Nous nous sommes penchés sur les méthodes atypiques et plutôt discutables du géant polonais PlayWay, nouveau roi des "Simulators WTF" autrement dit les jeux qui visent à vous faire camper un rôle ou un métier atypique, souvent de manière assez amusante. Panthaa vous livre donc son analyse en vidéo, et voici, ci-dessous, le script de la vidéo.
SCRIPT DE LA VIDEO
Vous le savez, le jeu vidéo c’est très souvent une affaire cyclique, de tendances qui émergent, s’estompent, et reviennent des années plus tard. C’est le cas de ce qu’on appelle communément les “simulator”, qui visent à proposer avec un gameplay souvent trop complexe et inaccessible, l’expérience atypique d’un métier.
Si je vous en parle aujourd’hui c’est parce qu’un nouveau taulier du genre, PlayWay, édite des simulator à succès depuis plusieurs années avec une stratégie très particulière, que je vais creuser avec vous dans cette vidéo. Mais avant ça, petite piqûre de rappel.
Le “simulator” est passé par trois phases assez distinctes qu’on va aborder très rapidement. La première phase date de 2008, et elle était tout à fait sérieuse et respectable. Cette année-là, Euro Truck Simulator et Farming Simulator sortent avec leurs qualités et leurs défauts, et très franchement, ils n’ont rien à voir en termes de production à des titres comme Smash Bros Brawl, GTA 4 et autres Gears of War 2 sortis la même année. Pourtant, l’engouement est là, surtout en Europe d’où les deux jeux émergent et où ils sont surtout distribués. Le genre intéresse donc les curieux.
La phase deux démarre trois années plus tard, par l’arrivée sur le marché des “simulator” distribués par la société française Tradewest. Bâtie sur quelques ruines encore fumantes de l’éditeur Midway, Tradewest va confier des tas de contrat d’édition à de minuscules studios pour des simulateurs de BTP bons marchés, qui seront souvent commercialisés à raison d’une sortie par mois. Le pari est intéressant : miser très peu, sur de nombreux chevaux, et espérer qu’au moins un d’entre eux rapporte suffisamment pour continuer de miser. Manque de bol, les jeux sont pour la plupart catastrophiques, et sont même source de franches rigolades chez les joueurs et les vidéastes. Généralement injouables, souvent criblés de bugs, notamment liés à une physique approximative, les “simulators” ont la vie dure pendant cette fameuse phase 2, au point de devenir clairement un terme péjoratif.
Pourtant, dans cette production globalement médiocre, certains se distinguent. C’est le cas de Bridge Constructor, distribué par Tradewest, dont la version iOS fait un buzz de dingue aux Etats-Unis grâce à un simple GIF de bug physique, partagé sur Reddit, qui permettra 27 millions de téléchargements. Pour la petite histoire, c’est le même studio qui fera quelques années plus tard le très bon Bridge Constructor Portal en partenariat avec Valve. Manque de bol pour Tradewest, en 2011 et 2012, cette popularité, ce buzz, arrive bien trop tard et ne gomme pas les nombreux titres abscons sortis plus tôt. Résultat, Tradewest part en liquidation judiciaire en mars 2013. Si je vous parle de ce triste exemple avant d’évoquer PlayWay, c’est pas anodin. Il y a entre les deux structures beaucoup de similitudes, mais aussi pas mal d’enseignement tirés des erreurs de Tradewest et transformées en force par PlayWay qui incarnera quelques années plus tard la phase 3 du “Simulatorverse” si je puis me permettre l’expression. C’est grâce à ça et à des méthodes assez atypiques que l’éditeur est aujourd’hui, après 9 ans d'existence, un des mastodontes du marché européen.
Aux yeux du grand public, si le nom PlayWay n’est pas connu, ses productions le sont en revanche, souvent grâce à des thèmes très originaux comme le fait d’incarner un décorateur d’intérieur dans House Flipper, un cambrioleur dans Thief Simulator, un cuisto dans Cooking Simulator, mais aussi un SDF dans Bum Simulator, le principal d’un lycée difficile dans I Am Your Principal, voire même jouer Donald Trump dans I Am Your President, ou encore incarner Jesus dans I Am Jesus Christ. Notez au passage une certaine redondance dans les titres de leurs jeux. Et puis, dernièrement à l’occasion du week-end de Pâques, l’éditeur a annoncé en vidéo The Pope : Power & Sin, un simulateur de pape, pas vraiment très catholique. Désolé. Et la liste est longue, il y en a des dizaines et des dizaines, souvent dans des styles très intriguants.
Pour soutenir une telle production, il faut des reins solides, histoire de pas sombrer comme Tradewest. Je me suis donc renseigné sur leur structure. Le site officiel de PlayWay rappelle que l’éditeur est le second plus gros de Pologne. D’ailleurs, la success story est assez étincelante : 5 ans après le lancement de l’entreprise, PlayWay effectue son introduction en bourse, et se hisse en à peine 4 ans dans le prestigieux cercle des 40 plus grosses cotations boursières polonaises. Derrière PlayWay, on retrouve Krzyzstof Kostowski, quelqu’un qui, je cite, travaille dans l’industrie du jeu vidéo depuis 1991. Son LinkedIn ne mentionne pourtant aucun passage en studio mais on le retrouve toutefois en tant que Producer aux crédits du jeu Agony, un titre aux notes très décevantes, qui misait énormément sur ses trailers pour séduire les curieux, et c’est assez révélateur des méthodes de PlayWay…
Alors, c’est quoi l’astuce ? La première clé du succès de PlayWay, c’est une production tous azimuts aussi bien dans les thèmes abordés que dans les studios employés : le site officiel le précise lui-même, dans la page destinée aux futurs investisseurs, qui fonctionne, contrairement à la page destinée aux développeurs… Ici, le but est d’assurer une rentabilité stable, avec 75 jeux en cours de développement et un objectif annoncé de 20 jeux produits par an, soit presque un toutes les deux semaines. Ces très nombreux projets sont gérés par plus de 50 équipes de développement, répartis partout dans le pays, et dotés de niveaux de compétences à peu près égaux, grâce à des campus de formation partagées, une première dans le pays. Je reviens juste un instant sur l’objectifs des 20 jeux produits par an, c’est un rendement assez imposant. Parmi ces derniers on ne compte qu’une dizaine de sorties sur Steam au nom de PlayWay, qui brille également sur mobile, rappelons-le. Mais 20 titres par an c’est tout de même deux fois supérieur à ce qu’a sorti Focus Home Interactive en 2019. Et c’est autant de jeux qu’a sorti THQ Nordic sur la même période, réputé pour être un ogre qui rachète tout ce qui se meurt et développer à tour de bras avec les licences obtenues.
Et puisqu’on évoque les jeux, n’importe qui ayant essayé des titres PlayWay vous dira à peu près la même chose d’eux. C’est très rarement des mauvais jeux, mais c’est souvent loin d’être des pépites, même si certains sortent clairement du lot. C’est généralement original et ça convient parfaitement pour du streaming sur Twitch ou pour des vidéos YouTube. C’est aussi là que PlayWay va évidemment trouver un levier d’achat essentiel à son succès et permettre de pousser la notoriété de ses productions. Et cette notoriété, elle débute dès le trailer d’annonce, pris au sérieux par les joueurs pour une raison très simple, parce qu’on nous montre du gameplay… Ou ce qui ressemble à du gameplay… Attention, on touche un point très sensible de PlayWay, les trailers de faux gameplay…
Vous vous souvenez de l’affaire des “Target Render” dans l’industrie au début de la décennie ? Ces fameuses séquences de jeu qui en jettent à l’E3, mais qui sont finalement plus réussies que dans le jeu final, dont elles sont supposément tirées. Bon et bien de toute évidence, PlayWay abuse de cette stratégie : la plupart de leurs gros trailers récents, qui font d’ailleurs un carton énorme sur YouTube, son en images de synthèses et seront donc bien loin du rendu final. Ca se voit très clairement que ce sont des CGI et que ce qu’on nous montre en tant que gameplay n’existe pas, ou en tout cas pas encore. Si vous avez un doute, essayez de chercher les développeurs derrière chacun des trailers. Vous tomberez très souvent sur de toutes petites boites polonaises, affiliée ou propriété de PlayWay, qui recrute à tour de bras, et qui n’expose que très peu son travail sur les différents projets dont on nous présente supposément du gameplay en trailer.
Les quelques journaux de développement disponibles pour les jeux sont généralement faméliques et montre souvent juste des morceaux du trailer de faux gameplay, ou des choses assez peu concrètes ou avancées. Aussi, fait amusant, PlayWay fait disparaître des pages Steam les trailers de faux gameplay lorsque les jeux entrent enfin en production réelle. C’est le cas sur Prison Simulator, présenté en janvier 2019, qui a vu son trailer de faux gameplay se faire remplacer récemment par de vraies images de gameplay, qui donnent bien moin envie...
Et vous allez voir qu’il y a encore plus étonnant. En effet chez PlayWay et ses confrères, on hésite pas à annoncer à quelques jours d’intervalle, 2 jeux en apparence très similaires, sous des noms différents... C’est le cas de The Pope : Power & Sin dont on a déjà parlé, et de Pope Simulator, un jeu polonais au trailer en images de synthèses avec là encore de fausses interactions et de fausses séquences de gameplay. C’est édité par Ultimate Games, maison d’édition dans laquelle PlayWay détient des parts et y fait notamment éditer ses portages. Et comme PlayWay n’a pas répondu à nos questions par mails, nous nous sommes rabattu sur Ultimate Games. L’éditeur nous a répondu, confirmant que Pope Simulator était à un stade très peu avancé de son développement, que c’est une équipe totalement différente de celle de The Pope : Power & Sin, et que le trailer de Pope Simulator sert, je cite, à but illustratif. J’ai voulu me renseigner sur cette équipe de développement, Majda Games, mais je ne retrouve tout simplement rien. Ni site web, ni page facebook, ni compte Twitter, même pas un petit blogpost pour dire qu’un nouveau studio se forme. C’est plutôt étonnant dans la mesure où, aux yeux du public, cette entité dont on ne sait rien est déjà assez avancée sur son jeu pour produire une page steam avec des promesses de features, des configurations recommandées et minimales, et un trailer qui prétend nous montrer à quoi ressemble déjà le gameplay...
Finalement on est pas loin de la publicité mensongère même si dans le jeu vidéo, les trailers ne sont pas considérés comme des publicité. Personnellement ça me rappelle le phénomène des pubs de jeu mobile ou facebook avec des fausses séquences de gameplay, dont les graphismes sont souvent bien trop beaux. Il faut savoir qu’en plus de générer de la notoriété pour le jeu auquel elles sont affiliées, elles permettent de faire un AB Testing pas cher sur ce qu’attend notre audience. En gros, on propose une fausse pub au gameplay FPS à une population A, une fausse pub au gameplay jeu d’aventure à une population B. Au bout de quelques temps, on fait les comptes et on regarde vers quel genre aller pour notre prochain jeu.
Avec ses fameux 75 jeux en cours de production, PlayWay semble donc avoir une méthode simple : publier énormément de trailer et concepts loufoques, tous référencés sur Steam, attendre que ça morde suffisamment fort côté public, et mettre des ressources sur les projets qui plaisent le plus. Pour maximiser son audience, outre les vues des trailers et la viralité des concepts, on remarque qu’on nous incite souvent à mettre en liste de souhait Steam pour être tenus informés. Et parfois ça va plus loin, j’ai dû envoyer un screenshot de mon Steam avec Cooking Simulator en liste de souhait pour espérer participer à sa beta. Ces listes de souhait donnent un indice du potentiel commercial du jeu, et favorisent en plus sa mise en avant via l'algorithme de Steam. En effet, pour ressortir massivement sur la page des jeux les plus attendus, Steam évalue combien de joueurs ont mis le jeu en liste de souhait, et met cette donnée en parallèle avec la date de sortie qu’on lui a donné et qui n’est parfois pas publique. Certains développeurs s’étaient plaints de triches à cause de cette fonction, vu qu’il suffisait de donner une date proche à Steam et d’avoir pas mal de wishlist pour être constamment dans les jeux les plus attendus, sans avoir encore de vraie date de sortie communiquée. Et une des spécialités des jeux PlayWay c’est justement d’être constamment repoussés, et d’être souvent sur la page des titres les plus attendus. Certains jeux comme Contraband Simulator sont encore prévus pour 2018 sur le site officiel de PlayWay, alors qu’on les a toujours pas vu sortir en 2020…
Est-ce que tout ceci est illégal ? Probablement pas, dans le sens où ces trailers servent avant tout à générer une attente, à faire le buzz, certes en donnant de faux espoirs, mais personne ne vous propose de précommander le jeu juste après ou de l’acheter en vous basant sur ces images de gameplay factice. Est-ce que c’est malhonnête ? Probablement, puisqu’on trompe le joueur le moins averti. Est-ce que la formule PlayWay fonctionne ? Oui, terriblement, comme en témoigne la bonne santé de l’éditeur, et le fait qu’on embauche à tour de bras dans une myriade de petits studios affiliés, et que le patron soit très populaire en Pologne, allant même jusqu’à gagner le prix du PDG le plus apprécié du CAC40 local. Bref, là ou Tradewest avait mis trop de temps à saisir que les envies du public sont cruciales, PlayWay en fait une arme dès le début de son aventure, et semble bien parti pour durer en utilisant cette technique malgré des méthodes discutables...