Ils cogitèrent une bonne partie de la nuit afin de préparer une stratégie. Il fallait trouver l’occasion de s’éclipser discrètement, et de revenir aussi entier que possible. Avec la visite à l’Ordre-du-Phénix prévue pour le lendemain soir, il était hors de question d’agir avant le week-end. D’autant qu’ils ignoraient combien de temps durerait leur escapade.
« Si on avait un retourneur de temps, on serait revenu avant d’être parti ! soupira Ron en s’étirant sur le divan où les genoux de Hermione lui servaient d’oreiller.
- Tu sais qu’on les a tous fracassés au ministère, rappela la jeune fille. C’était très pratique ; tu te souviens, Harry ?
- Hein ? Pardon ? Je ne suivais pas. »
Un retourneur de temps ! Que n’aurait-il pas donné pour en posséder un ? Pourquoi ne les avait-on pas employés à la mort de ses parents ? On aurait pu empêcher tant de crimes !
« Je me demandais où Dumbledore avait pu récupérer un si vieux souvenir, dit-il tout haut.
- C’était un tel sorcier ! soupira Hermione. Il disposait de ressources que nous ne posséderons jamais, hélas.
- C’est décidé : samedi, nous demanderons de la viande crue et du sang aux cuisines ; l’odeur devrait appâter les Sombrals. On se glissera dans la forêt interdite, et nous partirons, conclut Harry. »
Assez nerveux, Harry, Ron et Hermione attendaient la venue de la directrice pour être conduits au nouveau bâtiment de l’Ordre. Seuls, près de la grille extérieure, ils s’angoissaient.
« Tu es certain que c’est la bonne heure ? demanda Ron.
- Tu as vu le petit avion comme moi : Aujourd’hui, 22 heures, à la grille ! Je vous fais confiance pour passer inaperçus. Prenez vos balais. Elle a un peu de retard, mais… »
Il fut interrompu par un bruissement synonyme d’une approche. Méfiants, ils se dissimulèrent dans des buissons proches dont ils émergèrent en reconnaissant Mrs McGonagall qui arrivait à vive allure.
« Excusez-moi pour ce retard ! Allons-y, s’il vous plaît. Personne ne sait que vous êtes dehors, au moins ? »
D’un geste de sa baguette, elle ouvrit le cadenas ; le trio se glissa à sa suite.
« Montez sur vos balais et restez groupés sinon le sort de Désillusion ne fonctionnera pas correctement. »
Ils n’avaient aucune idée de l’endroit où la directrice les menait, et elle se garda bien de le leur révéler.
À une altitude assez élevée, ils volèrent environs une demi-heure avant que Mrs McGonagall amorce lentement la descente.
Harry, au travers des bancs de nuage, ne vit briller aucune lumière en dessous de lui. Manifestement, ils n’abordaient pas une agglomération, mais la rase campagne. Ils atterrirent silencieusement au milieu d’un champ en friche. Les trois jeunes gens se hâtèrent à petits pas derrière la directrice, en prenant soins d’éviter nids-de-poule et ornières embourbées.
Mrs McGonagall s’arrêtant brusquement, ils faillirent se tamponner les uns les autres. Ron étouffa un juron, Hermione lui avait écrasé les orteils.
Mais où était le bâtiment ? Harry scrutait l’obscurité, il ne distinguait aucune construction. Il ne savait trop à quoi s’attendre, sans doute à un phénomène tel celui vécu lors de l’apparition du 12 Square Grimmaurd.
Aussi fut-il assez surpris quand la directrice pointa sa baguette vers le sol et dessina… une porte. Elle tendit ensuite à Harry un bout de parchemin qu’il déchiffra grâce à un « Lumos » à peine audible. Il n’y avait qu’une seule phrase :
« Le nouveau siège de l’Ordre est dans la Cave du pré de Mr Stan Wick ! »
Dès que ses amis eurent lu le billet, la porte s’ouvrit, dévoilant un escalier descendant qu’ils empruntèrent en silence.
En voilà, des marches ! Harry se demandait s’ils atteindraient le centre de la Terre lorsque, enfin, il perçut des voix.
Mrs McGonagall frappa le panneau de la nouvelle porte qui se présentait à eux. Ils entendirent un cliquetis de serrure puis Molly Weasley montra son nez avant de les faire entrer en souriant.
« Nous étions inquiets ! souffla-t-elle en embrassant les jeunes gens.
- C’est de ma faute, Molly ! J’étais en retard ; excuse-moi. Tout le monde est-il là ? »
Lentement, Harry fit un tour d’horizon. Dans cette pièce aux murs dépourvus de décorations, un bric-à-brac de sièges était disposé autour d’une épaisse table en chêne. Dans un coin, une vaste cheminée consumait de grosses bûches qui réchauffaient cette salle, autrement glaciale. Il distingua aussi un vieux fourneau sur lequel chauffaient des bouilloires. Passé ce décor peu reluisant, Harry s’attarda à identifier les membres présents.
Le couple Lupin-Tonks interrompit sa conversation avec Hestia Jones, toujours les joues roses, pour le saluer d’un geste amical de la main ; Alastor Maugrey tourna son œil magique sur lui, tandis que Diggle Dedalus jouait avec son haut-de-forme violet. De la famille Weasley, il ne manquait que Charlie et Ginny. Le grand noir, Kingsley Shackelbolt, s’avança vers les arrivants, les conviant à s’asseoir.
« Du sang neuf ! dit-il en envoyant une bourrade dans le dos de Harry. James serait fier de toi, mon garçon. »
Molly proposa thé et biscuits, puis vint la discussion. Arthur s’éclaircit la voix :
« Nous sommes heureux de vous compter parmi nous, mes enfants. Nous avons voté votre intégration qui a été acceptée à l’unanimité. Malgré le décès de notre fondateur, le regretté Albus Dumbledore, nous devons poursuivre la lutte. Je n’ai pas compris pourquoi, mais on m’a désigné d’office pour être le chef de l’Ordre. »
Harry approuva vivement de la tête ; aucun choix ne lui paraissait plus adapté.
« Alors, je vais commencer par les mauvaises nouvelles : j’ai appris, ce matin, la mort de notre ami Elphias. Son corps a été retrouvé… calciné dans les décombres de sa maison. Inutile de souligner qui est à l’origine de ce sinistre. »
Les mines s’allongèrent, Molly et Mrs Jones sortirent leur mouchoir.
« Grâce au polynectar, il semblerait qu’un Mangemort ait revêtu l’apparence de la femme de feu Dodge et… »
Arthur s’interrompit pour Houspiller Fred et Georges qui rigolaient dans leur coin :
« Vous trouvez ça risible ? gronda-t-il, fâché.
- Oui ! Enfin, pas ce drame, mais tu viens de dire feu Dodge alors qu’il est mort brûlé. »
Mr Weasley, confus, s’embrouilla légèrement :
« C’est exact… Excusez-moi ! Où en étais-je ?
- Au polynertar, lui souffla Molly.
- Oui ! Ce qui prouve que, tous, nous devons redoubler de prudence afin d’éviter de faire pénétrer chez nous des gens qui se feraient passer pour d’autres.
Les bonnes nouvelles, maintenant : si Sturgis n’est pas avec nous ce soir, ce n’est pas grave ! Il m’a averti par hibou qu’il pensait bien avoir repéré la retraite de… Rogue ! »
Harry, comme les autres sursauta mieux que sous l’effet d’une bombe.
Il sauta si violemment en l’air qu’il faillit tomber de sa chaise.
« Où est-il ? cria-t-il, hors de lui. Il ne faut pas laisser passer une occasion pareille. Qu’attendons-nous ? Allons-y !
- Du calme, Harry ! dit Kingsley. Dès que nous aurons confirmation, nous irons en force lui régler son compte.
- Et s’il démasque Sturgis, c’est lui qui trinquera ! répliqua Harry avec fougue. Pourquoi l’abandonner seul à une telle mission ?
- Tu ne connais pas beaucoup Sturgis, dit Maugrey Fol Œil ! Son séjour à Azkaban, pour avoir simplement été soumis à l’Imperium, a accru son désir de vengeance. Tu peux lui faire confiance pour ne pas s’exposer inutilement.
- Si je peux avoir confiance en lui, ce n’est pas le cas pour Rogue !
- Cela ne sert à rien de t’énerver puisque, même si nous voulions l’aider, nous ne savons pas le localiser ! dit doucement Remus. »
Cette remarque fit fondre les espoirs de Harry. Il aurait tant souhaité courir abattre cette vermine de Severus.
« Nous l’aurons ! assura Arthur avec un petit sourire. Pour le reste… je crois que Minerva a une déclaration à nous faire. »
Mrs McGonaGall se leva, et rajusta ses lunettes carrées pour s’adresser au groupe :
« J’ai pu discuter avec Albus : c’est la raison de mon retard. Il m’a raconté qu’il avait confié une mission spéciale à Mr Potter et ses amis. Il n’a pas voulu m’en dire davantage malgré que je l’en aie instamment prié. Aussi, je demande au trio concerné de nous révéler ce qu’il sait, et que nous ignorons. »
Harry ne s’attendait pas à être ainsi placé sur la sellette devant l’Ordre presque au complet. Il consulta ses amis du regard, puis se lança :
« Je suis désolé, nous ne pouvons parler de ça, à quiconque… même pas à vous. Si le professeur Dumbledore désirait le secret… C’est qu’il avait ses raisons et je crois savoir lesquelles : il y a un traître dans nos rangs. »
C’était la soirée des coups de tonnerre. Mrs McGonagall renversa sa tasse de thé ; Les joues de Hestia Jones pâlirent.
« Qu’est-ce que tu racontes, Harry ! s’emporta Maugrey. Tu débarques à peine, et tu nous offenses !
- Ce… Je n’avais pas l’intention de vous vexer : c’est ce que pensait Dumbledore. D’ailleurs, Mondingus Fletcher est suffisamment roublard pour jouer dans les deux camps. »
Un grand silence suivit ; on aurait pu entendre les rouages des cerveaux en pleine action. Arthur intervint :
« Si tu crois qu’il y a un traître, et que c’est Ding, pourquoi ne nous dis-tu pas…
- Harry ne dira rien, parce qu’il a promis ! répliqua Hermione.
- Et vous, mes enfants, avez-vous aussi promis de vous taire ?
- Nous, on a juré à Harry, ce qui revient au même, conclut Ron. »
Les plus âgés échangèrent des murmures et des regards navrés.
« Bon, puisque ce débat est clos, passons à nos autres sujets, reprit Arthur, manifestement désappointé.
Qui est désireux de s’occuper des Lestrange ? Rodolphus et Rabastan courent toujours ! On les a signalé dans le Kent où une famille de sang-mêlé a été torturée, puis froidement assassinée. Je vous passe les détails horribles de cette exécution, mais… Oui, Kingsley ? »
Le sorcier noir levait la main pour réclamer la parole que lui accorda Mr Weasley :
« Je souhaite m’en charger, mais j’aimerais savoir si quelqu’un a des nouvelles de Graup, le demi-frère de ce pauvre Hagrid. »
On se consulta. Nul ne semblait avoir de réponse.
La soirée s’avançant, aucune suggestion ne naissant, l’assemblée fut dissoute. Molly, aidée d’Elphias et de Tonks, remonta le moral des troupes par une seconde tournée de thé agrémenté de vieux rhum pour les amateurs.
« Merci ! déclina Mrs McGonagall. Quand je vole, je ne bois pas. »
Harry observa longuement la tasse fumante qu’on lui avait remise. Pourquoi se sentait-il soudain si mal à l’aise. Un souvenir lui chatouilla l’esprit. En un éclair, il se revit dans le bureau de Dolorès Ombrage lorsqu’elle avait tant insisté pour qu’il boive son thé qui contenait…
Il donna un bref coup de coude à Hermione, secouant négativement la tête en désignant le breuvage. Capté cinq sur cinq, le message fut transmis brutalement à Ron qui avançait les lèvres vers la porcelaine. VLAM ! La fine tasse éclata sur le carrelage.
Ron s’excusa ; sa mère usa du « Recurvite » pour éponger les dégâts et d’un « Reparo » pour rassembler les morceaux.
La Cave se vida progressivement. Lupin attira, en douce, Harry à distance des oreilles indiscrètes :
« Je te félicite pour ton inébranlable fidélité à Dumbledore. J’aurais voulu te prévenir des intentions de l’Ordre, mais J’étais… occupé. »
Vu l’aspect maladif de l’ancien professeur de DCFM, Harry comprit facilement. La pleine lune venait de s’achever ; le loup-garou avait dû souffrir des heures pénibles. Une puissante accolade s’échangea ; ils se quittèrent.
Le retour s’effectua dans un mutisme chargé de suspicion. La directrice, sans un mot, mena le trio à bon port, effectua un salut très sec puis regagna ses quartiers.
Harry et ses amis rejoignirent leur tour, la mine sombre.
« Pourquoi as-tu cassé ma tasse de thé ?
- Ron, mon chéri, tu n’as pas compris ?
- Quelqu’un avait versé du Veritaserum dedans ; mes deux mains à mordre par un Géranium dentu qu’elle en contenait ! grogna Harry, très troublé.
Il y a réellement un traître chez nous ; il était présent ce soir. On nous a admis, plus pour nous faire avouer ce que nous savons que pour réellement adhérer au groupe.
- Un piège ? s’effara Hermione. Tendu par qui ? »
Pensivement, les trois amis se séparèrent pour la nuit