« Je vous avais prévenu… Je ne pensais pas que ça se manifesterait comme ça, mais j’avais bien dis que c’était une mauvaise idée. Dès le début de l’opération, d’ailleurs…
- Oh, la barbe…
- Mais enfin, elle vous va comme un gant ! »
L’Eternel tripota négligeamment quelques faisceaux de foudres qui pendaient à sa ceinture, promesse d’une humeur orageuse. Je reculais donc en esquissant un Mea Culpa hatif. Il était assis accablé, sur un trone de nuages éthérés. Tout dans mon imbécile bonté, je voulus le consoler.
« - Il est vrai que vous n’auriez pas pu vous en douter… Les vivants sont si étranges… Si seulement n’addulaient-ils pas que des boulets….
- J’espère que vous ne sous-entendez rien de facheux par là, gronda Dieu.
- Pas du tout »
Décidement, il fallait se rendre à l’évidence : l’opération de réhabilitation du Bien avait échouée. Dès l’arrivée de Steevy Boulay à la porte du paradis, les choses s’étaient annoncées fort mal. Le blond fraichement fauché avait immédiatement fait l’objet d’une dépèche Infernale. Satan le réclamait. Le corps du message tenait en ces termes :
« Avec les conneries que ce gars a dites et faites, il faudrait s’y mettre à plusieurs pour le remplacer. Hors je ne suis pas près à l’échanger, contre tous les nuages du Paradis. L’autoriser à y entrer serait une usurpation.
Cependant, Je conssent que la connerie ne fait pas partie des sept péchés capitaux. Ainsi, il n’effectuera qu’un simple passage au purgatoire, d’une durée de deux millénaires sans réduction de peine. (les faits incriminants sont tous consignés sur le CD-rom ci-joint. Le traditionnel papier ne convenait pas par soucis écologique) »
La réaction du Saint Siège ne s’était pas faite attendre. La Mort se vit recevoir une liste de personnalités à évincer : membres d’émissions de télé-réalité, divers chanteurs et chanteuses forts connus, et même plusieurs personnalités politiques influente. Je restais pantois face au résultat… Etonnant de constater à quel point la bêtise, la drogue, l’alcool et les détournements de fonds avaient corrompu l’élite du monde des vivants… Les petits saints en herbe étaient, les uns après les autres, refoulés en Enfer à la suite de longues procédure administratives…
« On pourrait attendre la sortie du purgatoire de tous ces cocos… ?
- Beaucoup trop long. D’ici là, la chrétienté aura probablement été supplanté par le satanisme. Satan m’a déjà fait parvenir plusieurs bouquets de fleurs pour me remercier de lui envoyer de nouvelles mascottes. Mascottes qui ne m’aiment guère. Pourtant ne suis-je pas qu’amour ?
- C’est quand même vous qui avez signé leur arrêt de mort. Ou devrais-je dire de vie.»
Dieu se prit la tête entre les mains. Steevy et les ex-futurs-saints, au lieu de servir l’essor du Paradis étaient devenus généraux de l’Enfer. Je lui rappelais aussi les sommes perdues en pots de vins, et il sembla s’avachir encore plus. La situation était grave, très grave. Pour sûr, Satan n’en resterait pas là. L’Eternel releva lentement la tête et me fixa, alors que je commençais à jurer d’un langage peu conventionnel.
« Mais bien sûr…
- Euh… quoi ? J’ai une tache sur ma toge ?
Dieu se leva, et déclara d’un acte sollennel :
- O toi, saint Christophe, qui est si proche de l’attitude des vivants de par tes actes et tes mœurs, je te proclame Sauveur du Paradis. Tu retourneras sur Terre pour propager la parole de… enfin, la mienne quoi.
- Mais… Je …. Bégayais-je, sous le choc.
- Vous verrez, avec vos talents de baratineur… Une ou deux parties de baby-foot et c’est dans la poche ! »
Il claqua des doigts, et le Conseil entier apparu. J’allais, pantelant, m’asseoir a mon propre siège, mais Dieu me retint de se main forte.
« Messieurs les membres du Conseil, vous êtes réunis ici pour officialiser la rennaissance de notre frère ici présent, qui deviendra, dès quelques minutes, le Sauveur du Paradis.
Tous les regards convergèrent vers moi, et les premieres esclaffades commencèrent très vite à résonner. Dieu, qui me tenait toujours l’épaule, s’expliqua calmement :
- Lequel d’entre vous peut se prétendre aussi fin pratiquant des activités humaines ? Roter les lettres de l’alphabet n’est pas donné à tout le monde et lui permettra de mieux comprendre les vivants.
- Mais je n’ai jamais ….
- Ne mentez pas, je vous ai vu.
- Bon…
Dieu se gratta la barbe et reprit, dans le silence le plus total.
- Et puis de toute façon, je doute qu’aucun autre d’entre vous ne fusse volontaire pour retrouver les inconvénients de l’existence charnelle : la fin, le froid, la tristesse.
- Mais moi non plus je ne suis pas volont…
- Si, vous l’êtes, coupa Dieu.
- Bon…
Les membres du Conseil hochèrent tous de la tête, et donnèrent chacun leur accord en levant lentement la main devant eux. C’était fait. J’étais le Sauveur. Curieusement, je n’en ressentait pas vraiment du plaisir.
- Bonne chance, petit : trouve-toi une place influente, et tâche de convaincre les grands politiques. Bush, tout, ça…
- Mais.. Et mes affaires ?
- Tu n’auras qu’à claquer des doigts.
Je restais coit.
- Allez, bénis sois-tu !
Les nuages se dérobèrent soudainement sous mes pieds, et je vis disparaître au-dessus de moi la salle du Conseil, ainsi que les visages que je cotoyaient depuis plusieurs siècles. Etaient-ce des sourires forcés, qu´il affichaient ?