Erf, au fait...
L’hippodrome
Douze, six, trois, neuf. Les chevaux sont partis. Douze. L’air poussiéreux. Six. La piste monocorde, monument de courbes et de rondeurs. Trois. Le silence pesant n’arrache pas un cri au corbeau. Neuf. Depuis longtemps, les couleurs ternes ont recouvert ce lieu.
Douze, six, trois, neuf. Les jeux sont faits. La poussière s’élève, tourbillonne. Un courant d’air se fraie un passage dans ce dédale mortuaire. Un instant, et la grille grince. Un instant, et le hurlement du vent entre les branches, désespoirs des morts, s’intensifie. Les lamentations cessent, et le silence réinstaure son règne. Depuis longtemps, la vie s’en est allée, s’effilochant, disparaissant. Le seul témoin de cette ère révolue n’est autre que le corbeau, charognard, annonciateur de l’apocalypse. La mort s’étend partout, du sol au ciel, des racines aux cimes.
Douze, six, trois, neuf. La mort perd du terrain. Par la grille entrouverte, s’est glissée la vie. Une botte s’aventure sur le terrain de jeu de la faucheuse. Puis une deuxième. Une silhouette, bientôt, pénètre dans l’hippodrome. Un homme se tient au cœur de la mort. Un homme, seul, flambeau de la vie, s’avance vers le volatile.
La vie s’en est allée, brutalement, et pourtant, son empreinte résiste aux assauts de l’immolation. Elle perdure, désespoir perdu d’une humanité donnée par mépris et corruption.
Douze. Le dernier homme s’avance…
Six. Abandonné par l’humanité…
Trois. Il est le mépris…
Neuf. Il est la corruption…
Un regard voilé, hanté par la culpabilité, se pose sur le corbeau. Celui-ci, de son œil noir, fixe le Traître. Traître. Traître... Traître !
L´homme est mort. Un esprit mort dans un corps vivant. Un vivant parmi les morts. Le corbeau croasse. Encore une fois. Plus fort. Encore. Les yeux du cadavre s´embrasent. Il hait l´inspirateur du corbeau. Il l´abhorre. Ses paroles l´ont corrompu. Il est mort avec le Monde. Empli de dépit, de désir de vengeance, il tend le bras, et comme si la distance séparant sa main du corbeau avait disparue, il saisit l´affreux volatile et l´empoigne avec rage.
Bientôt, il desserre son emprise. Ses doigts s´entrouvrent. Le corbeau n´est plus là. Il ne reste plus qu´une plume. Une horrible plume. Une horrible plume effilée. Une horrible plume noire et effilée. Elle représente les vestiges de la culture. Les vestiges de l´écriture. Artefact maudit. Artefact bénit. L´homme le voit d´un oeil nouveau. Il comprend. S´il ne peut mourir, il va écrire. Ecrire pour lui. Ecrire à la mémoire des autres.
Il prend la plume et se met à écrire. Ecrire sur son corps. Il grave son récit à même sa peau. Ce ne sont pas des mots. Ce sont des signes étranges. Des idées. Déjà, un sang noirâtre s´écoule, suintant. L´homme, le Traître, le cadavre, le livre. Ils ne font qu´un. A l´aube de l´Apocalypse, le récit s´éclaircit. Alors que toute vie prend fin, le récit commence. Et au commencement, tout fini, pour reprendre vie. Et la boucle ne se brise jamais. Et la boucle assure l´équilibre. Cela ne peut changer. Sauf ailleurs. Là où personne n´a jamais été.
Et encore une fois, la boucle se renouvelle, et le récit recommence.