Chapître 4 : Une vie neuve
Les pays qu´ils traversèrent furent merveilleux. Garrow avait toujours vécu dans un atelier, son père de même, tout deux découvraient les beautés du monde. Ils n´avaient pas d´argent, buvaient l´eau des ruisseaux, mangeaient ce qu´ils trouvaient en gardant sur leurs épaules leurs sacs remplis d´outils de charpentier, et ce, sans jamais s´arrêter, sans jamais rien regretter. D´ailleurs, à travers leur marche, ils passèrent en des montagnes luxuriantes, en des fleuves garnis et des paysages sylvains ; ce qu´ils virent les instruisit et égaya le bonheur qu´ils s´étaient découvert à deux. Au sens littéral, des lieux paradisiaques aux bêtes et aux hommes. C´est beau n´est ce pas, c´est certain, ils ne parlaient pas plus. Ils n´en avaient nul besoin. Ils se comprenaient, étaient heureux, s´aimaient. Le soleil qui tombait chaque jour sur eux les emportait dans des rêves fantasmagoriques d´aventure, illusion d´une réalité illusoire par son accomplissement si soudain et aube d´une vie neuve. Si la vie fut noire, c´était pour mieux les éblouir ; si le malheur les avait frappés, c´était pour les surprendre ; si jamais ils s´étaient haïs, c´était seulement dû à des coïncidences fortuites et surfaites indépendantes de leur seule volonté.
" Non, je m´égare... ", marmonna Garrow.
Disons que c´était à cause des circonstances, de leurs caractères mutuels et puis... Non, qu´importe les raisons.
" Je pense trop, alors qu´il me faut là agir. Je ferais mieux de réfléchir à l´avenir... "
En quête d´une plus grande clarté en son esprit, il demanda à son père qui se tourna vers lui bienveillant :
" Père, dit il alors qu´il ne pouvait pas encore l´appeler papa malgré tout, où allons nous ? Qu´allons nous faire, là bas ? Pourquoi faire, que deviendrons nous ? "
Le père se détourna de son fils, et fixa sans mot dire les aigles qui les survolaient au dessus d´eux. Puis il regarda son fils droit dans les yeux.
" Garrow, nous sommes libres. Nous allons où nous voulons pour faire ce que nous désirons. Il n´y a aucun motif à notre marche, juste à trouver l´endroit où nous pourrons nous installer définitivement, et reconstruire cette vie. "
Soudain, son regard se voila. Les souvenirs rejaillirent en son esprit, l’attaquèrent, du fait des traumatismes vécus.
Il se vit en sueur à travailler sur un plan de travail où volaient des copeaux, à scier, raboter et assembler du bois pour gagner de l´argent. Il travaillait avec un acharnement proche de la folie, que la petite Selena comprenait bien, elle aussi. Sa mère, sa femme à lui, venait de mourir en couche pour un garçon, et il ne pourrait l´enterrer dignement à cause du nouveau né. Elle sera sûrement dévoré par des charognards, jetée seulement dans une terre cimentée de leurs larmes, mais ce sera tout. La petite, grande soeur depuis peu, s´occupait comme elle pouvait de ce frère encombrant, mais ses bras maigrelets ne remplaçaient ceux d´une mère, tant bien pour le frère que pour le mari, tant bien que pour le travail qui en souffrait. Bientôt elle le savait, ils déménageraient pour un endroit moins grand que cette maison, moins luxueux, si cela était possible.
Il sciait, rabotait, et assemblait des planches, tout en versant des chaudes larmes.
Et les souvenirs se bousculèrent, suivant comme des saumons un fleuve de souffrance jusqu´à son point le plus récent. Là, il se vit agacé par des créanciers rapaces auxquels il devait de l´argent. Il se vit tenir tête, enchaîner promesses sur promesses, en n´ignorant point qu´il n´en tiendrait aucune. Il venait de claquer la porte à ces chacals, quand son fils s´écorcha par une scie un doigt fin et blanc. Il cria, âgé de dix ans. Sa soeur accourut et le pansa de son possible sous les yeux éreintés du père. Devant ce fils qui ne l´aiderait jamais, impropre à ce travail pourtant unique moyen de leur subsistance, il s´énerva, et le frappa d´une violente gifle à la joue, ce qui l´envoya contre le mur proche. Garrow pleura encore dans les bras de sa soeur, et jeta son premier regard de haine envers son géniteur.
Puis survint un évènement encore plus récent, la fuite de sa fille... Comment elle s´était enfuie, sans rien prendre. Sa douleur devant son absence...
Il en était là, et essayait de ne pas se laisser submerger par les souvenirs, lorsqu´il revint brusquement à la réalité grâce aux cris perçants des aigles. Le paysage était splendide, les montagnes verdoyantes, les cours d´eaux nombreux, cela semblait propice à leur installation. Il aperçut de loin l´emplacement qui lui semblait idéal, une légère butte entre deux cours d´eau, en retrait de la forêt où paissaient quelques animaux épars. Devant ce rêve, il oublia momentanément ses pensées noires et il s´élança en riant :
" Viens Garrow viens ! Nous vivrons ici désormais ! "
Et il rit aux éclats. Il courut, et manqua de renverser un faisan, faillit trébucher sur une souche tout en évitant des poules d´eau compagnes de ce faisan. Il courut, exalté, sans s´arrêter vers l´endroit désiré...
" Alors fils ! Que dis tu, ton vieux père n´est t´il pas le meilleur ? N´est ce pas notre maison ici ? "
Garrow accourut auprès de son père, et acquiesça vite ; il n´avait strictement rien à redire, et le dit d´ailleurs, pendant que le visage de son père de couvrait une nouvelle fois d´ombre. Des souvenirs, ceux de la disparition de son épouse remontait à lui. Il était prisonnier de ses souvenirs, ne pouvait rien faire à part les souffrir, et il le savait, il allait en mourir ; sa vie avait été trop dure... Pourquoi résister ? Il s´abandonna à eux. Une lueur étrange dans les yeux et avec un sourire tordu, il empoigna son fils pour le rudoyer. Garrow, étonné, ne résistait pas aux coups, ne lui demandant simplement ce qui lui arrivait. Son père ne répondit pas, mais arrêta de sourire. Etait t´il véritablement perdu, à ce moment là ? Il prit son fils dans ses bras, l´enlaça en lui murmurant qu´il l´aimait, doucement, simplement. Et lui asséna un coup terrible. Garrow manqua de tomber sous la violence du coup, mais il se releva, et avec assez de fierté dans l´âme pour répliquer, d´un revers du poing, il frappa son père à la tempe.
" Moi aussi je t´aime père ! "
Mais tout à coup, tel le pire des cauchemars s´immiscant dans le meilleur des rêves, tout avenir commençant par une fin, la terre s´approchant dangereusement de son visage tandis qu´il chutait lentement, magnifiquement et irrémédiablement, gagné par l´abandon, Garrow sentit que son père ne voudrait pas se relever. Il eut juste le temps d´apercevoir sur son côté une rose, aussi éphémère que lui, et qui, de par la rosée, semblait pleurer de ce qui lui arrivait. Il chutait, chutait... Et Garrow cria, regrettant déjà son geste, du cri du cygne impuissant qui fléchit, s´évanouit et meurt.
Son fils mit un temps avant de réaliser que si le coeur ne battait pas, si il ne répondait pas, c´était parce qu´il était mort.
" Non, non, non... C´est impossible ! " dit il à basse voix. C´est si brusque, trop brusque ! "
Ses espoirs partaient en fumée et ses rêves s´évanouissait. Pour une colère, parce que... Parce que, il ne savait pas. Son père n´avait pu résister à renouer à son ancienne vie, et désormais il n´avait plus rien, plus son père avec qui il s´était réconcilié. Plus rien ! Il n´avait plus que des désirs à regretter et des larmes à pleurer durant toute une vie. Rien. Cette vie nouvelle ne sera pas. En plus, il n´avait jamais vraiment connu son père... Tout ce qu´il savait de lui, c´était que...
" Qu´il était honnête, murmura t´il, franc et qu´il avait un esprit libre. Il ne se soumettait d´esprit et de corps à personne, et n´avait eu des dettes que par la mort de sa femme... C´était quelqu´un d´entier, d´intègre. De fort... "
Une larme coula sur sa joue. Puis une autre. Puis un torrent s´échappa de ses yeux, prévisible. Il serait comme lui, intègre et droit, et libre. Comme son père. Je me suis tellement formé contre lui, que maintenant je dois lui ressembler... Je l´aimais tant, et il me manque déjà, je ne réussirais pas seul sans ses propres valeurs.
Il regarda l´endroit rêvé. Un peu plus loin, près d´un versant, on voyait un village et ses fumées. Ce serait le sien.
Fin.