Lorsque le soleil laissa poindre quelques timides rayons au travers des pointes rocheuses des montagnes de Jerall ; immenses et menaçantes, un cor sonna.
Jewyn se leva ; son corps était leste, et il s’en félicita : il n’aurait pas été de mise d’être hors d’état de combattre avant même que la bataille n’ait commencé ! Il regarda Baurus s’agenouiller, appuyé sur sa grande lame courbe, le visage dirigé vers le sol. Etrangement, il ne pensa pas à faire de même ; les évènements qu’il avait vécus, à Jérusalem comme à Cyrodiil, lui avaient-ils fait perdre sa foi en celui que l’on nommait l’Être suprême, à qui tous ceux qu’il connaissait, musulmans, chrétiens comme les habitants de Tamriel, vouaient une foi indéfectible ? C’est ce qu’il supposait, et il n’en ressentait aucune culpabilité : pour lui, seuls les êtres terrestres étaient les maîtres de leur destinée, et ils allaient le prouver ici, en cette froide matinée de Sombreciel.
Il ceignit son épée enchantée, prit son bouclier, attacha son épée courte dans le dos de sa cuirasse au moyen d’une bandoulière de cuir, et se vêtit de son armure. Son casque sous le bras, il sortit de la tente, pour voir une intense activité dans le camp ; tout le monde éteignait les feux de camp, s’affairait à s’équiper, et Giovanni Civello, avec une ardeur qui lui était coutumière, coordonnait le départ des porteurs d’échelle et de leur escorte.
« On est partis, chef ? Fit Areis d’un ton enjoué, apparaissant derrière lui – ce qui le fit sursauter - .
- On est partis, Areis, répondit Jewyn. Prends garde à toi, et que ton épée reste affûtée. »
Le jeune Impérial le regarda avec déférence, et sur l’ordre de son officier, se chargea de réunir toute la troupe de forestiers impériaux, pendant que Jewyn s’occupait des mercenaires qui avaient été mis sous ses ordres.
Une fois tous ses hommes réunis, le jeune homme, ne trouvant rien à faire d’autre, se rendit à l’orée du camp, et attendit le départ. Il n’eut pas à patienter longtemps, car dix minutes après un cor sonna une seconde fois, et toute l’armée se mit en formation de combat dans un formidable cliquetis métallique.
Sous les ordres de Giovanni, les six mille hommes se mirent en mouvement, et traversèrent le petit bois, pour se retrouver dans une immense vallée enneigée, où le reflet du grand Astre sur le manteau blanc qui couvrait le sol éblouissait le jeune homme qui marchait en tête. Les soldats se postèrent assez loin des murs, hors de portée d’éventuels archers, et Giovanni s’avança, seul, et porta ses mains des deux côtés de son visage :
« Rebelles ! Vous avez commis un acte impardonnable, il est vrai, mais dans son immense mansuétude, le chancelier Ocato consent à faire preuve de clémence, et à vous épargner, tous sans exception. Il suffit pour cela que vous libériez les prisonniers, si vous en avez fait, et que vous nous rendiez la cité sur le champ. Qu’en dites-vous ? »
Une volée de flèches fusa dans la direction de Giovanni, mais c’étai sans compter sur sa rapidité. Ce dernier s’agenouilla, les bras près du corps, son bouclier incliné au-dessus de sa tête. Il s’en tira sans aucune égratignure, et se releva, le visage empourpré de colère :
« Vous l’aurez voulu ! Vos crânes craqueront sous nos bottes, lorsque nous vous aurons tous exterminés ! A l’assaut, mes amis, et massacrez-les tous ! »
L’armée se mit en formation d’assaut, laissant des sillons pour laisser passer les échelles de siège. Mais soudain, la grande porte de la cité s’ouvrit, laissant entrevoir des nuées de soldats. Apparemment, les calculs de Baurus s’étaient avérés erronés : ils n’étaient pas quatre ou cinq mille, mais bien plus de huit mille hommes qui marchaient vers les Légionnaires et les mercenaires, prêts à en découdre. Vêtus d’armures beaucoup plus légères ou grossières que celles des soldats de Giovanni Civello, armés d’épées pris aux membres de la garnison vaincue, de haches et, plus rarement, de lances, les rebelles s’alignèrent au milieu de la plaine, et se mirent en marche.
« Jewyn ! Amène les forestiers devant ! Nous devons éclaircir leurs rangs avant qu’ils ne parviennent jusqu’à nous ! »
Le jeune homme rassembla ses archers, et les disposa en ligne. Il leva son bras, et les arcs se bandèrent. Il cria « Feu ! » en baissant son bras, et les traits fusèrent, transperçant des dizaines de rebelles qui tombèrent, tués sur le coup. Une deuxième volée fit de même, et eut l’effet escompté : si les flèches n’avaient mis hors de combat qu’une petite partie de la troupe des rebelles, leur chute à même le sol avaient causé la confusion dans leur rangs ; et s’il en eût fallu plus pour mettre ces hommes en déroute, cela eut au moins pour effet de ralentir le rythme des soldats, ce qui laissa aux légionnaires le temps de faire reculer les échelles, et de serrer les rangs. Jewyn et ses archers coururent à l’arrière, sous l’ordre de Baurus, et attendit le choc qui serait sans doute fatal à tous les hommes en première ligne.
Baurus se fraya un chemin parmi les hommes, et rejoignit le jeune homme, le front en sueur :
« Jewyn, fit-il, Giovanni a donné les ordres te concernant, et je les ai approuvés. Avec les forestiers et l’infanterie légère mercenaire, vous allez attendre que les combats commencent, et vous transporterez une dizaine d’échelles sur les murs nord de la cité, qui sont le plus exposés à une attaque. Vous prendrez le château et libérerez les prisonniers, s’il en reste.
- Mais je veux rester avec vous ! Je veux me battre ! s’exclama Jewyn.
- Si tu veux mon avis, il y a encore suffisamment d’hommes à l’intérieur pour que tu aies ta part de combats. Je te laisse, maintenant. »
Jewyn préféra ne pas discuter les ordres de son ami, et prépara dix échelles, pour enfin reculer avec ses hommes, jusqu’au petit bois, et entama sa lente et discrète progression vers le mur nord de Fortdhiver.
Baurus regarda Jewyn partir, et comprit ce que cela signifiait : pour faciliter sa progression, il leur fallait attaquer maintenant. Il regarda Giovanni droit dans les yeux, et celui-ci hocha la tête affirmativement. Il tira son épée courbe, et la tension se fit plus grande dans les rangs de la Légion comme dans ceux des rebelles. Soudain, poussant en même temps que Giovanni un féroce cri de guerre, il chargea, bouclier devant lui, son épée levée. Aussitôt suivi des six mille soldats en armure lourde, il fonça dans les rangs adverses, les bottes des soldats grondant comme un orage qui s’abattait sur les rebelles désemparés.
Les épées s’abattirent, laissant s’échapper des gerbes de sang qui entachaient le blanc manteau neigeux don s’était paré le sol. Giovanni et les légionnaires, épaulés par Baurus et les mercenaires, profitaient de la confusion des rebelles pour creuser de sanglants sillons dans leurs rangs. Les têtes volaient, les membres tombaient, et les hommes disparaissaient, fauchés sous la lame impitoyable du formidable guerrier qu’était Baurus. Tranchant des guerriers par demi-douzaines, l’ancien garde de l’Empereur donnait plus de vigueur à ses hommes, qui s’acquittaient de leur tâche avec toujours plus d’ardeur.
La victoire semblait toute acquise, plus de mille rebelles étant tombés pour des pertes très faibles dans les rangs de la Légion, quand un éclair de lucidité frappa les sept mille survivants à l’assaut surpuissant qu’avaient donné Baurus et Giovanni Civello. Ils reculèrent vivement, laissant malgré tout des dizaines de cadavres sanglants derrière eux, et serrèrent les rangs, laissant la première ligne à des piquiers protégés par de grands boucliers.
« Stop ! Hurla Baurus en essuyant le sang qui couvrait son heaume. Les mercenaires devant ; nous allons leur répondre ! »
Aussitôt, les mercenaires se pressèrent en première ligne, et abaissèrent leurs piques à leur tour.
Les deux armées avancèrent plus lentement l’une vers l’autre, et les deux premières lignes se heurtèrent de plein fouet. Là, les mercenaires transpercèrent les piquiers rebelles ; s’ils n’eurent pas de grandes difficultés à s’en défaire, c’est parce que les piquiers mercenaires, s’étant inspirés des mercenaires Rougegardes de Taneth, arboraient de longues piques qu’ils maintenaient droit devant eux, à la manières des hoplites grecs, dont Jewyn avait vaguement entendu parler.
Les lanciers éliminés, les mercenaires jetèrent leurs lances au sol, et tirèrent leurs larges épées, prévues pour les coups de taille. Ils redonnèrent une charge meurtrière, mais les rangs rebelles étant plus serrés, ne parvinrent pas à briser les lignes ennemies.
Soudain, un cor sonna ; un cor dissonant, aux harmoniques effrayantes, qui glaça le sang de tous les soldats de la Légion, et, plus singulièrement, des rebelles, alors qu’il annonçait l’arrivée de nouveaux ennemis de l’Empire pour renforcer leur armée.
Les portes de Fortdhiver se rouvrirent, et un flot de trois mille rebelles hurlants se dispersa sur les flancs de l’armée de légionnaires. Fort heureusement, ces derniers étant des soldats disciplinés et entraînés, ils se retournèrent vivement, et ne furent pas pris à revers. Mais à présent, la situation semblait sans issue : les légionnaires étaient à présent encerclés par dix mille rebelles qui, bien qu’ils n’aient pas la maîtrise des armes qui avait rendu la Légion célèbre dans les confins de l’Empire, avaient un avantage numérique certain.