Chapitre 22 : L’épouvantable cauchemar de Harry.
Harry s’étira. Il avait merveilleusement bien dormi.
Quel silence !
Intrigué, il ouvrit le rideau rouge de son baldaquin. Oups, il devait avoir fait un tour d’horloge ; il faisait grand jour.
Sans précipitation, il se leva, et se dirigea vers la salle de bains. Soudain, il se figea. Où étaient les affaires des autres occupants du dortoir ? Les elfes les auraient-ils rangées ? Connaissant la propension au désordre de ses condisciples, Harry n’en resta pas moins circonspect. Lentement, il s’avança vers le coffre au pied du lit de Dean, souleva le couvercle... Vide ! Effaré, il se rua sur celui de Neville : pareil. Le coffre de Seamus l’était aussi. Déboussolé, Harry hésita à ouvrir le dernier. Ron avait-il aussi… déménagé ?
À son grand soulagement, il trouva les effets personnels de son ami, bien rangés à l’endroit prévu.
Soucieux cependant, il décida de jeter un œil dehors, tant la luminosité lui paraissait étrange. Ce qu’il vit le cloua sur place : tout le décor disparaissait… sous un épais manteau de neige.
« C’est impossible, murmura-t-il, sidéré. Tout ça… en une nuit ? »
Décidé à en avoir le cœur net, Harry fonça se doucher. Moins de 10 minutes plus tard, il descendait en courant la tour des Gryffondor.
Il ne rencontra pas âme qui vive. Poudlard avait-il fermé ? Subissait-il un sortilège ?
Quand il déboula comme un fou dans la grande salle, il crut que le plafond magique s’écroulait sur sa tête. Pourquoi avait-on déjà placé les décorations de Noël ? En théorie, il restait près d’un mois avant cette fête, non ?
Désespérément seul, il erra à la recherche d’un être vivant capable de lui expliquer ce qui se tramait. Son estomac criant famine, il dévala les marches menant aux cuisines. La porte était ouverte, il la franchit. Ô joie, les elfes oeuvraient. Au ralenti, certes, mais ils travaillaient. Regardant partout, Harry distingua Dobby et Kreattur qui s’activaient autour d’une casserole où mijotait une sauce onctueuse.
« Que je suis content que vous soyez là ! Dites, pourquoi a-t-on déjà monté le sapin et pendu les guirlandes ? »
Face au peu d’intérêt qu’on lui porta, Harry s’énerva :
« Eh ! Je vous cause ! »
Il posa une main sur l’épaule de Dobby, et tomba des nues : elle traversa l’elfe sans rencontrer de résistance.
Complètement dépassé, le jeune homme demeura inerte quelques instants, tentant d’ordonner le chaos de ses pensées. C’était impossible ! Il n’était pas un fantôme ! Il le saurait, le sentirait. Il essaya à nouveau de saisir un elfe au passage, en vain. La peur l’étreignit. Il dût se forcer à réfléchir :
« Ils ne me voient pas, ni ne me sentent ou écoutent. Moi, je les vois et les entends. Qu’est-ce qu’ils racontent ? Ils en tirent une tête.»
Se concentrant, il distingua les échanges verbaux :
« Dobby doit arrêter de pleurer sinon la sauce sera trop salée et on se plaindra, là-haut.
- Kreattur sait pourquoi Dobby pleure ; il pleure d’ailleurs pour la même raison que lui. Son maître lui manque. Il manque à tout le monde ! »
Abasourdi, Harry constata que les elfes parlaient de lui comme d’un… défunt ou du moins d’un absent. Ils avaient l’air très malheureux, des larmes leur coulaient au long du nez.
« Plus d’un mois ! Personne n’arrive à le réveiller. Hermignone est si triste ; son whisky aussi, il n’a pas voulu rentrer chez lui pour les fêtes. »
Serait-il tombé dans une pensine sans s’en rappeler ? À qui appartiendrait un tel souvenir ? En plus, il avait vraiment faim. Il s’approcha d’une table avec l’espoir de prendre un des petits pains posés sur une corbeille en osier. Comme pour les elfes, sa main passa au travers.
« C’est dingue, pesta-t-il. J’ai su ouvrir les coffres en haut et manipuler la douche. Alors ?? ? »
L’envie de hurler l’envahit ; deux personnes entrèrent stoppant net son amorce de cri.
Ron et Hermione se dirigèrent sur les elfes qui achevaient leurs préparatifs.
« C’est prêt, dit Dobby. Monsieur Potter… ?
- Toujours pareil, soupira le garçon roux en s’emparant du plateau garni. »
Ses deux amis remercièrent les domestiques, et tournèrent les talons ; Harry, très intrigué, leur emboîta le pas. Où se rendaient-ils avec cette nourriture ? Ils n’avaient vraiment pas l’air heureux, eux non plus !
Suivant les jeunes gens, Harry grimpa les sept étages dévalés peu avant. Arrivés dans la salle commune de Gryffondor, Hermione débarrassa un coin de table tandis que Ron montait au dortoir. Qu’allait-il y fabriquer ?
Il ne tarda pas à le savoir quand il perçut des pas en descente. Manifestement, Ron n’était plus seul. Qui amenait-il ?
Pour un choc, Harry reçut le plus beau de sa vie lorsqu’il reconnut le nouvel arrivant : lui-même ! Mais était-ce réellement lui, cette… ce zombie, raide mieux qu’une planche, aux yeux éteints et au teint livide ?
« Assieds-toi, commanda Ron à la statue animée.
- Mange, Harry ! » murmura Hermione presque en pleurs.
Tel un automate, son double obéit sagement, se servant des différents plats qu’il mastiqua machinalement. Encore plus ahuri, si possible, Harry se regarda manger avec l’étrange impression que son propre estomac s’emplissait peu à peu. Une sensation de plénitude se répandit dans son ventre repu.
« Bois, Harry ! »
Immédiatement, l’autre Potter s’abreuva avec le verre d’eau servi par Hermione.
« Nous allons monter, tu dois avoir sommeil, maintenant. »
Ron entraîna le zombie vers le dortoir. Sans hésiter, Harry les accompagna. Impuissant, il assista à son coucher alors qu’il n’avait aucune envie de dormir, lui.
« Repose-toi ! C’est ce que les médicomages ne cessent de répéter. À ce soir. »
Avec des gestes de profonde lassitude, Ron referma les rideaux du baldaquin, puis rejoignit Hermione qui sanglotait blottie au creux du large divan.
« Tiens le coup, c’est dur, mais… Il faut du temps, dit le rouquin en prenant la jeune fille dans ses bras où il la berça doucement.
- C’est affreux, horrible ! Tous les jours j’espère ; rien ne change.
- Ça finira forcément par s’arranger. D’ailleurs, il m’a paru mieux aujourd’hui. Il s’est habillé sans que je lui demande.
- Quoi ? bondit Hermione en se dégageant brusquement de l’étreinte. Tu ne lui as pas dit, et…
- Il a dû le faire tout seul entre ce matin et maintenant.
- Tu veux dire qu’il était habillé quand tu es monté le chercher ?
- Je pense même qu’il s’est douché. »
Énervée, Hermione arpenta le tapis de la salle commune. Les mains croisées sous le menton, elle semblait en proie à une cogitation furieuse. D’un coup, elle s’arrêta et fixa le grand rouquin avec des yeux paniqués :
« Est-ce que tu te rends compte de ce que ça signifie ? S’il se met à agir seul, Dumbledore nous l’a dit, c’est que la fin est proche !
- Calme-toi ! Nous n’avons pas su découvrir la signification exacte de ces propos ; McGonagall a bloqué le bureau. Aussi, cela peut être une excellente nouvelle.
- Comme la pire ! J’ai tellement peur. Je ne veux pas qu’il meure ! »
Là-dessus, elle courut se blottir dans les bras accueillants de Ron pour y larmoyer de plus belle.
Harry les regarda s’enlacer puis se détourna. Il n’avait pas l’âme d’un voyeur, et se sentait de trop même si les amoureux ne percevaient pas sa présence.
Profondément troublé par ces bribes d’informations, il sortit de la salle commune en franchissant la porte sans qu’elle ne s’ouvrît ; il la passa tel un écran de fumée.
Tout se bousculait derrière sa cicatrice. Cela n’avait aucun sens. Il était à la fois palpable et fantomatique.
« POURQUOI ? » hurlait son esprit enfiévré.
Il tenta de raisonner sereinement, ses pieds le conduisant inconsciemment au deuxième étage. Pas de mot de passe à donner, il gravit sans encombre le colimaçon jusqu’au tableau endormi de son mentor. Pensif, il le fixa longuement avant de se décider à parler :
« Monsieur ? Professeur Dumbledore ? Je suis là. M’entendez-vous ? »
Ses épaules s’abaissèrent de vaine lutte. Il amorçait un demi-tour quand une voix douce résonna :
« Harry ? Enfin ! »
Se retournant, radieux, Harry en bafouillait d’émotion :
« Vous… Vous m’entendez ? Je… Je suis perdu. Aidez moi, je vous en supplie !
- On le serait à moins, Harry ! Ainsi, tu as rencontré Sylviane. Une fort jolie personne, n’est-il pas ? Elle a été bannie et condamnée à vivre en recluse car elle pétrifiait tous ceux qu’elle rencontrait. Si j’avais su qu’elle était en Amazonie ; je t’aurais dit de te méfier d’elle. Quelle idée de t’être laissé piquer par un Bisstique.
- Moi ? Je n’ai pas été… »
La mémoire lui revint, tranchante tel un couperet : les insectes de la reine. C’est vrai qu’il s’était senti faible en reprenant la moto puis… Un grand trou noir.
« Je ne l’ai pas fait exprès. Qu’est-ce que cette bestiole m’a refilé ? La maladie du sommeil ?
- Harry ! Seule, la mouche tsé-tsé inocule cette maladie moldue. Toi, tu as contracté… hélas bien pire.
- Expliquez-moi ! Ron et Hermione parlaient d’une fin proche. Vais-je mourir ? »
Le jeune homme et le vieillard se toisèrent dans un mutisme embarrassé.
Toussant, Dumbledore chercha ses mots :
« Au fait… Nous ne savons pas. Au bout d’un temps d’incubation – celui que tu as vécu dans le coma – il semblerait que le corps du malade se dédouble…
- Je m’en suis rendu compte, merci.
- Ne sois pas si amer. Je ne fais qu’exposer nos faibles connaissances du phénomène. Nous dirons que tu es… dans de sales draps. Ceux qui, comme toi, ont subi ce dédoublement… ne sont plus là pour le raconter.
- Ils sont morts ? Tous ? s’étrangla Harry.
- Je suis désolé, la réponse est oui. »
Assommé par cette révélation hautement pessimiste, Harry demeura figé quelques secondes.
« Nous ne pouvons faire que, je dis bien que, des suppositions sur ton état.
- Eh bien, quelles sont-elles ? soupira le garçon prêt à tout encaisser. Il y a pourtant un truc qui ne colle pas dans votre histoire ! Comment sait-on qu’un dédoublement s’opère puisque les malades n’ont jamais rien raconté ?
- C’est très bien, Harry. Je vois que, comme toujours, même dans les graves moments, tu parviens à réfléchir. On le sait, ou au moins on l’a deviné, parce que d’ici peu, un jour ou deux au plus, tu seras capable de manifester ta présence.
- Je pourrai parler aux autres ?
- Pas parler ni écrire, selon les rares expériences antérieures ; mais déplacer des objets, c’est certain.
- Une grâce que l’on accorde au condamné, c’est ça ?
- Peut-être. Une sorte de rémission afin de trouver le moyen de réveiller ton corps physique. Et, j’aborde une théorie toute personnelle, je pense aussi que c’est une chance d’être dans cet état.
- Je vous assure que je m’en passerais bien. Qu’est-ce qui vous amène à cette conclusion ?
- Je crois que si tu parviens à te retrouver… complet, tu seras en mesure… d’inverser le cours du temps.
- QUOI ?
- Je crois que lorsque tu te réveilleras, tout ce que tu auras vécu entre ton dédoublement et cet instant-là, n’aura pas encore eu lieu. Tu serais alors capable d’empêcher certains évènements de se produire.
- Je ne comprends pas ! Quoique… »
Sourcils froncés, Harry s’abîma dans de profondes réflexions. Il s’éclaira soudain :
« Voilà pourquoi vous parliez de chance ! Si j’arrive à retourner dans mon corps, je devrai avertir, euh… prévenir quelque chose ou quelqu’un de…
- C’est à peu près ça, oui ! C’est aussi la raison pour laquelle, toujours selon mon point de vue, les autres malades sont définitivement… partis. Ils ont, en quelque sorte, raté leur mission.
- Ah ! En ce cas, cela signifie aussi qu’un danger est imminent ?
- C’est probable mais pas certain. Nous ne faisons qu’échafauder des hypothèses, Harry. Tout ce que je viens de dire n’est peut-être que du vent. Personne…
- D’accord ! Inutile de le répéter. On verra ce qui se passera. Merci de vos conseils, même s’ils ne servent pas à grand-chose. Au revoir. »
L’esprit chamboulé, Harry sortit, maussade.
La journée s’écoula tristement. Harry restait debout, il ne pouvait même pas s’asseoir, et s’étonnait de ne pas passer au travers des planchers. Sans cape, le froid vivifiant ne l’atteignant pas, il accompagna Ron et Hermione jusqu’à la cabane où il les vit s’occuper de l’antidote. Manifestement, les racines d’hypercharacias avaient été ajoutées, le mélange présentait une teinte bleutée très encourageante. Selon la recette découverte dans le souvenir de Varius Inops, la préparation nécessitait une surveillance judicieuse, et trois tours de baguette toutes les 12 heures.
Harry imagina ses amis venant ici la nuit pour remuer la mixture. Les pauvres, ils devaient être assez fatigués par ces déplacements constants. Dire qu’il ne leur était d’aucune utilité.
Toujours à leur suite, il les regarda réviser leurs cours en s’affligeant du retard qu’il accumulait. Dans le fond, si son destin était déjà celé, pourquoi se tracasser pour des ASPIC qu’il ne réussirait pas. Et Voldemort, lui, allait-il gagner ? Ça non ! Rien que pour cette raison, Harry se jura de tout faire pour rentrer dans son corps afin de contrer le Seigneur des Ténèbres.