Mariage à trois sous le même toit. Avec Jeanne (le moteur), Cédric (le mari) et Achille (l’amant)
(Lewis Trondheim pour « l'Obs »)(Lewis Trondheim pour « l'Obs »)
L’AMOUR FOU. La première fois que Jeanne vit Achille, elle aimait déjà Cédric. Elle n’a pas eu à choisir entre les deux. Ils racontent.
Par L'Obs
Publié le 20 décembre 2018 à 15h18
C’est quoi l’amour fou ? La réponse en 25 histoires vraies
Cela a commencé par une réponse à notre appel à témoignages : « En couple depuis dix-sept ans avec mon mari, avec qui j’ai eu deux enfants, et dont je suis encore éperdument amoureuse, j’ai donné naissance à mon troisième enfant l’année dernière. Le père de ce dernier est mon meilleur ami depuis dix ans et nous sommes amants depuis deux ans. Nous vivons heureusement tous sous le même toit et sommes en train de construire la “maison du bonheur”. Ils pensaient que c’était impossible… Et nous l’avons fait. » Signé Jeanne (1).
Comment ne pas être intrigué ? Si ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de trio amoureux, faire cohabiter amants et bambins est peu banal. On a pensé à la fin de « César et Rosalie », le film de Claude Sautet, où Rosalie (Romy Schneider) retrouve César (Yves Montand) et David (Sami Frey) dans la maison où les deux amants avaient choisi de vivre côte à côte. L’histoire de Jeanne, c’est comme une suite possible : que se passe-t-il après, quand la grille de la maison se referme au nez du spectateur ? « Maison du bonheur », disait Jeanne dans son message. Vraiment ?
Une petite entreprise amoureuse et audacieuse
Nous les avons rencontrés séparément : Jeanne, Cédric (le mari) et Achille (l’amant). Chacun a raconté « son » histoire, comme il l’a vécue, ressentie. Souvent revenaient les mêmes mots, les mêmes descriptions, avec une harmonie semblable à celle de violons préalablement accordés. Tableau idyllique, même si les hésitations, les moments de gêne laissaient deviner des non-dits, de possibles frustrations. Nous avons pu leur poser toutes les questions, y compris les plus intrusives. (Leur arrive-t-il de faire l’amour tous les trois ? Réponse négative.) Jeanne est le pôle de cette histoire, son moteur. Solaire, esprit libre, toujours en questionnement. Elle n’a jamais juré fidélité, a choisi d’accoucher chez elle. On serait tenté de lui donner le beau rôle, reine d’une ruche qu’elle a créée à sa manière. Si l’on y réfléchit, cela n’a rien d’évident. La réussite du « projet » – ils le présentent ainsi – repose d’abord sur ses épaules, et on pressent les attentes auxquelles elle doit répondre, les susceptibilités qu’il lui faut ménager.
Cédric et Achille sont de jeunes trentenaires, beaux garçons tous les deux, habillés « cool », avec une bonne situation professionnelle. On entrevoit tout de même des différences, une forme de distance entre eux. Le premier, plus rêveur, davantage dans l’introspection, ce qui n’exclut pas un côté joyeux. Le second, vif, un brin malicieux, « zen », comme il se définit. Dans l’édification de cette « maison du bonheur » achetée ensemble, et actuellement en cours de finition, chacun tient son rôle : à Cédric le suivi du chantier, à Achille le montage financier. Une petite entreprise, en somme, amoureuse et audacieuse. Mais laissons-les plutôt raconter.
Jeanne : « Avec Cédric, mon principe a toujours été d’être loyale, transparente. Quand les choses ont basculé avec Achille, je lui ai donc tout dit assez vite. C’était l’été 2016. Travailler avec Achille avait fait changer notre regard l’un sur l’autre en deux ou trois mois. Mais j’étais toujours amoureuse de Cédric. Sur le moment, je ne me projetais pas dans l’avenir. Ce n’était pas l’un plus que l’autre. J’avais confiance, en moi et en eux. Cédric me comprenait, ne portait pas de jugement. Ça lui faisait mal, mais il voulait continuer à vivre avec moi. Il y a eu des moments de désespoir : quand je rejoignais Achille après avoir couché les filles, et que je rentrais le lendemain avant leur lever, par exemple. Cédric a eu peur que je ne revienne pas. C’est là qu’est née l’idée de la maison du bonheur. »
Cédric : « Je craignais que Jeanne souffre, qu’elle soit fatiguée. C’était difficile à tenir, comme rythme. Et, oui, j’avais aussi peur qu’elle me quitte. Même si je savais qu’elle ne serait jamais partie comme ça, du jour au lendemain. Pour moi, le choix n’a jamais été être ou ne pas être avec Jeanne. C’était être avec Jeanne, mais comment ? Bien sûr, je leur en voulais. Mais je n’attendais pas qu’ils me demandent pardon. Les peurs étaient chez moi, pas chez eux. »
Achille : « Je n’ai jamais voulu que Jeanne quitte Cédric. A cause des enfants. Et parce qu’il y avait moyen de trouver une solution plus agréable. On a commencé à parler de cette idée, vivre tous ensemble. Et plus on en parlait, plus on se disait : pourquoi pas ? »
Jeanne : « Un jour, Achille m’a écrit qu’il voulait un enfant avec moi. J’ai réalisé que moi aussi j’en avais très envie. J’ai arrêté la contraception. J’avais des rapports sexuels protégés avec Cédric, non protégés avec Achille. Je suis tombée enceinte début 2017. Cédric a bien réagi. Peu avant la naissance, Achille est venu s’installer dans notre appartement. Je dors une nuit avec lui, une nuit avec Cédric. Moi, je n’ai pas de chambre. Quand les enfants sont couchés et qu’on se retrouve tous les trois, je fais attention… Il y a une certaine pudeur, je ne peux pas avoir des gestes de trop grande proximité avec l’un ou l’autre. Avec mes filles, il n’y a pas eu de problème. Elles connaissaient bien Achille : c’est le parrain de ma deuxième fille, il était toujours fourré chez nous. Elles étaient heureuses de l’arrivée d’un bébé. Qui était le père, elles s’en foutaient ! »
Cédric : « Je cherchais une solution, et Jeanne l’a apportée. Avec l’arrivée du bébé, habiter tous ensemble, c’était logique. Vivre séparément, ça n’aurait pas été viable. Quand Jeanne quittait la maison, le soir, pour rejoindre Achille, je le vivais mal. Maintenant, même quand elle ne dort pas avec moi, elle est là, dans la chambre d’à côté. Ça change tout, c’est beaucoup plus sécurisant. Mais parler de Jeanne avec Achille, pour moi, c’est impossible. »
Achille : « Quand Jeanne est tombée enceinte, c’était voulu. Ça a consolidé ma relation avec elle. Et ça a scellé notre pacte, tous les trois. Jusque-là, on pouvait encore faire demi-tour. Le moment du coucher est essentiel. Pour Cédric et moi, c’est dur de ne pas dormir avec Jeanne. Elle, elle s’en fout, l’un ou l’autre, c’est pareil, elle dort. Le plus important, c’est de communiquer. Rien n’est acquis. On se remet en cause en permanence, on questionne tout le temps l’autre, on s’assure qu’il est OK. Je ne veux surtout pas que ça se passe mal entre Jeanne et Cédric, et inversement. Il y a plus de communication entre elle et moi, ou entre elle et Cédric, qu’entre Cédric et moi. Mais je ne suis pas jaloux de Cédric. Je serais jaloux si Jeanne rencontrait un autre homme. »
Jeanne : « Parfois, la situation me rend schizophrène, je ne sais plus avec qui j’ai passé la nuit. Je suis supposée être garante du bon fonctionnement de la maison. Quand je me prends la tête avec Achille, avec qui j’ai moins l’habitude du quotidien, ça rejaillit sur Cédric. Mais la situation apporte aussi plein d’amour. Les conflits sont rares. Cédric et Achille ont réappris à se connaître. Aucun ne m’a jamais posé de question comparative, comme “est-ce que c’est mieux avec lui ?”. Peut-être que la situation est pour eux source de frustration, mais ils ne m’en ont jamais parlé. »
Cédric : « Avec Jeanne, on se connaît depuis le lycée. Là, il a fallu apprendre à vivre avec une nouvelle personne. L’expérience m’a permis de me repenser. J’ai beaucoup plus confiance en moi. Je suis beaucoup plus sûr de l’amour que je porte à Jeanne. Je ne doute pas de mes choix. J’ai toujours eu envie, à 50 ans, de prendre un bateau et de faire le tour du monde avec Jeanne. Ce rêve n’est pas effacé. »
Jeanne : « Nous avons acheté la maison en indivision, avec un accord sur les modalités de la revente. Quand nous avons présenté le projet à des courtiers et des banquiers, ils ne comprenaient pas. Ils n’avaient jamais vu ça. »
Achille : « Les courtiers passaient plus de temps à nous poser des questions voyeuristes qu’à nous chercher une banque. »
Jeanne : « Mon frère, qui vivait avec nous, a très mal réagi. Mon père m’a dit : “Innove, fais ce que bon te semble, mais fais-moi une promesse : ne t’épuise pas, ne te mine pas, ne mets pas ta vie en péril, moralement et physiquement.” La naissance du bébé a fédéré tout le monde. Nous sommes allés fêter Noël tous ensemble chez la mère de Cédric, avec Achille et les enfants. Au début, c’était un peu guindé, et puis ça s’est détendu. Aujourd’hui, je crois qu’elle s’est faite à la situation. »
Cédric : « Avec ma mère, c’était compliqué, il fallait lui expliquer. Mais comment expliquer quelque chose qu’on est en train de construire ? »
Achille : « Ça se passe au mieux de ce que l’on pouvait imaginer. On va arriver dans une sorte de routine. La maison, on pourra la revendre dans sept ans, faire une culbute. Avec l’argent, on partira peut-être à l’étranger. »
Jeanne : « Aujourd’hui, une aventure avec un autre homme est inimaginable. J’ai d’autres chats à fouetter : trois enfants, une boîte à faire tourner, une maison à construire. Plus tard, je ne sais pas. L’autre jour, je disais à ma mère : “Quand je ferai ma crise de la quarantaine, fais-moi penser à prendre un cheval plutôt qu’un troisième mec !” »