Le grand froid modifie imperceptiblement mon rapport au monde. Tout se contracte, les villes se replient sur elles-mêmes aux heures les plus rudes, les grandes ambitions se raidissent et perdent leur élan. L’attention, soudain mise à l’épreuve, délaisse les abstractions lointaines pour revenir à ce qu’elle n’aurait jamais dû quitter : le corps. Le grelottement, l’engourdissement, cette morsure sourde deviennent alors les véritables maîtres de la pensée.
Le froid extrême me rappelle avec une brutalité inattendue ma condition charnelle. Lorsque la température chute, mes facultés intellectuelles s’alourdissent, le sommeil se fait fragile et haché, la concentration se disperse dans le vent glacial. Nos belles certitudes de l’esprit se révèlent soudain dépendantes d’un peu de chaleur retenue et d’un abri décent. Je vois ces mêmes bons samaritains d’hier se changer en sentinelles méfiantes, tournant autour du moindre souffle tiède comme s’il s’agissait de la dernière ressource vitale. Ceux qui prônaient la solidarité avec conviction sont prêts, aujourd’hui, à écarter n’importe quel voisin pour gagner quelques centimètres de chaleur gardée jalousement.
Le froid agit comme un révélateur impitoyable. Il ne crée pas l’égoïsme, il le dévoile simplement, dans toute sa nudité frissonnante. Ces héros du quotidien, emmitouflés et crispés, laissent filer leurs principes bien avant que leurs extrémités ne s’endorment. La fraternité reste une belle idée, mais elle devient étrangement négociable quand l’air se fait coupant et que chaque courant d’air ressemble à une petite trahison.
Peut-être la civilisation n’est-elle qu’une fine pellicule posée sur nos instincts les plus primitifs. Tant que le temps reste doux, nous pouvons nous imaginer généreux, altruistes, raisonnables. Mais dès que le froid s’installe durablement, l’homme retrouve ce qu’il a toujours été au fond : un animal qui philosophe confortablement, et qui lutte pour sa propre survie dès que ce confort s’envole.
Ce ne sont plus la maladie ni la guerre qui sélectionnent les plus endurants, mais l’Hiver lui-même.