Chapître 13 : Euphorie.
Ashura se releva, et observa le gouffre, les yeux ronds. Puis elle se retourna vers Shadow, et lui demanda, étonné :
- Ou sommes nous ?
- Au bout du cauchemar, réponda Shadow.
- Mais comment ... ?
- Je vous ai portés, dit t´il simplement.
Un lourd silence plana. Ashura baissa la tête, et se mordit la lèvre : elle était atteint en plein dans son incommensurable fierté. Enfin elle lâcha :
" Merci ."
Shadow ne répondit pas, et aida Corthus a se relever. Il était encore plus étonné qu´Ashura, mais sa nature chaleureuse le rendit plus éloquent :
"Merci. Sans toi, nous serions resté là bas jusqu´à la mort, enfermés dans les prisons de nos propres esprits. Soit certain que je ne l´oublierai pas. Merci encore."
Voyant qu´Ashura éprouvait une légère gêne, Firevolt coupa net les remerciements, en disant :
" Vous voyez la montagne là bas ? C´est le Jukaly. De chacun de ses côté est situé un avant poste Mizutien rempli de guerriers échidnés. On va donc devoir escalader la montagne, mais ça ne sera pas une partie de plaisir : les avalanches sont très fréquentes, et des séismes sont à craindre.
- Il n´y a pas de volcans, tant que tu y es, plaisanta Zéphyr.
- Ce n´est pas impossible, répondit gravement Firevolt.
Zéphyr sentit une boule lui montait dans la gorge ; il détestait le feu. Lui, son élément était le vent, et l´eau ; il aimait les délicates caresses des vagues, les chansons des cascades, les vents rassurants. Firevolt, lui, semblait heureux de cette perspective. Si Zéphyr préférait la torpeur de l´eau et les berceuses de l´air, lui préféraient la brutalité de l´éclair, la voracité du feu, et les langues léchantes de la lave. Ils étaient complétement opposés, et pourtant ils s´entendaient à merveille, grâce à leur seul point commun : ils étaient des gardiens.
Pendant que les deux chao envisageaient, soit avec crainte, soit avec délice, la possibilité d´un volcan, les trois autres se consultèrent d´un hochement de tête ; ils avaient faim. Corthus voulut prendre son sac, mais il s´aperçut qu´il l´avait laissé dans la forêt ténèbreuse. Embêté, il essayait de remédier au problême, quand Ashura devint soudainement bizarre. Avec une étrange lueur verte dans ses yeux noirs, elle tendit ses bras devant elle, et commença une sorte de rituel.
Elle ouvrit la bouche, et un chant très doux s´échappa de ses lèvres vermeilles. Il était magnifique, emplissant l´âme d´un irascible besoin de paix et d´apaisement. Tous s´immobilisèrent devant l´action de la mélodie, inspirant l´air à grands poumons. Tout était serein, tout était calme. Et puis lentement, devant les paumes ouvertes d´Ashura, un prodige s´accomplissa. Une timide pousse s´éveilla de son long sommeil dans la mère nature, croissant et prospérant. Pendant que Shadow assistait à la scène, déboussolé, Ashura se mit à chanter plus vite, d´un ton plus entraînant, plus confiant et plus vivifiant. Et des fruits poussèrent sur le jeune arbuste comme si ils avaient toujours été là, caché par le tronc profond. Les fruits étaient des pommes, avec un vague semblant de pêche. De la pomme il avait la forme et la teinte, de la pêche lui venait son agréable goût sucré et sa texture moelleuse. Shadow en prit un, envouté, et il le porta à sa bouche ; un délicieux tremblement le secoua : il ne croquait pas dans un fruit, mais il croquait en plein dans l´émotion. Il alla chercher dans une partie inexploré de lui même, et il changea du tout au tout. Ses yeux rouges de sang furent rouge de passion, son visage sombre s´éclaira d´une lumière chaleureuse, et même sa couleur noire sembla blanchir. Mais le plus fascinant de ces miracles, fut que pour la première fois de sa vie, il eut envie d´aimer, et d´être aimer en retour - Longtemps après, il garderait l´effet de cet envoutement mystique - . Son insensibilité en prit un sérieux coup, et il s´avança vers Ashura, et lui prit la main. Puis il se mit à chanter à son tour, unissant sa voix à celle de l´hérissonne. D´abord surprise, elle accepta le changement avec transport. Ils joignirent leurs efforts, mélangeant la voix de ténor de Shadow à la voix cristalline d´Ashura, comblant les faiblesses de l´autre mutuellement.
Un son fabuleux en sortit, si fabuleux que la pousse acheva sa croissance, en formant un arbre grandiose. Symbole de l´union des deux protagonistes, il avait les flammes rouges de Shadow, et les méches vertes sauvages d´Ashura. La preuve vivante que l´union fait la force. Ils prirent le résultat de leur labeur, et les dégustèrent avec délectation ; ils avaient l´impression d´être rassasié pour des semaines. Après cela, sans mot dire, tous reprirent la route, euphorique, avec Shadow en tête. Ils marchaient, dans le silence, non pas le silence troublant des tragédies, mais le silence qui suit un intense bonheur. Puis il ne purent plus se retenir. Ils se mirent à foncer vers la montagne, courant comme des dératés, toujours plus vite, toujours plus vite, évitant rocher, sautant par dessus branchages, essuyant poussière et vent. L´enchantement les rendant insensible à la fatigue, insensible à la douleur, ils n´avaient aucune raison de s´arrêter : ils foncèrent donc, escaladant même le haut Julaly. Ils esquivaient sapins et autres conifères, escapadant les fissures et divers obstacle. Comme ils arrivaient au sommet neigeux du mont ils s´arrêtèrent devant la descente. Shadow fit alors apparaître, sans trop savoir comment, des espèces de snowboards qu´il lança à Corthus et à Ashura. Toujours euphorique, ils empoignèrent chacun le leur, et s´élancèrent sur la piste enneigé de la montagne.