Voilà la suite:
-Redresse de deux centimètres…non, la corde est un peu trop détendue, tire plus…tu as dévié l’arc, un peu plus à gauche…voilà, parfait.
Le trait fendit l’air à une vitesse vertigineuse. Un bruit mat de choc résonna dans cette clairière où ils avaient pris l’habitude de s’entraîner. Il s’enfonça profondément au centre d’un disque de bois peint à la manière d’une cible. Quelques éclats de chêne jaillirent sur l’herbe. Un oiseau, effarouché, s’envola à tire-d’aile en poussant un trémolo indigné. En sueur, Rolf baissa lentement l’arc et le posa, se laissant tomber à terre en même temps. Sa respiration, saccadée et irrégulière troublait la brise tranquille qui soufflait sur ces lieux. Ses yeux vert clair se posèrent sur Shinon, qui récupéra les flèches sur la cible. L’archer revint vers lui, les traits de bois en main. En souriant, il lui tendit une gourde pleine d’eau.
- Bon travail.
Son élève la prit en le remerciant. Il la but assez lentement pour sentir chaque goutte de liquide sur sa gorge desséchée. Cela faisait deux qu’il s’entraînait sans relâche. Shinon avait commencé à lui enseigner le tir à moyenne portée, c´est-à-dire dans un champ d’action d’une trentaine de mètres. Rolf arrivait maintenant à être assez précis à dix mètres de la cible. Naturellement, son maître avait donc décidé d’augmenter la difficulté de son apprentissage.
Il s’avéra rapidement que viser à longue distance ne posait pas trop de problèmes. En revanche, le gamin manquait de force pour atteindre profondément la cible. Au début, les flèches atteignaient certes le centre peinturé du disque de bois, mais retombaient à terre, la pointe d’acier ayant juste touché le cercle noir, sans vrai impact. De plus, il était facile de voir arriver ces traits de bois qui perdaient rapidement en vitesse pendant leur trajectoire.
Or, sur une personne, cela ne représenterait qu’une plaie superficielle. S’il ne parvenait pas à l’esquiver avant.
En bon professeur, Shinon avait ordonné à son élève de se renforcer les bras pour continuer l’entraînement. En enfant obéissant, Rolf l’avait effectivement fait, calquant sur l’entraînement de Boyd sans que son frère s’en aperçoive. L’archer aux cheveux rouges l’avait bien précisé : il ne voulait pas que l’on sache qu’il enseignait à Rolf le maniement d’un arc. Bien que le petit garçon se posait pas mal de questions, il n’en a rien fait paraître. Il se convainquit que son maître devait avoir ses raisons.
Déterminé à devenir un bon archer, Rolf avait vite progressé. Très vite.
-Oncle Shinon ?
-Hum ?
-Tu n’as pas soif ?
- Ce n’est pas moi qui me suis entraîné depuis trois heures.
- Le soleil tape fort quand même.
- Je suis suffisamment solide pour résister à ça. Pourquoi ? Tu t’inquiètes ? Demanda-t-il avec un léger sourire narquois.
Mais Shinon ne s’était pas attendu à cette réponse.
-Bien sûr que oui.
Ses yeux rouges s’écarquillèrent sous le coup de la surprise.
Car, dans la conception que Shinon se faisait du monde, un homme n’avait pas à éprouver d’inquiétude, si ce n’est pour soi-même. Pour survivre, les autres personnes sont encombrantes.
C’était un homme aigri par la vie, qui n’attendait rien d’elle que des malheurs. Pour percer le voile de souffrance, l’archer ne compte que sur lui-même. Il n’a même pas confiance en ses compagnons d’armes. A ses yeux écarlates, n’étaient-ils que des hommes, capables comme lui de trahir, mentir, tuer ?
Si Shinon avait demandé ça à Gatorie, le chevalier aurait fait savoir par force cris et mouvements que non.
Mais Rolf n’était pas la même personne que son compagnon d’arme.
C’était un enfant, avec ses joies et sa vision utopique du monde. Comment pouvait-il concevoir l’idée d’abandonner quelqu’un à son triste sort ? Pour lui, la vie est faite d’entraide entre tous et de loyauté envers ses amis.
Mais cela, Shinon ne le comprit pas.
O0O
Dans un coin sombre du fort abandonné ou les mercenaires avaient élu asile pour une nuit, un petit garçon aux cheveux verts sanglotait. Il pleurait la mort du commandant Greil qui l’avait recueilli, lui et ses frères. Ike avait ramené son corps, mais il était trop tard. Le jeune homme s’était d’ailleurs enfermé à double tour dans une chambre. Rhys avait pris le relais pour veiller sur Mist et le jeune prêtre lui avait conseillé de dormir un peu. Rolf avait vaguement acquiescé, puis s’en était allé faire un tour. Il n’était pas parti bien loin. Avachi contre un mur rocheux, il pleure des larmes amères.
Car il a réalisé que, même en étant aussi fort que Shinon, il n’arrivera jamais à protéger tout le monde. Il y aura toujours des gens qui meurent, aussi puissant deviendra-t-il. Rolf ne comprend pas pourquoi on a tué Greil. C’était un homme bien pourtant. Comment un enfant pouvait-il saisir l’ampleur de la guerre ?
Ce fut à ce moment-là que Shinon arriva. L’archer n’arrivait pas à dormir, perturbé par la mort de ce homme jadis grand guerrier. Il était alors allé marcher un peu, âme errante parmi les ombres du doute. Son regard de rubis écarlate se posa, non sans surprise, sur une tignasse verte qui ne lui était pas inconnue. Au départ, Shinon avait l’intention de se détourner et de prendre un autre chemin. Puis il entendit des sanglots.
Il hésita.
Dans ces moments-là, on préférait souvent être seul. C’était son cas.
Cependant Rolf ne lui ressemblait pas.
Mais il ne voulait pas parler.
Pas maintenant alors qu’il avait presque réussi à se convaincre.
Et surtout pas à son élève.
Ses jambes décrivirent un arc de cercle silencieux. Shinon s’apprêtait à partir dans la direction opposée quand des pleurs mêlés de gémissements, pareil à ceux que l’on fait quand on est en proie à des cauchemars. L’archer avait connu bien trop de mauvais rêves pour tout simplement passer son chemin. Il hésita encore.
Rolf était un enfant.
L’homme n’était pas inhumain à ce point.
Solitaire, cynique, sarcastique, désagréable…mais il n’en restait pas moins un être que la Déesse a façonné.
Avec ses nombreux défauts, certes. Mais elle l’a aussi doté de sentiments, bien que profondément enfouis au fond de son coeur, n’en restaient pas moins présents.
Au fil des séances d’entraînement, il s’était bien plus attaché à son élève qu’il ne l’avait voulu.
S’il avait refusé de lui apprendre le maniement d’un arc, cela aurait été plus facile maintenant. Néanmoins, il n’aurait jamais connu cette étrange chaleur, encore nouvelle pour lui, qui lui avait étreint le cœur et bercé sa vie. Celle que l’on ressent quand on voit quelqu’un s’occuper de vous et rire avec vous alors que l’on n’a jamais été vers elle.
C’était la douceur de l’affection.
O0O
-Rolf.
Le petit garçon leva vers lui deux yeux embués de larmes, rouges et enflés. Il renifla un peu, et se leva difficilement, les membres ankylosés. Sa voix, brisée par les pleurs, essaya d’émettre un son, mais se brisa aussitôt. Alors Rolf se contenta de baisser la tête et fixer ses pieds, attendant que son maître prenne la parole. C’est ce qui arriva.
- Viens avec moi.
Il le suivit. Une fois sortis du fort, Shinon s’avança jusqu’à la lisière de la forêt. Il saisit la cible de bois dans le sac qu’il avait emporté par distraction. Heureusement d’ailleurs. L’archer accrocha la cible de bois à l’arbre, puis se tourna vers Rolf. Le petit garçon le regarda d’un air interrogateur. Son maître sortit l’arc qu’il avait fabriqué pour son élève et quelques flèches pour les poser devant ce dernier.
- Aujourd’hui sera la dernière fois ou l’on pourra s’entraîner.
Voyant que le petit garçon ne comprenait pas, Shinon ajouta :
-Je pars. A l’aube.
Les yeux verts s’écarquillèrent de terreur. D’une voix chevrotante, au bord des larmes, il articula :
-Tu-tu pars ?
-Oui.
-Mais-mais…
-Je ne peux pas rester ici. Je n’ai aucune envie de voir les mercenaires de Greil repris en main par un imbécile. De plus, ajouta-t-il d’une voix adoucie, je ne peux pas rester pour d’autres raisons…personnelles.
Le petit garçon se cacha la tête dans les mains. Un son, à mi-chemin entre un cri et un sanglot, troubla la nuit sombre et avancée.
-Pourquoi…pourquoi…d’abord Greil…puis toi…
-Rolf. Ca ne sert à rien de pleurer. Je te promets que nous nous reverrons.
Shinon se traita mentalement d’imbécile. Comment pouvait-il promettre une chose dont il en doutait fortement ? Mais le sourire qui commençait à poindre sur le visage de son élève lui enleva ce remords. Après tout, se disait-il, sa peine sera plus douce, et puis il m’oubliera vite.
- Oncle Shinon.
-Hum ?
-Je veux devenir fort. Pour protéger le plus de monde possible.
-…c’est bien.
Le reste de la nuit ne fut troublé que par des éclats de chêne jaillissant du disque de bois peinturé, et rythmé par les souffles de deux êtres qui ont appris à se connaître et à se comprendre, bien plus que n’importe qui d’autre. Qui aurait pu deviner l’ardeur du désir de puissance de Rolf, sinon son maître ? Qui aurait pu saisir les mots cachés derrières les silences et l’ironie mordante de Shinon, sinon son élève ?
Leurs destins ont été fait pour se rencontrer, se mêler, se rejoindre et s’éloigner.
Mais peut-être aussi pour se retrouver.
Un jour…
‘’Au revoir, oncle Shinon.’’