Episode 3 : The first mistake I did being manager
L´eau, rougie par les épices, bouillait enfin. D´un geste prompt, je jettai les nouilles encore sèches dans le liquide, et mélangai un peu avec la fourchette. Faire cuire des nouilles chinoises, c´était tout un art. Il fallait touiller lentement, faire en sorte que la totalité des deux blocs (toujours mettre deux blocs... j´suis pas une nana, moi, un petit paquet, ça me suffit pas) prennent bien l´eau, touiller encore, et faire en sorte que ça ne cuisse pas trop, car la nouille perdrait alors toute sa fermeté.
Les nouilles chinoises, c´était sans contestation possible mon plat préféré. C´est le genre de plat que même un blaireau de mon espèce peut réussir une fois sur deux, et c´est pas non plus une saloperie déjà préparée que tu fous au micro-onde et puis c´est marre, donc déjà, c´est meilleur, mais en plus, t´as l´agréable sentiment de faire de la cuisine, avec des contraintes et tout. Attention, pas faire cuire trop longtemps ! Et puis j´adore ça, aussi. Fut une période où je trouvais que ça arrachait quand même vachement la gueule. Et pourtant, j´suis un dûr à cuire. Quand je prend un Kebab, c´est toujours sauce harrissa, j´avale mon couscous sans broncher. Les plats épicés me font pas peur, mais là, blackout total. Je trouvais que c´était génial au goût, mais dés que j´avalais une bouchée, j´avais l´impression de me prendre un marteau-piqueur dans la gueule. Du coup, le repas devenait bouchée-verre d´eau-3 minutes de repos-bouchée etc... C´était lourd. Et puis un beau jour, j´ai découvert que le sachet de piment fourni avec les nouilles, j´étais pas obligé de le foutre en entier dans l´eau bouillante. Ça a changé ma vie...
Un vrai looser, j´vous dit.
Mais bon, maintenant, ça allait changer. J´étais plus une sorte de moins que rien, un footeux raté reconverti dans la glandouille et la dope. J´étais enfin quelqu´un : l´entraîneur officiel du Kidderminster Harriers FC. J´ai bien failli me planter sévère. Mais c´était gagné.
Récapitulatif. Le matin : enterrement. Je décide d´aller de torcher avec des potes. Aux alentours de 18h00, alors que je suis fin saôul, le PDG du club me contacte en me disant qu´il veut me voir. Je débarque, y a toute la clique et on m´annonce que je dois entraîner mon putain de club. Carrément.
Je dois dire que j´étais sonné. Ma première réaction, je m´étonne moi-même, ça a été de me retourner vers Gary Barnett, l´entraîneur-adjoint.
- Et... toi ? C´est toi le successeur, entre guillemets. Ce serait normal...
- Warren, tout le monde me déteste, tu le sais aussi bien que moi. Ce serait contre-productif.
Je dois avouer qu´il n´avait pas tout à fait tord. Honnêtement, c´était un peu la tête de turc de l´équipe, et en particulier des p´tits jeunes, qui ne comprenait pas trop son style de vivre, sa façon de s´exprimer, et qui singeait régulièrement son légendaire accent cockney. Faut dire qu´on a changé de siécle. Perso, il m´était plutôt indifférent. Je le connaissais peu, et l´estimait plutôt car il semblait être le complément idéal du vieux Marc. Disons que j´évitais si possible de me foutre de sa gueule gratuitement, ce qui n´était pas franchement le cas du reste de l´équipe.
- Vous... semblez être capable de bien vous entendre Mr Barnett. Vous connaissez très bien le club, on m´a souvent dit que vous aviez une excellente vision du jeu. Vous feriez un bon entraîneur...
- Non... non !
- Pardon ?
- J´veux dire ! J´sais pas... c´est. Enfin c´est un peu /too much/.
- Pardon ?
Je ne sais pas à quel moment Garry s´est approché suffisamment pour me chuchoter quelque chose à l´oreille sans que le patron s´en aperçoive. A vrai dire, j´me suis pas aperçu de grand chose, et j´étais sur le point de faire la plus grosse connerie de ma vie, donc... La seule chose que je sais, c´est qu´à un moment, j´ai distinctement entendu un chuchotement dans mes oreilles, qui avait l´accent typiquement cockney de Garry.
- Réfléchis pas et accepte, connard !
Ce à quoi j´obéis prestement.
- Bon, ok, j´accepte. De toute façon, j´ai besoin de fric.
La suite, j´ai pas vraiment compris. J´ai serré des mains, j´ai signé une paperasse, et on m´a demandé d´être frais et dispo le lendemain.
Je me demande franchement ce qu´ils font, les grands entraîneurs, quand ils signent un contrat. Doivent probablement faire un grand repas en famille, et ouvrir une bouteille de Champagne. Mais j´ai plus de famille, sinon quelques oncles disséminés au quatre coins de l´Angleterre. Et puis le Champagne, c´est un alcool de pédé.
Du coup, ma première décision a été de retourner au Beer´s Den, le bar où j´avais laissé mes comparses dans leur beuverie. Ils étaient restés, les couillons. Quand ils me virent pénétrer dans le gastos, ils se précipitèrent vers moi, l´air franchement inquiêt.
- Alors ça y est mec, t´es viré ?
- Ça va , vieux ?
Mais moi, je me dirigerais, impassible, en direction du comptoir. Je m´installai, fis signe au taulier, et hurlai bien distinctement.
- Tavernier, tournée générale !
Trois mots magiques, sans dec. D´un seul coup, j´étais le type le plus populaire du coin. Mes potes souriaient, et tout le monde se demandait ce qui se passait, si j´avais gagné au loto, si j´étais devenu père, où des machins comme ça, mais putain, c´était bien mieux que ça.
- Messieurs (j´occultais volontairement le ´mesdemoiselles, mesdames... y en avait pas), vous avez en face de vous le tout nouvel entraîneur du Kidderminster Harriers FC !
Une fois mes nouilles prêtes, j´en mangai la moitié, et mis le reste à la poubelle. Pas faim. Je souriais, mais néanmoins, j´étais pleinement conscient que j´avais fait ma première connerie.
Contrairement à ce qui m´était demandé, je n´étais pas frais et dispo.