La nuit tomba sur le château. Le dîner se déroula dans la joyeuse ambiance habituelle. À la table des professeurs, on ne s’ennuyait guère. Slughorn, souvent bout en train, donnait la réplique à Anastasia Moldubec qui enseignait l’étude des Moldus. Lointaine parente de la célèbre Célestina, cette sorcière ne brillait pas par son physique ingrat. Replète à la tignasse grise ébouriffée, elle ne manquait cependant pas de charme et, quand elle riait, rares étaient ceux qui lui résistaient. Animée, elle déballa ses dernières mésaventures :
« J’ai expérimenté l’écklectricité moldue ! Elle rentre dans les murs par magie, c’est sûr ! On y accède grâce à un dispositif percé de deux trous, appelé « laprise » Curieuse, j’y ai introduit le doigt, voyez le résultat ! Mes cheveux en sont tout frisés ! Pourtant les Moldus de cette maison n’ont aucune boucle sur la tête. Il faudra que j’y retourne afin de découvrir si l’éckletricité sert à autre chose qu’à la coiffure. »
Hermione était morte de rire et avait un mal fou à le dissimuler. Harry, lui, souriait à peine, trop préoccupé à essayer de soustraire ses genoux aux mains mutines de Miss Baddream. Quel calvaire ! À tous les repas, elle revenait à la charge. Ni le ton glacé, ni les regards furieux ne la décourageaient. Parfois, il s’était levé, se réfugiant dans son bureau en prétextant n’importe quoi dans le but d’échapper à cette mante religieuse qui le pourchassait de ses assiduités. Ce soir, elle remettait le couvert ! C’en était trop ! Il se concentra et…
« Aïe ! cria la demoiselle en secouant vivement sa main.
- Que se passe-t-il, s’informa Moldubec. Y aurait-il aussi de l’écklectricité sous la table ? »
Tout le monde s’esclaffa sauf la prof de potion. Elle se redressa avec un froid « Bonsoir ! » jeté à la ronde.
Beaucoup plus détendu après le départ de cette encombrante admiratrice, Harry laissa le cognac haut de gamme lui soulager les sens. Béat, il contempla la salle encore bondée d’élèves. Une chevelure flamboyante attira immanquablement son regard… Lou-Anne ! Quelle délicieuse enfant ! Malgré lui, il s’attendrit sur cette évocation brûlante de souvenirs. Attrapeuse hors pair, possédait-elle d’autres qualités ?
« Dis-moi, Hermione, souffla-t-il discrètement à l’oreille amie, la petite Weasley… Je l’ai vue aux essais, elle est très bonne. Tu as d’autres renseignements sur elle ? Comment a-t-elle vécu cette semaine ?
- Tu t’y intéresses ? Dans le fond, c’est… normal ! Moi aussi, elle me captive. Elle est très appliquée en cours quoiqu’elle pourrait mieux réussir. Elle a eu des… pépins en potion.
- Quels genres ?
- Ta Baddream l’a prise en grippe !
- Hé, ce n’est pas ma…
- Je sais, pouffa Hermione. N’es-tu pas content que je lui aie envoyé un sortilège cuisant ? »
Si la main de Desdémone avait cuit, l’humeur de Harry, elle, se refroidit considérablement :
« Je croyais avoir réussi ce sort informulé, soupira-t-il, je constate qu’une fois encore…
- Ne désespère pas ! dit Hermione, navrée d’avoir détruit une fausse joie. Tu y parviendras. »
Plus désemparé qu’il ne le paraissait, Harry quitta à son tour la table. Direction : sa chambre, son cognac, l’oubli !
Triste nuit solitaire ! Noyé dans les vapeurs d’alcool, Harry sombra dans ses cauchemars perpétuels. Cela débutait invariablement avec une certaine lettre trouvée sur la table près d’un dîner inexistant. Ginny, SA Ginny, le plaquait ! Il revivait ces instants de démence à tambouriner à la porte du Terrier dont il se faisait éjecter par les frères Weasley venus en force. Qu’avait-il bien pu commettre pour mériter un tel traitement ? Ensuite, revenait la scène horrible, cruelle et épouvantable des derniers instants de Voldemort. Cloué par une épée au pommeau incrusté d’un rubis, un homme aux yeux rouges se débattait contre un mur. Son corps s’embrasa soudain. Une voix sifflante retentit :
« POTTER, LA MORT N’EST PAS UNE FIN ! JAMAIS ! »
En nage le dormeur se redressa. Était-il le jouet de son imagination ou bien… Non ! Quelqu’un hurlait réellement !
Sautant du lit, Harry chaussa ses lunettes puis enfila sa robe de chambre avant de foncer dans le couloir.
Perdu, il s’arrêta, essayant de distinguer d’où émanaient les cris. Tournant la tête en tout sens, il se rendit compte que cela s’ameutait… de partout ! À la lueur des flambeaux éclairant le corridor, il vit les tableaux s’agiter furieusement. Les personnages passaient d’un portrait à l’autre, marmonnant, s’énervant, échangeant des propos incohérents.
Il décida de remonter le flot des imprécations perçues. Courant follement vers les étages supérieurs, il se joignit à divers élèves et professeurs réveillés, eux aussi, par ces cris incongrus. Un groupe compact se tenait au septième étage devant le tableau déserté par la grosse dame. Lacéré de profondes entailles, le cadre présentait un bien triste aspect.
« Qui a fait ça ? murmuraient les uns.
- Pourquoi crie-t-on ainsi ? disaient d’autres.
- Ça recommence ! » s’effarèrent des connaisseurs.
Les plus érudits sur l’histoire de Poudlard ne purent s’empêcher de comparer cette mutilation à celle effectuée dix-huit ans plus tôt par un certain Sirius Black. Si d’aucuns le savaient innocent des crimes retenus contre lui, beaucoup ignoraient encore le fondement de ses mésaventures.
« Calmons-nous ! décréta Slughorn à qui le bonnet de nuit à pompons donnait l’aspect d’un pantin de foire. Essayons d’y voir clair ! Un tableau en morceaux ? Et alors ?
- Il n’est pas le seul, releva Mrs Moldubec. Voyez ! »
Effectivement, les griffures ne s’arrêtaient pas à cette unique effigie. Sur les deux pans de murs couraient des stries qui zébraient tout sur leur passage. Nombre de tableaux étaient victimes du saccage : un désastre !
« C’est un Géant, s’épouvanta une gamine.
– Oui ! renchérit un Serdaigle. Pour griffer les parois en même temps, il doit mesurer…
- Rien ne dit qu’il s’agit d’un seul être, déclara Harry. Nous allons mener une enquête pointue, soyez-en sûr ! Veuillez, à présent, regagner vos quartiers afin que nous puissions élucider ce… problème ! »
La voix de la sagesse parlait par la bouche du directeur. Encore très agités, les élèves réintégrèrent leur tour. Il ne demeura que les professeurs concernés par ce défi.
Lorsque tout fut calme et silencieux, ils affrontèrent le mystère.
« Bon ! Par où devons-nous commencer ? demanda Harry.
- Suivons ces traces, elles doivent bien mener quelque part ! suggéra Neville.
- Cela va de soi ! J’appelle Dobby ! dit Hermione. Il enverra des elfes contrôler tous les recoins… au cas où… »
Harry approuva ces mesures. Tandis que les domestiques investissaient les multiples pièces, il dirigea son groupe le long du couloir du septième étage. Comme il s’y attendait vaguement, les indices disparaissaient au niveau de la tapisserie de Barnabas le Follet, juste là où s’ouvrait la salle sur demande.
« Voilà qui est instructif ! dit Sinistra. Il ou elle est sorti de là et…
- Ou y est en entré après son méfait ! rectifia Binns.
- C’est juste ! s’exclama Hermione qui examinait les rayures. Vu le sens des grains de plâtre, le ou les individus ont fait le même trajet que nous. Ils se sont arrêtés ici !
- Une vraie petite Herlock Sholmes ! railla Miss Baddream.
- Sherlock Holmes serait plus juste, pouffa Anastasia Moldubec.
- Peu importe ! S’il est entré là-dedans, inutile d’essayer de l’y trouver, soupira Harry. Rentrons, je…
- Je voudrais m’assurer qu’il s’agit d’une créature et non d’un petit malin qui s’est amusé avec un outil quelconque, déclara Hermione, ferme.
- Excellente initiative, dit Miss Beddream d’un ton où perçait l’ironie. Et comment comptez-vous vous y prendre ? Sans doute en faisant appel à la police pseudoscientifique de vos chers Moldus ?
- Certainement pas ! répliqua vivement Hermione. Notre police…
- Peuh ! Nous n’avons pas besoin d’Aurors, nous en avons un, ici, non ? » releva Anastasia.
Se sentant visé Harry toussota, gêné :
« Je n’ai plus pratiqué depuis longtemps et les analyse de ce type n’étaient pas notre domaine de prédilection. Je… Je vais néanmoins effectuer des prélèvements.
- Je m’en occupe ! se précipita Hermione. Accio flacons ! »
Des petites fioles arrivèrent. Aussitôt, la jeune femme les réceptionna et les présenta sous les zébrures qu’elle gratta à l’aide d’une plume. Les dépôts soigneusement enfermés, elle confia les récipients au directeur.
« Vous pouvez utiliser tous les produits de mon laboratoire. Puis-je vous y conduire ? s’enquit Desdémone, une lueur coquine brillant dans ses yeux si bleus.
- Je connais le chemin, merci ! Il se fait tard, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je vous ferai part du résultat. Bonne fin de nuit à tous. »
Il s’éloigna puis se ravisa.
« Au fait, il serait bon d’interroger les tableaux sur ce qu’ils ont vu !
- Il faut d’abord situer les personnages : ils ont déserté leur cadre ! constata Vector.
- Avec un peu de chance, comme la fois précédente, la grosse dame sera chez son amie Violette ! estima Hermione. J’irai. »
Ils se séparèrent ; les uns regagnèrent leurs quartiers privés, d’autres poursuivirent l’enquête.
Enfermé dans la solitude du laboratoire, une heure durant, Harry fixa les fioles sans les voir. Il fallait bien donner le change aux autres et les persuader qu’il travaillait réellement sur ce mystère. Quantité de pots et flacons s’alignaient à proximité mais il n’avait pas la moindre idée quant à leur emploi.
Il s’assoupissait quand on frappa discrètement à la porte. Sursautant, il paniqua. Faire disparaître tout ça… Hop ! La cape d’invisibilité recouvrit le fruit de son oisiveté. Une chance qu’il l’ait en permanence sur lui.
« Ouvre ! Ce n’est que moi !
- Hermione ? s’écria-t-il en déverrouillant. Que se passe-t-il ? Une autre attaque ?
- Non, le rassura la jeune femme. Je m’inquiétais sur ton sort. Tu n’étais pas dans ta chambre, j’ai supposé que tu étais ici. Tu as avancé ? »
Entrant, elle jeta un œil inquisiteur dans les coins. La mine penaude du directeur la renseigna :
« Tu n’as rien fait, c’est ça ?
- Qu’espérais-tu ? Que, soudainement, je sois… illuminé ? C’est raté ! Je ne sais plus du tout comment m’y prendre.
- Allons, Harry, ça n’est pas si difficile !
- Vas-y, ne te gêne pas ! »
D’un geste, il dévoila l’attirail de la table.
« Tu n’as… rien commencé ? s’ébahit Hermione. Puis-je te seconder ?
- Tu es venue pour ça, non ? À toi de jouer ! »
La jeune femme contempla l’inventaire. Elle s’activa sans précipitation ; Un peu de ceci, une once de cela, un soupçon de cette potion… le tout se retrouva au contact des prélèvements du couloir. Une réaction se manifesta. Plusieurs agrégats se formèrent, se diluèrent puis… :
« Voilà, dit Hermione. Il s’agit bel et bien d’une créature. J’aurais aimé observer des traces métalliques à la place de ceci qui démontre la présence d’un être vivant.
- Lequel ?
- Impossible à déterminer à ce stade, mais tu sais, comme moi que…
- Nous sommes en phase lunaire et que les loups-garous ne prenant pas de tue-loup… »
Gravement, Hermione approuva. N’y avait-il pas au moins deux élèves susceptibles de manifester des troubles du comportement lors du changement de lune ?
« As-tu obtenu un rapport des elfes ?
- Oui, Dobby est passé me voir. Ils n’ont rien trouvé. La grosse dame se faisait consoler chez Violette. Elle a dit avoir été brutalement réveillée par un diable noir ! Elle n’a pas attendu d’être lacérée pour filer en entraînant d’autres personnages dans sa fuite. La plupart ont été localisés, ils disent tous la même chose : ils n’ont rien vu mais ont eu très peur.
- Avant d’accuser Lupin et, ou, Weasley, je propose d’envoyer ces échantillons au ministère pour une expertise plus profonde.
- Ce serait bien Harry parce que même si les apparences jouent contre eux…
- S’ils sont coupables, nous n’aurons d’autre choix que de les renvoyer. As-tu remarqué s’ils étaient du nombre des élèves du couloir ?
- Ils n’étaient pas là, j’en suis certaine. J’imagine la tête de notre ex-belle-famille ! Ils vont dire qu’on le fait exprès.
- Bah ! Ils nous accusent déjà de tous leurs malheurs… Un de plus… »
Hermione posa une main compatissante sur l’épaule de son ami :
« Je comprends, je ressens la même chose ! »
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