-LA FUITE-
Dans un mouvement de recul instinctif, Elouan se retourna violemment et braqua le faisceau blafard de sa lampe sur le monstre. La vision qui se révéla le pétrifia sur place.
Une bête énorme haute de deux mètres cinquante environ le surplombait. Sa gueule était tordue dans un rictus de souffrance alors que ses petits yeux se plissaient sous l’agression lumineuse. Il avait de longues pattes poilues ornées de griffes épaisses, effilées et sales.
Au centre de son ventre se dessinait un cercle jaunâtre.
Le fauve grognait furieusement, momentanément aveuglé.
Profitant de ce répit, Elouan tenta de remettre ses idées en place pour déterminer ce qu’il avait en face de lui. Au vu des crocs baveux, de l’haleine fétide du carnivore et des petites oreilles, il pensa à un Ursaring. Il y avait cependant, mis à part la taille anormalement élevée de l’animal, un détail qui ne revenait pas son esprit. Malgré la crasse qui souillait la fourrure épaisse, Elouan distinguait nettement la couleur verte inhabituelle chez ce pokémon Ours.
Cette remarque ne dura que quelques secondes car le monstre, ayant recouvré la vue, lança une patte vengeresse vers la lampe torche, lacérant au passage l’avant-bras de l’adolescent.
Dans un hurlement de terreur et de douleur, Elouan lâcha la torche et bondit sur le coté.
Rendu confiant par ce coup d’estoc, l’ursidé rugit et gonfla son large torse souillé.
Elouan serrait les dents en maintenant son bras blessé contre lui.
Avisant la sortie, légèrement moins sombre que le reste de la salle, il tenta une sortie. L’Ursaring ne comprit pas tout de suite ce qui se passait, et réagit lorsque le jeune homme était déjà en train de courir dans le couloir.
La peur au ventre, Elouan fuyait le monstre à toutes jambes. Ses pensées n’étaient plus dirigées vers l’étrange pelage vert du fauve, mais plutôt sur la sortie, et éventuellement sur un moyen de récupérer Méphisto rapidement. Derrière lui, le Goélise volait à tire d’aile en se cognant contre les murs, poussant des cris affolés.
Le fauve s’était finalement mis à leur poursuite. Dans un halètement vorace, il bondissait dans l’étroit couloir, s’approchant inexorablement de ses proies.
Elouan parvint à l’échelle, qu’il grimpa en serrant les dents sous la douleur de sa main sanguinolente. Encore quelques échelons, et il serait dehors. Il pourrait alors remettre la plaque d’acier sur l’ouverture, et la caler avec un bureau. Mais une patte griffue lui saisit la jambe en entaillant le mollet. Dans un autre cri de souffrance, Elouan tenta de se dégager. Il occupait toute l’ouverture, emprisonnant le Goélise entre son corps et l’Ursaring.
Après quelques mouvements, les griffes s’emmêlèrent dans le bas de son jean.
« Encore un peu … Encore un peu ! » se récria Elouan, rendu fou par la peur.
Il lui vint alors une idée qui le hanterait toute sa vie.
Se retournant vers le fauve qui brassait l’air de sa patte vers le Goélise, il frappa l’oiseau en plein vol pour l’envoyer vers la gueule pleine de crocs.
Déstabilisé, l’Ours vert attrapa le volatile qui n’arrivait même plus à piailler et chuta au bas de l’échelle de fer.
Le jean déchiré, Elouan sorti en hâte et, sans réfléchir sur ce qu’il venait de commettre, il étouffa les rugissements cruels en faisant glisser le panneau d’acier.
Il renonça à déplacer un meuble, s’estimant trop mal-en-point.
Claudicant et respirant difficilement, il sortit du bâtiment, puis de la ville fantôme.
Maintenant qu’il n’était plus directement pourchassé, il reprenait lentement ses esprits.
Sa main le brûlait atrocement et sa jambe le lançait également. Il savait que la plaque d’acier ne retiendrait pas le monstre bien longtemps. Mais il savait aussi qu’il avait quelques minutes d’avance sur son prédateur. Quelques minutes qu’il avait gagnées de la façon la plus ignoble qui soit. En sacrifiant un faible pour pouvoir fuir le danger.
Refusant d’y penser davantage, il pénétra dans la forêt et suivi le chemin qu’il avait emprunté quelques heures auparavant en sens inverse.
Finalement, il déboucha dans sa petite clairière. Méphisto l’attendait, les oreilles dressées. Il savait que quelque chose de grave se tramait. Elouan lui fit signe d’approcher et le mit au courant de la situation. Le molosse opina du chef et guida son maître vers une colline pierreuse et escarpée. Elouan suivi son pokémon en remerciant le ciel qu’il se soit remis.
L’ascension fut très rude. Sous le soleil de plomb, Elouan se crispait pour essayer d’atténuer la douleur. Il ne savait pas ce qui allait se passer, mais il faisait confiance à son compagnon.
D’ailleurs, Méphisto avait disparu quelques minutes auparavant vers un massif de fourrés verdoyants. Quelques instants après, des volutes âcres de fumée noirâtre s’élevaient dans les airs.
Sans réfléchir à la raison de cet incendie, Elouan se laissa tomber sur le plus haut rocher de la colline, attendant Méphisto.
Ce dernier revint en toute hâte et aboya vers son maître. Elouan su immédiatement de quoi il s’agissait : l’Ursaring s’était remis en chasse.
S’ensuivirent alors de longues minutes de silence tendu. Elouan regardait le feu prendre rapidement, déployant dans le ciel bleu une immense colonne de fumée sombre. Les végétaux verts qui brûlaient dégageaient une senteur agressive emportée par les vents.
Enfin, des cris retentirent depuis les bois. De nombreux pokémon fuyaient le feu. Elouan se figea lorsqu’il vit jaillir des branches basses le corps d’un Musteflott dont une bonne partie du tronc était arrachée. Méphisto se tendit et ensemble, ils regardèrent l’Ursaring sortir de la forêt. Au moment où ils surent qu’ils étaient repérés, Méphisto bondit en avant et dévala la colline, droit vers le fauve.
Elouan ne put rien faire pour l’en empêcher. Il se contenta d’observer avec appréhension ce qui allait se passer.
En contrebas, L’ursidé déchiquetait une bûche en rugissant, attendant son adversaire.
Méphisto ne prit pas la peine de se livrer aux rituels caractéristiques des prédateurs. Il se jeta à la gorge du monstre gigantesque, qui mugit de douleur et de surprise.
L’ursidé finit par expulser le molosse d’un revers rageur. Méphisto se rétablit difficilement, et fit face, les babines retroussées.
Elouan réalisa soudain que son compagnon ne pouvait pas gagner ce combat. Il était tout juste remis de sa convalescence, et son ennemi mesurait bien deux mètres de plus que lui, sans parler de sa force.
Apparemment, Méphisto le savait bien, car il commença un jeu d’esquive qui reporta entièrement sur lui l’attention de l’Ours. Cette escarmouche dura un moment, rendant fou de rage et de frustration l’Ursaring géant. Mais Méphisto se fatiguait rapidement, et recevait régulièrement des blessures superficielles qui le ralentissaient. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que l’Ours n’ait raison du chien.
Effectivement, après une dernière attaque, le molosse fut projeté contre le sol et ne se releva pas.
Elouan se redressa et hurla vers l’Ursaring. Il ne pouvait pas bouger, il ne pouvait pas protéger son pokémon, il ne pouvait que crier sa haine et son désespoir au faciès de la bête.
Celle-ci, sûre d’elle, s’approcha du corps inanimé de Méphisto et leva sa patte droite, hérissée de lames tranchantes. Au moment critique, dans un éclair, cette patte s’arracha de son corps et se désagrégea dans les airs, répandant sur le sol poussiéreux une giclée de sang rougeâtre.
Une forme floue et lumineuse se tenait derrière Méphisto. Une forme qui lançait la foudre et dont les mouvements étaient trop rapides pour pouvoir être suivis à l’œil nu.
Entre deux flash aveuglants, Elouan reconnu leur sauveur. Un Pikachu aux yeux d’un rouge flamboyants. Tout autour de lui, l’air vibrait de puissance et d’énergie.
L’Ursaring se releva en mugissant de douleur, puis fonça vers le Pikachu dans un grognement furieux. Celui-ci parut disparaître une fraction de seconde, et la patte arrière gauche du monstre se détacha avec la même sauvagerie que précédemment. L’Ours s’affaissa et dans un dernier râle étranglé, s’immobilisa.
En quelques secondes, la terre asséchée se gorgea de son sang et de sa vie.
À cet instant, le Pikachu disparu dans une gerbe d’étincelle, laissant à la surface du sol une trace calcinée. Elouan le chercha des yeux, mais ne put rien voir d’autre qu’une traînée d’écume blanche se dessiner sur l’océan, vers l’horizon.
Tout s’était passé très vite. Désormais ne gisait au sol que le corps sans vie du fauve et celui, inanimé, du molosse.
Une minute environ plus tard, un Rapasdepic atterrit devant Méphisto. Morgane en descendit souplement avant de l’envoyer chercher Elouan, qui grimpa dessus avec difficulté. Il avait renoncé à essayer de comprendre. La Championne Psy s’approcha du corps sanglant verdâtre.
Elle sectionna d’un ample mouvement de fouet la tête et la fit léviter derrière elle tandis qu’elle prenait place sur le Rapasdepic. Elouan accueillit le corps de Méphisto qui flottait jusqu’à lui.
-Ton ennemi avait l’air redoutable, je te félicite de t’en être défait. Je ne te pensais pas aussi… sauvage. Et tu as eu une très bonne idée pour ce feu. Sans cette fumée puante, je ne t’aurais pas repéré. Évidemment, lorsque nous t’avons perdu, nous pensions que ça ne pouvait pas être pire qu’une noyade… Allez, accroche-toi, on retourne à l’infirmerie…
Elouan passa ses bras autour de la taille de Morgane et dans un « Marche ! » déterminé, il quitta l’île de l’Ursaring vert.
Prochain chapitre : -PREMIÈRE MISSION-