Je ne sais pas vraiment combien de temps j’ai passé à lui enseigner le piano. Une heure et demie, deux heures, peut-être. En tout cas, elle se débrouillait déjà mieux qu’avant. Si j’avais imaginé une seule seconde qu’un jour, je jouerai le rôle de prof…
Elle achevait sa dernière note quand je me suis redressé pour aller chercher mon pistolet que j’avais oublié par terre. Ce n’était pas le moment.
Rebecca, un sourire satisfait aux lèvres, a consciencieusement refermé l’instrument et s’est levée.
- Au fait, les saignements se sont stoppés, je crois… m’a-t-elle dit, enjouée.
Elle avait raison. Je ne sentais presque plus rien et le sang se faisait rare.
J’ai enfilé mon débardeur, orné d’un trou béant sur le côté. Poussant un soupir, je me suis résigné. Je lancerai peut-être une nouvelle mode, qui sait.
Une église et un observatoire. Un télescope gigantesque se dressait majestueusement, pointé vers le plafond ouvert. Et une chauve-souris. Géante. Tous les monstres qu’on rencontrait avaient doublé de volume. Araignées, sauterelles, scorpion, mille-pattes… tout y passait. Qu’est-ce qui leur est arrivé ? En tout cas, je ne ménageais pas les coups de pistolet et du fusil que j’avais trouvé dans le manoir. Pareil pour Rebecca qui portait un superbe lance-grenades dévastateur. On se sentait en sécurité avec de telles armes.
Poussant un cri de victoire, Rebecca s’est précipité en contournant la barrière de fer. Un téléphérique ! Enfin une bonne nouvelle. Je commençais à avoir ma dose.
J’ai sauté par-dessus la rambarde et je l’ai rejoint. Elle paraissait de bonne humeur. Elle aussi devait en avoir assez de ce cauchemar.
On allait ouvrir la double porte de la cabine quand Rebecca m’a subitement poussé sur le côté. Je me suis relevé, sans me rendre compte qu’une saleté de singe a foncé sur moi en hurlant d’un cri perçant.
Je me suis débattu comme j’ai pu, mais ce dernier s’est carrément jeté dans le vide en m’entraînant dans sa chute. Je n’ai pu qu’entendre la jeune S.T.A.R.S. hurler mon nom d’une voix larmoyante.
Pendant que je tombais et pensait que j’allais cracher toutes mes entrailles, j’ai continué à me fritter avec le singe. Une vraie bombe à retardement. Il était féroce, malgré sa toute petite taille. J’ai d’ailleurs remarqué à son pied droit un anneau de fer où était gravé le mot : Eliminator. Il portait parfaitement bien son nom. Mais je ne me laisserai pas abattre !
Finalement, j’ai atterri, ou plutôt plongé dans de l’eau. Le singe, aucune idée de ce qu’il est devenu, mais après tout, c’était pas mon problème.
C’était un bassin assez grand. A part l’eau usée, il était vide.
J’ai atteint la surface et ait repris mon souffle assez difficilement, mes membres ne s’arrêtant pas une seconde de brasser. Je me suis approché du bord et comme je le pensais, j’ai vomi tout ce que mon estomac souhaitait rejeter. C’était pas agréable.
Je me suis relevé péniblement. Même ce journal était quasiment foutu. Mais tant que je peux écrire encore…
Devant moi se tenait un escalier en colimaçon immense, en pierre blanche. Lentement, je m’en suis approché, dans un bruit de clapotis. L’eau avait inondé tout l’étage où je me trouvais. Au contact de l’eau, les bandages qui me couvraient le torse s’étaient décollés.
Qu’était devenu Rebecca ? J’espérais qu’il ne lui était rien arrivé. Pourvu qu’elle s’en sorte bien. Elle pourra peut-être regagner la surface, elle…
L’escalier était complètement froid et humide. Je l’ai monté en prenant soin de recharger mon pistolet. Il était solide, lui.
J’ai atteint le sommet. Une porte s’est dressée devant moi. En ivoire, avec une poignée de cristal. Sur la porte, les mots suivants étaient gravés sur une plaque d’or « Bienvenue chez Miss Lili ! »
Avec précaution, j’ouvris la porte.
Je me trouvais sûrement dans l’endroit le plus incroyable qui n’ait jamais existé. C’était une chambre d’enfant circulaire immense. Mais elle était si glauque… dans les différentes vitrines exposant des poupées de porcelaine, certaines avaient un regard effrayant, et j’aurais juré qu’elles avaient battu un cil. Des petites assiettes ornées de chatons et des fèves. Un lustre gigantesque et de grande classe sublimait la pièce.
Un lit rose, couvert de peluches d’ours ou de lapins. Un bureau magnifique et une armoire remplie de vêtements tous plus fantaisistes les uns que les autres, dans la dominante rose, beige et noire.
Il n’y avait aucune fenêtre. Je me sentais terriblement mal à l’aise dans cette pièce. J’avais la terrible impression qu’on me guettait et que j’allais me faire surprendre d’un instant à l’autre. La sueur ne tarda pas à me mette totalement en nage. Il fallait que je quitte cet endroit au plus vite.
Devant moi, il y avait une porte. Une porte dont la couleur blanche était légèrement écaillée par endroits. J’allais l’emprunter quand une voix m’interpella, me causant sans doute le plus beau sursaut que je n’ai jamais eu.
- Où crois-tu aller comme ça, monsieur ? Tu vas jouer un peu avec moi d’abord, d’accord ?
Je me retournai et fut cloué sur place. C’était une petite fille. Dix ou onze ans, pas plus.
Elle était magnifique, je dois l’avouer. Elle ressemblait à une poupée, elle aussi. Ses cheveux mi-longs, couleur ivoire, étaient lisses et tombaient élégamment sur sa nuque. Sa tête était ornée d’une petite couronne noire et sur le côté était accrochée une fleur beige. Autour de son cou était ficelé un ruban noir où une autre fleur, noire cette fois, rajoutait un brin de sophistication à son costume, plutôt gothique lolita, si on appelle ça comme ça. Une chemise noire où il manquait une manche. Par-dessus, une robe de danseuse beige et avec fioritures. Des rubans noirs et beiges étaient attachés à ses poignets et ils virevoltaient à chacun de ses mouvements. Une cage de fer, solidement fixée à la taille, emprisonnait le bas de sa robe. Des chaussures de noble noires, et elle portait pour finir un unique collant sombre sur sa jambe gauche. Sa peau mate tranchait radicalement avec son costume. Mais c’était surtout ses yeux qui la rendaient étrange et en même temps fascinante.
Ils étaient dorés. Je pouvais voir mon image s’y refléter. Car elle s’était rapprochée de moi pendant que je l’observais.
Serait-ce Lili ? Qu’est-ce qu’une enfant faisait dans un endroit pareil ?
Elle coupa court à mes réflexions, en prenant la parole d’une voix juvénile.
- Monsieur… ça fait si longtemps que je n’ai pas eu de visite ! Je dois me contenter de mes poupées qui m’écoutent, de temps en temps… je suis contente que tu sois venu ici ! Alors… joue avec moi !
C’était carrément un ordre. Je n’avais pas de temps à perdre avec une gamine, ce que je lui fis remarquer. Je devais quitter cette pièce et retrouver Rebecca.
Elle n’a visiblement pas apprécié car son visage s’est soudain enflammé… pour ne pas dire effrayant.
- Oh… dans ce cas… tant pis, alors ! Bon, puisque c’est comme ça, moi je vais m’occuper de mon lapin… amuse-toi bien !
- Hein ?
Je n’avais pas le temps de répliquer autre chose car, avec horreur, j’ai vu que la porte de la vitrine où dormaient les poupées s’est ouverte en claquant. Justement, les marionnettes en sont sortis… un couteau à la main. Je n’étais pas du tout rassuré.
- Ok, ok ! Je veux bien jouer avec toi ! dis-je précipitamment à la fillette occupée à serrer son pauvre lapin en peluche dans ses bras.
- Non, c’est trop tard, maintenant.
J’allais la baffer…
Les poupées se sont jetées sur moi. Bordel, je ne pouvais que rêver ! Des poupées qui s’animent… c’est un cauchemar !
Vite, mon flingue. Je devais buter ces saletés et me tirer d’ici.
Y en avait combien ? Trente… non, cinquante peut-être ? C’était toute une armée…
Soit elles se prenaient une balle, soit je brisais leur cou de bois dans un « crac » sonore. La chambre censée être innocente s’était transformée en champ de bataille.
Ma situation ne s’arrangeait pas. Les jouets qui restaient ne se privaient pas pour m’infliger quelques coups de couteau au passage. Un coup de poing dans le corps, un rafale de balle dans la tête… la sueur volait partout autour de moi. C’était pas le moment de flancher !
Finalement, j’ai été à court de munitions. J’ai cru que j’allais exploser. Ça s’est fini en baston, à mains nues. La fille, Lili, avait l’air de s’amuser beaucoup, cette petite peste. Elle applaudit gaiement.
- Comme tu te bats bien ! Dommage pour mes petites chéries… enfin, ce n’est pas grave.
Elle s’est levée de son lit, s’est approchée de moi et m’a pris le menton de sa main frêle. J’arrivais pas à lâcher mes yeux des siens. Pas moyen de bouger…
- Je m’appelle Lili. C’est gentil de ta part de m’avoir divertie ! Au fait, j’aime bien ta façon de t’habiller.
J’ai senti mes joues rougir de honte et allait lui rétorquer une réplique cinglante mais elle me coupa net :
- Ah, au fait, tu veux sûrement sortir de là, pas vrai ? Par ici…
Elle fit une petite révérence et m’attrapa par le bras en m’entraînant avec elle, serrant toujours dans son autre main le lapin en peluche, vers la porte blanche.
Si j’avais pu imaginer qu’un tel décor se trouvait derrière une chambre de gamine… un balcon métallique faisait face à une espèce de caverne souterraine. Une grosse rivière se déchaînait plus bas. Y tomber serait sûrement fatal.
- Bon ! Pour rejoindre l’usine du vieux Marcus, il faut aller par là…
- Hein ?
Elle était tarée ! Elle m’a soulevée d’une main, comme si de rien n’était… et me tenait suspendu au-dessus du vide !
- Tu passeras le bonjour à ton amie de ma part, d’accord ? me dit-elle, rayonnante.
Je la regardai d’un air presque suppliant.
- Sois sympa, s’il te plaît…
- Mais bien sûr ! Allez, au revoir !
Elle lâcha prise. J’hurlai de terreur en voyant la rivière se rapprocher de moi. Si je m’en sortais cette fois, je serais vraiment le plus chanceux des hommes…