Chapitre 9 : J’étais la.
Je crois que lors de ma jeunesse, j’ai toujours été la. Ce que je veux dire par la, c’est que je n’ai jamais raté le moindre évènement de ma vie. Lorsque mon frère eut l’équivalent du Baccalauréat, alors que j’avais onze ans, j’avais fait don de ma personne pour le féliciter et passer la soirée avec lui alors que pourtant, « L’histoire sans Fin » passait à la télé.
J’étais la quand ma mère était tombé à nouveau enceinte. D’ailleurs, j’avais fait la fête avec elle.
J’étais aussi la lorsqu’elle fit sa fausse couche. Et bien entendu, ma joue droite était bien présente lorsque mon père me mit une gifle d’enfer, après avoir crié ma joie à propos du fait que je n’aurais pas à partager ma chambre avec un autre enfant.
A chaque fois que mes parents s’étaient engueulés, j’avais été la. Discrètement, de ma plus tendre enfance à mon adolescence boutonneuse, j’avais adoré écouter le moindre de leurs conflits. Les pieds blottis entre la rampe d’escalier, essayant de faire le moindre bruit possible, j’écoutais avec une joie fort difficile à dissimuler ma mère accusant mon père de salopard, enfoiré, belge.
Enfin, j’avais été la, en 5ème lorsque ma joue gauche s’était elle pris un pain. Au collège, encore jeune et influençable, j’avais cru au conseil d’un élève de 3ème à propos de comment avoir des filles. Il m’avait dit d’y aller cash. Et c’est ce que j’avais fait, lui demandant si nous pouvions nous embrasser. Mais sans la langue. Vous me direz qu’une fille ne met jamais un poing dans la tête d’une autre personne : en effet, mis à part Courtney Love ou Patrick Juvet, c’est assez vrai. C’est pour cela que c’était son petit ami, alors en première qui s’était fait une joie de venir à mon collège et m’exploser la gueule, devant les têtes admiratives de sa copine et de ses amies.
Bref, toute mon enfance, j’avais été présent. La ou j’avais commencé à ne plus trop vivre, c’avait été après. À la Reggina, j’avais tout raté. Je n’avais jamais été là lorsque le président avait donné le poste d’entraîneur à tel ou tel personne. Je n’avais jamais été assez la pour oser dire non lorsque les seringues passèrent la première fois sous mon nez, et je n’avais jamais été là non plus lors de mon procès, préférant m’imaginer une échappée de ma prison, en me tatouant sur le corps le plan de mon futur établissement. Une idée qui m’était venue de nulle part.
Quand à la prison, en effet, il est plus ou moins possible de débattre. Après tout, j’avais vécu pleinement dans cet endroit. Jour après jour, j’avais été plus que conscient de ce qu’il se passait autour de moi, et j’avais toujours porté mon attention la plus complète sur les moindres détails. Néanmoins, être en prison, cela signifiait tout de même être coupé du monde. Alors non, cette période, je ne l’avais pas vraiment.
Alors maintenant, maintenant que j’étais sorti, je l’avais décidé, à nouveau : je voulais vivre, je voulais tout le temps être la.
Et j’avais réussi.
J’ avais été la, sur la place Stanislas, pour fêter la montée en Ligue 1 de l’As Nancy Lorraine. Moi aussi, j’avais participé à la fête, toujours très calmement, j’avais parlé à tel ou tel joueur, et même à certains hommes de couleur. Il faut avouer que j’avais beaucoup bu.
J’avais été la, lors des quatre premiers matchs de première division, et nos quatre défaites d’affilée. Bien que j’entraînais l’équipe de CFA, je m’intéressais aussi au résultat de l’équipe A, et surtout du boulot de Pablo Correa et Paul Fisher puisque dans le fond, je ne souhaitais que leur licenciement, pour peut-être, -peut être – leur prendre leur place.
J’étais la, dans les tribunes, quand Nancy infligea une immense correction à Rennes 6 – 0 lors de la cinquième journée de Ligue 1, avec un festival de Kim et Kroupi. Et, tout en maudissant le destin qui m’empêchait de prendre la place de mes deux partenaires, je m’imaginais sortir en liquide 7 500 euros, et le donner à mon voisin pour qu’il aille liquider ces deux « hombres ». No tiene bastante plaza para vosotros y yo en este pueblo. Adios, Pablo. Bienvenido en infierno.
J’avais été présent, pour voir les très bons résultats de mon équipe de CFA. Quatrième de notre groupe, nous enchaînions victoire et match nul, provoquant par là le bonheur de mon président, Jacques Rousselot.
Et les six mois suivants, j’avais été présent. Nos deux équipes allaient bien, tellement bien. En CFA, nous restions dorénavant dans les trois premiers, et ce, constamment. Nous en étions aussi à sept matchs sans défaite d’affilée et vraiment, certaines personnes commençaient à apprécier mes choix tactiques et techniques.
Quand à l’équipe A, elle enchaînait de façon assez irrégulière les matchs, mais restait fort loin de la zone de reléguable. Bref, en Lorraine, si l’on combinait cela avec la dernière place des Messins en championnat, la Meurthe et Moselle criait victoire.
Et enfin, j’avais été la face à Sochaux, Lorient, Ajaccio, et Le Mans pour les victoires étriqués du club pour cette Coupe de la Ligue. L’ASNL était en finale.
J’avais été la, pour le déplacement massif dans la capitale française, pour cette finale contre le Nice d’Antonetti. A mes côtés, 35 000 nancéeins sur les routes et les rails, toute une journée durant. Le plus gros déplacement Lorrain de l’histoire du football. Cette victoire, sur le score de 2 – 1, et à 10, avait rendu cette équipe de Meurthe et Moselle dans l’histoire, inscrivant par la sa deuxième coupe à son palmarès. Pablo Correa et Paul Fischer étaient ainsi entrés dans la postérité.
J’avais été la, lorsque l’OM gagna 4 – 0 en Coupe de France au Stade de France contre son éternel rival, provoquant ainsi le licenciement direct de Guy Lacombe.
Ce 19 juillet 2006, j’avais été la pour voir la nomination de Correa et Fischer à la tête du club de la capitale. Ce choix, bien que difficile, avait été surtout pris par le duo pour la simple raison qu’ils avaient eu l’impression d’avoir accompli tout ce qu’il pouvait en Lorraine. L’aventure européenne des rouges et blancs serait donc menée par un autre technicien.
Et le 24 juillet de la même année, j’avais été la, lorsque Jacques Rousselot annonça ma nomination au poste d’entraîneur de l’AS Nancy Lorraine.
Oui. Dorénavant, je serai toujours la.