé en quatre ans au poste de mécanicien de première classe, gagnant déjà deux mille huit cents francs, ce qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait à plus de quatre mille, mais ne rêvant rien au-delà. Il voyait ses camarades de troisième classe et de deuxième, ceux que formait la Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu´elle prenait pour en faire des élèves, il les voyait presque tous épouser des ouvrières, des femmes effacées qu´on apercevait seulement parfois à l´heure du départ, lorsqu´elles apportaient les petits paniers de provisions ; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui sortaient d´une école, attendaient d´être chefs de dépôt pour se marier, dans l´espoir de trouver une bourgeoise, une dame à chapeau.
Lui, fuyait les femmes, que lui importait ? Jamais il ne se marierait, il n´avait d´autre avenir que de rouler seul, rouler encore et encore, sans repos. Aussi tous ses chefs le donnaient-ils pour un mécanicien hors ligne, ne buvant pas, ne courant pas, plaisanté seulement par les camarades noceurs sur son excès de bonne conduite, et inquiétant sourdement les autres, lorsqu´il tombait à ses tristesses, muet, les yeux pâlis, la face terreuse. Dans sa petite chambre de la rue Caraway, d´où l´on voyait le dépôt des Plaines d´Arkand, auquel appartenait sa machine, que d´heures il se souvenait d´avoir passées, toutes ses heures libres, enfermé comme un moine au fond de sa cellule, usant la révolte de ses désirs à force de sommeil, dormant sur le ventre !
D´un effort, Irvine tenta de se lever. Que faisait-il là, dans l´herbe, par cette nuit tiède et brumeuse d´hiver ? La campagne restait noyée d´ombre, il n´y avait de lumière qu´au ciel, le fin brouillard, l´immense coupole de verre dépoli, que la lune, cachée derrière, éclairait d´un pâle reflet jaune ; et l´horizon noir dormait, d´une immobilité de mort.
Allons ! il devait être près de neuf heures, le mieux était de rentrer et de se coucher. Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les Raijin, montant l´escalier du grenier, s´allongeant sur le foin, contre la chambre de Quistis, une simple cloison de planches. Elle serait là, il l´entendrait respirer ; même il savait qu´elle ne fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre. Et son grand frisson le reprit, l´image évoquée de cette fille dévêtue, les membres abandonnés et chauds de sommeil, le secoua une fois encore d´un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol. Il avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu ! Il étouffait, il agonisait à l´idée qu´il irait la tuer dans son lit, tout à l´heure, s´il rentrait. Il aurait beau n´avoir pas d´arme, s´envelopper la tête de ses deux bras, pour s´anéantir : il sentait que le mâle, en dehors de sa volonté, pousserait la porte, étranglerait la fille, sous le coup de fouet de l´instinct du rapt et par le besoin de venger l´ancienne injure. Non, non ! plutôt passer la nuit à battre la campagne, que de retourner là-bas ! Il s´était relevé d´un bond, il se remit à fuir.
Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers de la campagne noire, comme si la meute déchaînée des épouvantes l´avait poursuivi de ses abois. Il monta des côtes, il dévala dans des gorges étroites. Coup sur coup, deux ruisseaux se présentèrent : il les franchit, se mouilla jusqu´aux hanches. Un buisson qui lui barrait la route, l´exaspérait. Son unique pensée était d´aller tout droit, plus loin, toujours plus loin, pour se fuir, pour fuir l´autre, la bête enragée qu´il sentait en lui. Mais il l´emportait, elle galopait aussi fort. Depuis sept mois qu´il croyait l´avoir chassée, il se reprenait à l´existence de tout le monde ; et, maintenant, c´était à recommencer, il lui faudrait encore se battre, pour qu´elle ne sautât pas sur la première femme coudoyée par hasard. Le grand silence pourtant, la vaste solitude l´apaisaient un peu, lui faisaient rêver une vie muette et déserte comme ce pays désolé, où il marcherait toujours, sans jamais rencontrer une âme. Il devait tourner à son insu, car il revint, de l´autre côté, buter contre la voie, après avoir décrit un large demi-cercle, parmi les pentes, hérissées de broussailles, au-dessus du tunnel. Il recula, avec l´inquiète colère de retomber sur des vivants. Puis, ayant voulu couper derrière un monticule, il se perdit, se retrouva devant la haie du chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face du pré où il avait sangloté tout à l´heure. Et, vaincu, il restait immobile, lorsque le tonnerre d´un train sortant des profondeurs de la terre, léger encore, grandissant de seconde en seconde, l´arrêta. C´était l´express du Temple, parti de Horizon à six heures trente, et qui passait là à neuf heures vingt-cinq : un train que, de deux jours en deux jours, il conduisait.
Irvine vit d´abord la gueule noire du tunnel s´éclairer, ainsi que la bouche d´un four, où des fagots s´embrasent.
Puis, dans le fracas qu´elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit, avec l´éblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d´avant, dont l´incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d´une double ligne de flamme. Mais c´était une apparition en coup de foudre : tout de suite les wagons se succédèrent, les petites vitres carrées des portières, violemment éclairées, firent défiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse, que l´oeil doutait ensuite des images entrevues. Et Irvine, très distinctement, à ce quart précis de seconde, aperçut, par les glaces flambantes d´un coupé, un homme qui en tenait un autre renversé sur la banquette et qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu´une masse noire, peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l´assassiné. Déjà, le train fuyait, se perdait vers Deling City, en ne montrant plus de lui, dans les ténèbres, que les trois feux de l´amère, le triangle rouge.
Cloué sur place, le jeune homme suivait des yeux le train dont le grondement s´éteignait, au fond de la grande paix morte de la campagne. Avait-il bien vu ? et il hésitait maintenant, il n´osait plus affirmer la réalité de cette vision, apportée et emportée dans un éclair. Pas un seul trait des deux acteurs du drame ne lui était resté vivace. La masse brune devait être une couverture de voyage, tombée en travers du corps de la victime. Pourtant, il avait cru d´abord distinguer, sous un déroulement d´épais cheveux, un fin profil pâle. Mais tout se confondait, s´évaporait, comme en un rêve. Un instant, le profil, évoqué, reparut ; puis, il s´effaça définitivement, Ce n´était sans doute qu´une imagination. Et tout cela le glaçait, lui semblait si extraordinaire, qu´il finissait par admettre une hallucination, née de l´affreuse crise qu´il venait de traverser.
Pendant près d´une heure encore, Irvine marcha, la tête alourdie de songeries confuses. Il était brisé, une détente se produisait, un grand froid intérieur avait emporté sa fièvre.
Sans l´avoir décidé, il finit par revenir vers Deling City. Puis, lorsqu´il se retrouva devant la maison du garde-barrière, il se dit qu´il n´entrerait pas, qu´il dormirait sous le petit hangar, scellé à l´un des pignons. Mais un rai de lumière passait sous la porte, et il poussa cette porte machinalement. Un spectacle inattendu l´arrêta sur le seuil.
Raijin, dans le coin, avait dérangé le pot à beurre ; et, à quatre pattes par terre, une lanterne allumée posée près de lui, il sondait le mur à légers coups de poing, il cherchait.
Le bruit de la porte le fit se redresser. Du reste, il ne se troubla pas le moins du monde, il dit simplement, d´un air naturel :
“ C´est des allumettes qui sont tombées. ” Et, quand il eut remis en place le pot à beurre, il ajouta :
“ Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout à l´heure, en rentrant, j´ai aperçu un individu étalé sur la voie...
Je crois bien qu´il est mort. ” Irvine, saisi d´abord à la pensée qu´il surprenait Raijin en train de chercher le magot de tante Fujiin, ce qui changeait en brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette dernière, fut ensuite si violemment remué par cette nouvelle de la découverte d´un cadavre, qu´il en oublia l´autre drame, celui qui se jouait là, dans cette petite maison perdue. La scène du coupé, la vision si brève d´un homme égorgeant un homme, venait de renaître, à la lueur du même éclair.
“ Un homme sur la voie, où donc ? ” demanda-t-il, pâlissant.
Raijin allait raconter qu´il rapportait deux anguilles, décrochées de ses lignes de fond, et qu´il avait avant tout galopé jusque chez lui, pour les cacher. Mais quel besoin de se confier à ce garçon ? Il n´eut qu´un geste vague, en répondant :
“ Là-bas, comme qui dirait à cinq cents mètres... Faut voir clair, pour savoir. ” A ce moment, Irvine entendit, au-dessus de sa tête, un choc assourdi. Il était si anxieux qu´il en sursauta.
“ C´est rien, reprit le père, c´est Quistis qui remue. ” Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus sur le carreau. Elle avait dû l´attendre, elle venait écouter, par sa porte entrouverte.
“ Je vous accompagne, reprit-il. Et vous êtes sûr qu´il est mort ?
- Dame ! ça m´a semblé. Avec la lanterne, on verra bien.
- Enfin, qu´est-ce que vous en dites? Un accident, n´est-ce pas ?
- Ça se peut. Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou peut-être bien un voyageur qui aura sauté d´un wagon. ”
Irvine frémissait.
“ Venez vite ! venez vite ! ” Jamais une telle fièvre de voir, de savoir, ne l´avait agité.
Dehors, tandis que son compagnon, sans émotion aucune, suivait la voie, balançant la lanterne, dont le rond de clarté suivait doucement les rails, lui courait en avant, s´irritait de cette lenteur. C´était comme un désir physique, ce feu intérieur qui précipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous. Il avait peur de ce qui l´attendait là-bas, et il y volait, de tous les muscles de ses membres. Quand il arriva, quand il faillit se cogner dans un tas noir, allongé près de la voie descendante, il resta planté, parcouru des talons à la nuque d´une secousse. Et son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons contre l´autre, qui s´attardait à plus de trente pas en arrière.
“ Mais, nom de Dieu ! arrivez donc ! s´il vivait encore, on pourrait le secourir. ” Raijin se dandina, s´avança, avec son flegme. Puis, lorsqu´il eut promené la lanterne au-dessus du corps :
“ Ah ! ouitche, il a son compte. ” L´individu, culbutant sans doute d´un wagon, était tombé sur le ventre, la face contre le sol, à cinquante centimètres au plus des rails. On ne voyait, de sa tête, qu´une couronne épaisse de cheveux blancs. Ses jambes se trouvaient écartées.
De ses bras, le droit gisait comme arraché, tandis que le gauche était replié sous la poitrine. Il était très bien vêtu, un ample paletot de drap bleu, des bottines élégantes, du linge fin. Le corps ne portait aucune trace d´écrasement, beaucoup de sang avait seulement coulé de la gorge et tachait le col de la chemise.
“ Un bourgeois à qui on a fait son affaire ”, reprit tranquillement Raijin, après quelques secondes d´examen silencieux.
Puis, se tournant vers Irvine, immobile, béant :
“ Faut pas toucher, c´est défendu... Vous allez rester là, à le garder, vous, pendant que moi, je vas courir à Balamb prévenir le chef de gare.” Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilométrique.
“ Bon ! juste au poteau 153. ” Et, posant la lanterne par terre, près du corps, il s´éloigna de son pas traînard.
Irvine, resté seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette masse inerte, effondrée, que la clarté vague, au ras du sol, laissait confuse. Et, en lui, l´agitation qui avait précipité sa marche, l´horrible attrait qui le retenait là, aboutissait à cette pensée aiguë, jaillissante de tout son être : l´autre, l´homme entrevu le couteau au poing, avait osé ! l´autre était allé jusqu´au bout de son désir, l´autre avait tué ! Ah ! n´être pas lâche, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau ! Lui que l´envie en torturait depuis dix ans ! Il y avait dans sa fièvre, un mépris de lui-même et de l´admiration pour l´autre, et surtout le besoin de voir ça, la soif inextinguible de se rassasier les yeux de cette loque humaine, du pantin cassé, de la chiffe molle, qu´un coup de couteau faisait d´une créature.
Ce qu´il rêvait, l´autre l´avait réalisé, et c´était ça. S´il tuait, il y aurait ça par terre. Son coeur battait à se rompre, son prurit de meurtre s´exaspérait comme une concupiscence au spectacle de ce mort tragique. Il fit un pas, s´approcha davantage, ainsi qu´un enfant nerveux qui se familiarise avec la peur. Oui ! il oserait, il oserait à son tour !
Mais un grondement, derrière son dos, le força à sauter de côté. Un train arrivait, qu´il n´avait même pas entendu, au fond de sa contemplation. Il allait être broyé, l´haleine chaude, le souffle formidable de la machine venait seul de l´avertir. Le train passa, dans son ouragan de bruit, de fumée et de flammes. Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs continuait vers Le Temple, pour la fête du lendemain. Un enfant s´écrasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire ; des profils d´hommes se dessinèrent, tandis qu´une jeune femme, baissant une glace, jetait un papier taché de beurre et de sucre. Déjà le train joyeux filait au loin, dans l´insouciance de ce cadavre que ses roues avaient frôlé. Et le corps gisait toujours sur la face, éclairé vaguement par la lanterne, au milieu de la mélancolique paix de la nuit.
Alors, Irvine fut pris du désir de voir la blessure, pendant qu´il était seul. Une inquiétude l´arrêtait, l´idée que, s´il touchait à la tête, on s´en apercevrait peut-être. Il avait calculé que Raijin ne pouvait guère être de retour, avec le chef de gare, avant trois quarts d´heure. Et il laissait passer les minutes, il songeait à ce Raijin, à ce chétif, si lent, si calme, qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, à coups de drogue. C´était donc bien facile de tuer ? tout le monde tuait. Il se rapprocha. L´idée de voir la blessure le piquait d´un aiguillon si vif, que sa chair en brûlait. Voir comment c´était fait et ce qui avait coulé, voir le trou rouge ! En replaçant la tête soigneusement, on ne saurait rien. Mais il y avait une autre peur, inavouée, au fond de son hésitation, la peur même du sang. Toujours et en tout, chez lui, l´épouvante s´était éveillée avec le désir. Encore un quart d´heure à être seul, et il allait se décider pourtant, lorsqu´un petit bruit, à son côté, le fit tressaillir.

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 septembre 2004 à 16:29:18

C´était Quistis, debout, regardant comme lui. Elle avait la curiosité des accidents : dès qu´on annonçait une bête broyée, un homme coupé par un train, on était sûr de la faire accourir. Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort. Et, après le premier coup d´oeil, elle n´hésita pas, elle. Se baissant, soulevant la lanterne d´une main, de l´autre elle prit la tête, la renversa.
“ Méfie-toi, c´est défendu ”, murmura Irvine.
Mais elle haussa les épaules. Et la tête apparaissait, dans la clarté jaune, une tête de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus d´ancien blond, largement ouverts. Sous le menton, la blessure bâillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupé le cou, une plaie labourée, comme si le couteau s´était retourné en fouillant. Du sang inondait tout le côté droit de la poitrine. A gauche, à la boutonnière du paletot, une rosette de commandeur semblait un caillot rouge, égaré là.
Quistis avait eu un léger cri de surprise.
“ Tiens ! le vieux ! ” Irvine, penché comme elle, s´avançait, mêlait ses cheveux aux siens, pour mieux voir ; et il étouffait, il se gorgeait du spectacle. Inconsciemment, il répéta :
“ Le vieux... le vieux...
- Oui, le vieux Cid... Le président. ” Un moment encore, elle examina cette face pâle, à la bouche tordue, aux grands yeux d´épouvante. Puis, elle lâcha la tête que la rigidité cadavérique commençait à glacer, et qui retomba contre le sol, refermant la blessure.
“ Fini de rire avec les filles ! reprit-elle plus bas. C´est à cause d´une, pour sûr... Ah ! ma pauvre Linoa, ah ! le cochon, c´est bien fait ! ” Et un long silence régna. Quistis, qui avait reposé la lanterne, attendait, en jetant sur Irvine de lents regards ; tandis que celui-ci, séparé d´elle par le corps, n´avait plus bougé, comme perdu, anéanti dans ce qu´il venait de voir.
Il devait être près de onze heures. Un embarras, après la scène de la soirée, l´empêchait de parler la première. Mais un bruit de voix se fit entendre, c´était son père qui ramenait le chef de gare ; et, ne voulant pas être vue, elle se décida.
“ Tu ne rentres pas te coucher ? ” Il tressaillit, un débat parut l´agiter un instant. Puis, dans un effort, dans un recul désespéré :
“ Non, non ! ” Elle n´eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de forte fille exprima beaucoup de chagrin. Comme pour se faire pardonner sa résistance de tout à l´heure, elle se montra très humble, elle dit encore :
“ Alors, tu ne rentreras pas, je ne te reverrai pas ?
- Non, non!” Les voix approchaient, et sans chercher à lui serrer la main, puisqu´il semblait mettre exprès ce cadavre entre eux, sans même lui jeter l´adieu familier de leur camaraderie d´enfance, elle s´éloigna, se perdit dans les ténèbres, le souffle rauque, comme si elle étouffait des sanglots.
Tout de suite, le chef de gare fut là, avec Raijin et deux hommes d´équipe. Lui aussi constata l´identité : c´était bien le président Cid, qu´il connaissait, pour le voir descendre à sa station, chaque fois que celui-ci se rendait chez sa soeur, Mme Kiros, à Timber. Le corps pouvait rester à la place où il était tombé, il le fit seulement couvrir d´un manteau, que l´un des hommes apportait. Un employé avait pris, à Balamb, le train de onze heures, pour prévenir le procureur impérial de Esthar. Mais il ne fallait pas compter sur ce dernier avant cinq ou six heures du matin, car il aurait à amener le juge d´instruction, le greffier du tribunal et un médecin. Aussi le chef de gare organisa-t-il un service de garde, près du mort : pendant toute la nuit, on se relaierait, un homme serait constamment là, à veiller avec la lanterne.
Et Irvine, avant de se décider à aller s´étendre sous quelque hangar de la station de Balamb, d´où il ne devait repartir pour Le Temple qu´à sept heures vingt, demeura longtemps encore, immobile, obsédé. Puis, l´idée du juge d´instruction qu´on attendait le troubla, comme s´il s´était senti complice. Dirait-il ce qu´il avait su, au passage de l´express ?
Il résolut d´abord de parler, puisque lui n´avait en somme rien à craindre. Son devoir, d´ailleurs, n´était pas douteux.
Mais, ensuite, il se demanda à quoi bon : il n´apporterait pas un seul fait décisif, il n´oserait affirmer aucun détail précis sur l´assassin. Ce serait imbécile de se mettre là-dedans, de perdre son temps et de s´émotionner, sans profit pour personne. Non, non, il ne parlerait pas ! Et il s´en alla enfin, et il se retourna deux fois, pour voir la bosse noire que le corps faisait sur le sol, dans le rond jaune de la lanterne.
Un froid plus vif tombait du ciel fumeux sur la désolation de ce désert, aux coteaux arides. Des trains encore étaient passés, un autre arrivait, pour Horizon, très long. Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance mécanique, filaient à leur but lointain, à l´avenir, en frôlant, sans y prendre garde, la tête coupée à demi de cet homme, qu´un autre homme avait égorgé.

Fin du 2ème chapitre.

Takezo
Takezo
Niveau 13
19 septembre 2004 à 16:35:14

ça ressemble aux " Misérables" avec un peu de " Bete Humaine"?

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 septembre 2004 à 16:51:24

Pardon?

Takezo
Takezo
Niveau 13
19 septembre 2004 à 16:58:04

Il me semble que le début est le meme que dans " Les Misérables"de Victor Hugo?

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
19 septembre 2004 à 17:01:18

Simple coïncidence.

Takezo
Takezo
Niveau 13
19 septembre 2004 à 17:03:18

Si tu le dit!

tiduszebest
tiduszebest
Niveau 6
20 septembre 2004 à 21:12:40

la flemme de lire mais je serai toi, LA FLEMME D´éCRIRE!!!!!!!!

bon daccord je pars!! :)

:dehors:

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
23 septembre 2004 à 21:55:05

Ce ne sont que deux mois d´écriture par chapitre.

zazou
zazou
Niveau 10
23 septembre 2004 à 22:15:16

ça t´éclate de publier une fic que 1 personne lit ? ? T´as pas plutôt envi de la punlier ailleurs où tu auras sans doute ( quoi que...) plus de lecteur ? ?

Dannyboy1911
Dannyboy1911
Niveau 10
23 septembre 2004 à 22:20:48

Plus de 42000 forumeurs ont déja lu ma fic.

zazou
zazou
Niveau 10
24 septembre 2004 à 07:27:36

Mdr 42000, je ne savais pas que nous étions autant sur ce forum...
Je me répète mais visiblement t´as pas compris...

ça t´éclate de publier ta fic sur CE forum que UNE personne lit ? ? T´as pas plutôt envi de la publier ailleurs où tu auras sans doute ( quoi que...) plus de lecteur ? ?

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