Voici la suite (et au fait je me suis aperçu que cimeterre était masculin et non pas féminin
) :
Roberto s’impatienta face à l’impertinence de Sen qui ne baisserait les yeux pour rien au monde. L’Espagnol avait attendu trop longtemps pour qu’un simple importun effronté ne vienne tout réduire à néant. Il avait survécu à trop de sang, enduré tant de pertes, proféré tant de larmes…Oui, un tel homme pouvait pleurer, une fois son plastron piqué d’une flèche atteignant son cœur empli de tristesse, dans un océan de brutalités dont il était le précurseur. Il ne pouvait concevoir le fait de sentir des pleurs s’écouler long de son visage, mais combien de fois on agita son cœur bondé de sanglots, de souffrance ? Heureusement, son intrépidité reprenait constamment le dessus, car il était avant tout un homme fort, mais pas impénétrable. Il apparaissait peut-être comme un individu sibyllin mais au fond, qui le connaissait vraiment ?
- Je ne m’y reprendrai pas. Ceci est ta dernière chance : ne m’entrave pas et va t’en, ordonna Mr Frois de sa voix rauque.
Sen, dissimulant une certaine crainte sous-jacente, continuait à faire mine de ne pas être intimidé. Il ferait perdurer son empiètement aussi longtemps que possible car…
- Je ferai tout pour mon maître, prononça-t-il lentement.
…c’était son Destin
- Ne joue pas aux imbéciles ! lui sermonna une dernière fois Kratos.
« J‘en suis navré. » pensait le Chinois.
- Viens avec nous ! s’efforça de crier Yahouran.
« Tu perds ton temps. »
- Arrête ton insanité, tu n’as aucune chance face à lui ! dit à son tour Hideyori.
« Tais-toi. »
- Tu te fais seul bourreau de ta condamnation, termina Shiba.
« On n’est jamais mieux servi que par soi-même. »
Personne ne bougea d’un cil, tandis que Roberto ajusta ses gants d’acier :
- Tu aurais écouter tes amis, assura-t-il…
Soudain, il s’avança plus au centre du cimetière et poussant un cri dont l’écho résonna jusqu’aux confins des Ténèbres, il frappa le sol de son poing sénestre, l’affaissant d’un vaste cratère. Entre chaque pylône se dressa un mur de flammes turbulentes, la frontière de cette infime nécropole s‘était transformée en une ceinture de feu transparente afin que les autres, extérieurs au conflit, subissent la vision horrible de ce qui s‘y passe. Les tombes délimitant le territoire funèbre s’animaient d’un rare incendie, il s’agissait là d’une énergie magique et étouffante encerclant Sen et son ennemi, résolu à en finir. Le cimeterre du Chinois enfoui entre deux des vingt-six pilastres n’en pouvant plus de chauffer sous l’emprise de la fournaise, il s’éjecta dans les airs, tournoyant jusqu’à se planter face à son détenteur qui s’en arma. L’Espagnol retira son bras des affres de la Terre en laissant perler une pluie de gravas depuis la paume de sa main :
- Entonces, estàs el preso de mi rabia, nunca habrià quedarte aqui... Vas a morir, guerrero.
L’un eût à peine le temps de se mettre en garde, que l’autre chargea tel un bélier pour venir loger son poing sur le plat de la lame qui trémula sans ne plus jamais s‘interrompre. Ce vrombissement eut l’effet d’un frisson sur tout le corps de l’épéiste, qui se savait réduit tactiquement pour quelques secondes. Le deuxième coup, un crochet de bas en haut, ne se fit pas attendre et projeta la poigne de Sen en l’air qui réussit néanmoins à garder l’arme en main. Il fut là encore dépourvu de garde mais usa de son élancement pour rabattre d’une vitesse sans précédent le tranchant courbé du cimeterre vers les entrailles de l‘Espagnol. Une technique comme une autre, visant à retourner la force de son propre ennemi contre lui-même, mais on ne trompait pas si facilement un tel guerrier qui au lieu de continuer à attaquer naïvement, bloqua l’attaque de ses deux radius aussi rudes qu’une gemme précieuse. La fréquence des coups paraissait élevée aux yeux de tous, sauf de Roberto qui qualifiait son attitude de lente, pour lui, ce n’était que le début. L’aube d’un combat qu’il aurait fait durer jusqu’au crépuscule -s’il le désirait- fut engagé, mais cette bataille ne présentait aucun intérêt, abréger était ici nécessaire.
Il maintenait le fer de l’épée entre ses deux gantelets, bravant le Chinois d’un sourire narquois. Puis il se mit à plier la lame progressivement sous son regard impuissant. Le zèle de Sen pour s’en débattre n’y pouvait rien : il était bien trop fort. C’est alors que l’homme aux bras calcédonieux libéra la lame de son emprise, celle-ci tangua violemment et heurta le visage de Sen qui recula de quelques foulées. Le cimeterre était une arme souple pourvue d’une rudesse exemplaire, et se faire avoir de cette manière était presque une humiliation. Il releva à peine la tête que Roberto se retrouvait déjà face à lui, et enchaîna les offensives : contraint par la faiblesse de son arme face à un tel ennemi, Sen utilisait toujours ce même moyen de combat consistant à lui absorber la puissance de ses coups et à s’en servir pour infliger un retour immédiat et destructeur. Le plus souvent, il recevait un coup de poing tellement hargneux qu’il tournait sur lui-même et utilisait ce revirement comme un contre extrêmement rapide. Sa vision et ses réflexes confinés dans un tel déluge de violence se révélaient extraordinaires, mais il reculait à son détriment vers un des piliers, et donc vers les flammes. Arrivé à la limite de l’espace sépulcral, il sentit le réchauffement de son corps opérer et s’abaissa in extremis pour esquiver le poignet de son opposant qui transperça le pylône. Lorsqu’il en retira son bras, ce dernier s’écroula et l’arcane qu’il soutenait avec. Le Chinois se replaça un peu plus loin, livré à lui-même…Ah, « les autres » auraient été de bonne augure !
- Miseria… prononça Roberto inintelligiblement.
Il alla alors plonger ses Gantelets au cœur du feu, regardant par-là même le groupe juste devant lui, spectateur d’un triste affrontement que tous savaient lugubre à l’avance. Il les ressortit maintenant enflammés, prêt à réduire ce futile importun en cendres. A chaque entrechoquement giclaient des étincelles, à chaque traînée de feu s’accompagnait un froissement carbonisant l’oreille. Sen résistait, mais pour combien de temps ? Les autres qui subissaient la démonstration frénétique de l’Espagnol de l’extérieur se consternaient. Et ça n’était pas la faute à Roberto, mais bien à l’irrévérence de Sen, se répétaient-ils. Oser perturber le recueillement d’un inconnu, profaner son lieu de deuil, cela relevait d’une effronterie, d’une désinvolture et d’une inconvenance totale.
- Le temps est venu d’invoquer les Enfers…Ceci est ton lieu de pèlerinage, tu ne peux te repentir que dans la mort à présent.
Et sur ces mots, Roberto entama une marche sur le pourtour de l’arène avec Sen en son milieu. A chaque nouvelle tombe, il s’agenouillait et marquait son corps d’un signe de la croix en référence à la Sainte Trinité. Était-ce vraiment indispensable au rite ? Le concernant, il s’agissait d’un symbole inévitable. Comme pour lier le Dieu occidental, celui du Christianisme, à une cérémonie qui reposait uniquement sur la pratique magicienne. Comme pour se dire, ce n’est pas la magie qui fait ça, mais bel et bien Dieu. Pourtant, Roberto savait qu’un tel évènement ne s’expliquait pas, qu’il baignait dans l’occultisme le plus complet. Ce qu’il savait juste, c’était qu’une paire de Gantelets nommée « Lucifer » ainsi que d’autres conditions devaient être réunies. Que se cachait-il derrière tout ça ? Qu’importe, pour lui ce qui compte, c’est la profondeur de notre Foi.
Les yeux fermés sans aucune crainte, une main foulant le sol et une autre serrée devant son coeur, la chaleur des flammes ne le tourmentant pas, son genou droit posé à terre et son pied gauche enterré dans la boue échauffée, il se mit à prier avec assiduité :
« Tinieblas, vengo de allí a ustedes, Lucifer les llaman
De mis puños ahumados se escapa el dolor
El dolor de toda una vida
Una vida desgraciada
Salgan, liberen su furia
Llevense de mi en su morada para que humildemente
Les libero allí
Encarcele yo su abrazo para que eternamente
Les llevo allí
En este lugar agonizante
Que es la Tierra. »
Sous le regard méfiant de Sen, les profondeurs de cette Terre se mirent à trembler, comme si Atlas de la Grèce Antique secouait sa charge inébranlablement, alors que Roberto se redressa. Présentant un grave danger, Kratos et les autres reculèrent, observant toujours les deux hommes colorisés à leurs yeux par les flammes transparentes, comme brûlant dans un brasier infernal. Soudain, dans une détonation parvenant jusqu’aux provinces voisines, un immense geyser de feu souleva le cimetière et celui-ci parvint jusqu’au ciel. Sen fut immédiatement plaqué au sol lors de cette ascension fulgurante, tandis qu’une tornade de feu les entourait et leur empêchait d’observer les nuées menaçantes des cieux. Comme étant dans l’œil d’un cyclone, Sen et Roberto n’étaient pas touchés, mais la chaleur de ce typhon enflammé leur brûlait atrocement la peau. Cet ouragan de feu soulevé par une éruption gigantesque était visible depuis les mers, et en son intérieur deux hommes défiaient un climat démentiel.
- Je me demande bien qui de nous deux tiendra le plus longtemps, fit l’Espagnol avec sourire.
Dans leur ultime retranchement, ils se jetèrent dessus, leur tissus animés par des bourrasques flambantes, se ruant d’attaques toutes aussi barbares les unes que les autres. Aucun ne parvenait à vaincre son ennemi. C’est alors que Roberto, étonnamment, se mit à ne plus bouger, offrant une opportunité à Sen de se déporter pour lui asséner l'ultime coup de grâce. Ce qu’il fit. Sa lame allait atteindre la nuque de l’homme aux gants de feu quand soudain :
- Maintenant ! cria l’Espagnol.
Le Temps se figea. La véhémence des éléments, les rafales et le tourbillon s’arrêtèrent dans leur course, alors que le Chinois fut immobilisé dans sa position offensive. L’atmosphère s’assombrit, comme dans une nuit faiblement éclairée par la Lune et Roberto, seule personne ayant la possibilité de mouvoir à cet instant, transcenda son ennemi d’un coup de poing destructeur dans un flash éclair. Cela prit moins d’une seconde, cela était un Issen. Il avait été comme une flèche passant à travers son ennemi, et quand Sen reprit conscience, son épée trancha le vide, et le ciel reprit son agitation phénoménale, il ne comprit pas.
Comment son adversaire pouvait être derrière lui alors qu’il y a un instant, toutes les conditions étaient réunies pour emporter la victoire ? Cela prit moins d’une seconde, cela était un Issen. Comment eus-je été inconscient lors de cette conjoncture, de cette seconde qu’il manque à l’histoire de ma vie ? se demandait-il. Le plus inquiétant résidait dans le fait qu’une douleur croissante le prenait aux tripes, et lorsqu’il regarda son ventre, il y vit un trou bondé d’hémoglobine. Cela prit moins d’une seconde, cela était un Issen.
- Comment ? balbutia-t-il, le sang coulant de ses lèvres.
Roberto, dos à sa victime, en jeta les viscères au sol. Seule une poignée de guerriers pouvaient maîtriser une telle attaque, la plus majestueuse qui soit, occasionnant des dégâts faramineux et irrémédiables. Un unique coup suffisait pour mettre à mort un humain, et bien d’autres créatures.
- A présent que l’Enfer est éveillé au sein de notre Monde décadent, l’heure est venue d’invoquer les esprits qui m’arracheront de la mélancolie.
L’Espagnol se remit alors à prier dans sa langue natale :
« Cierro mis ojos al sonido de las quejas infernales
Dejo escaparse un rugido y soy llenado instantáneamente de desesperación
Todo para los que viven en la pesadilla
Ausente del fondo de mi corazón
El corazón, muerto,
Desea a este mundo escaso de lágrimas
La Esperanza. »
Tout à coup, les tombes s’illuminèrent et dans le fracas de la tornade enflammée, vingt-six âmes déchaînées poussant des cris stridents en sortirent et se mirent à virevolter dans toute leur infime nécropole. Elles n’étaient pas plus que des auras noires et mouvementées auxquelles on pouvait circonscrire une tête ainsi qu’une cape ou une longue robe obscure. Impressionnés, les deux opposants livrèrent leur attention à ce spectacle, ils en oubliaient même le bouillonnement des flambées sur leur hâle cutané. Ça et là, elles se dispersaient dans les airs et autour d’eux. Roberto, à ce moment, ne mesura pas le degré de son erreur ni des flammes. Attirées par le sang, et donc la mort, elles s’accrochèrent à Sen qui sentit leurs griffes l’emporter vers les Ténèbres. Sen, malgré son état funeste, était toujours en vie ! Et son ennemi avait maladroitement omit de l’achever, de ce fait, les esprits n’étant que des prisonniers sans grande conscience des Enfers, se trompaient de personne !
- NO, NO ÉL ! ¿No me reconocen? ! PAS LUI , NO ÉL !
L’Espagnol se précipita vers le corps du Chinois peu à peu arraché à ce cataclysme, mais ce fut trop tard. Sen fut aspiré dans l’ouverture et enlevé au Monde des vivants. Précipité dans les décombres des Ténèbres, il traversa, agonisant, le passage des Enfers. Le geyser et l’ouragan de feu cessèrent, le cimetière s’écrasa au sol avec Roberto complètement désespéré et fou de rage, à tel point qu’on entendit un hurlement qui aurait calmé n’importe quelle tempête. Lors de son plongeon, il laissa s’écouler des larmes torrentueuses imprégnées d’une haine sans précédent. Oui, il pouvait désormais pleurer, pleurer sans même penser à la fatalité, au malheur qui s'approchait allègrement, à la collision de ce cimetière qui ne lui laisserait sans doute aucune chance... Il était le seul à pouvoir entrer dans le Royaume des Morts et à en ressortir indemne. Mais Sen lui avait volé la place, son Destin était scellé, Sen n’était plus là, il était définitivement mort.