Merci Jack
Chapitre 21 : Mako
Rodan retourna en vitesse dans sa chambre afin de s’équiper. Il attrapa un manteau de rechange, qu’il fourra dans un sac de Knig, extensible à l’infini. Il y ajouta ensuite une longue épée, forgée d’un alliage d’or et d’obsidienne. Il avait reçu l’arme durant l’entrainement. Fusionner le métal précieux et la pierre noire permettait d’obtenir une matière extrêmement résistante, mais très légère, aux teintes oscillant entre l’ocre et le pourpre. Le jeune homme passa ensuite la petite besace à sa ceinture, avant d’y ajouter une poignée de pièces d’or. Il quitta la petite pièce afin de rejoindre le réfectoire, où seuls quelques Knigs plus agés mastiquaient leur ragout en discutant. Marianne était déjà là. Elle avait mis d’épaisses chaussures de marche et une longue cape bleue, sûrement pour se protéger du froid. Sylvia apparut soudain devant eux, avant même qu’ils aient l’occasion d’échanger quelques mots.
- Bien. Vous partez dans dix minutes. Entrez en Stase immédiatement, vous serez transportés à Mako. Une fois là-bas, entrez en contact avec le Knig Likan et récupérez les informations qu’il aura obtenues jusqu’à maintenant. Il vous indiquera comment rentrer. Bonne chance, 48 et 50.
- Merci, dame Sylvia !
Le duo s’éclipsa sous le regard froid et inquisiteur de la Knig. Rodan ne prit la parole que lorsqu’ils parvinrent devant la porte de Stase de leur étage.
- Bon… T’es prête ?
Marianne le fixa un instant avant de répondre :
- Si je te disais que je n’ai jamais autant été inquiète, tu serais content ?
- Très heureux. Allons-y.
Il poussa le battant et les deux jeunes gens se tinrent au centre de la salle noire, qui s’illumina d’un coup. L’air vibra autour d’eux, bourdonnant tel une énorme mouche. Rodan plaqua ses mains sur ses tempes, tant il lui sembla qu’elles étaient sur le point d’éclater. Finalement, le douleur cessa et il ouvrit les yeux sur un paysage bien différent de celui du Palais. Il foulait une terre sablonneuse, d’où pointaient de temps à autre une touffe d’herbe séchée. Un roulis de vagues retentissait à intervalles régulier, semblable à une respiration humaine. Le jeune homme leva la tête pour apercevoir un ciel rougeoyant devant la fin du jour. Il inspira longuement une bouffée d’air empli d’embruns avant de regarder autour de lui. Marianne était assise devant lui, les yeux clos, respirant elle aussi la brise marine. Plus loin, l’herbe se faisait plus épaisse, formant un océan de verdure étendu à perte de vue. De l’autre côté, il aperçut une ville illuminée, surplombée d’un énorme tour en spirale. Au faîte du toit, une statue représentant un grand homme torse nu semblait régner sur les maisons à ses pieds. Rodan donna une frappe amicale sur l’épaule de sa compagne.
- On ferait mieux d’y aller. La nuit ne va pas tarder à tomber et je préférerais dormir à l’abri, si ça ne te dérange pas.
- Tu as raison. Par contre… C’est bizarre, toute cette eau… ça me rappelle ma vie… d’avant. J’ai l’impression que je connais bien la mer. C’est étrange.
Avec un petit soupir, elle se releva à l’aide de la main que lui tendait Rodan et épousseta sa cape pleine de grains de sable. Ils se dirigèrent tous les deux vers la grande tour qui affichait sa suprématie dans la nuit naissante. Ils parvinrent à une haute muraille en pierre qui entourait la ville, s’enfonçant même dans l’eau, créant une véritable bulle de protection à l’endroit. Une grande porte à double battants attendait là, gardée par deux hommes en armure bleue. Les soldats portaient un masque de fer qui leur couvrait entièrement le visage. Ils levèrent une arme semblable à un trident et les croisèrent, bloquant ainsi le passage aux duo de Knigs. Leur voix métallique retentit, modifiée par leur masque :
- Motif d’entrée à Makoa ?
- Nous sommes des envoyés du Palais. Laissez-nous passer, répondit Rodan.
Les gardes éloignèrent leurs lances l’une de l’autre d’un geste rapide.
- Pardonnez-nous. Bon séjour dans notre ville.
Les deux Knigs firent donc ainsi leurs premiers pas dans la ville de Makoa, capitale de Mako.
Les maisons de cette cité étaient assez pauvres, peu décorés. Les murs de pierre calcaire semblaient usés par le sel qui emplissait l’air. Seuls quelques habitants marchaient encore dans les rues pavées, pressant tous le pas afin de regagner leur logis avant la nuit noire. L’un ou l’autre marchand rabattait des toiles sur son étal en jetant des regards furtifs autour de lui.
- Le Maître a dit que l’auberge du Vent Marin se trouvait sur le port, non ? demanda Marianne.
- C’est ça. Mais ne fais pas trop de bruit. On est suivis.
La jeune femme sentit un long frisson lui parcourir l’échine et jeta un regard furtif derrière elle, espérant que son ami lui ferait une farce de mauvais goût. Mais il n’en était rien. Trois adolescents au teint halé les observaient et les suivaient à la trace. Elle chuchota :
- On fait comment alors ?
- Tu restes droite et tu ne te retournes plus. Ils vont sûrement attaquer dès que nous nous retrouverons dans un coin plus sombre. A ce moment-là, tu courras aussi vite que tu le pourras. Je me charge d’eux.
- Je veux rester, tu n’es pas capable de faire ça tout seul.
- Tu ne me connais pas assez bien…
Sentant la présence des lugubres garçons derrière lui se rapprocher, il serra les poings et ferma les yeux.
- Va-t-en.
Marianne ne réagit pas tout de suite, ébahie par la puissance nouvelle qui envahissait son ami. Devant cette injonction, elle se mit à accélérer. Les jeunes derrière pressèrent le pas mais c’était sans compter Rodan. Il se retourna et décrispa ses poings en ouvrant les yeux. Ses pupilles noires avaient empli tout le blanc de l’oeil, ne laissant que deux abîmes sombres à la place des globes oculaires. Il joignit les paumes de ses mains et un bruit de déchirement se fit entendre. Des volutes de fumée ténébreuse vinrent envahir le Knig, reproduisant derrière lui un sosie noir haut d’environ trois mètres dont la noirceur tranchait avec la lune.
- Vous auriez mieux fait de vous tenir à l’écart. Hurlement de la Vague Noire.
Son clone de fumée grossit avant de se jeter sur les trois jeunes brigands paralysés par la peur. Un cri bestial retentit et l’énorme bouche sombre les engloutit. Quand l’ombre se volatilisa, les corps inanimés des adolescents reposaient au sol, sans vie. Rodan poussa un gémissement et posa un genou par terre, essoufflé. Marianne revint auprès de lui et s’agenouilla à ses côtés.
- Depuis quand tu sais faire un truc pareil ?
- Pas longtemps. C’est Balak qui me l’a montré, il parait que ce type de technique aide à la Fusion.
La Fusion était l’étape suprême dans l’apprentissage du Knig. A ce moment de la vie, il pouvait contrôler la matière et transformer sa propre apparence.
- Enfin… prends-en un, je me charge des deux autres. On va essayer de les foutre à la flotte.
- J’ai mieux.
La jeune femme traça un cercle dans les airs avec sa main droite et claqua des doigts. Les trois cadavres prirent feu et ne laissèrent plus aucune trace sur les pavés de la ruelle.