Selon une conception fort naïve, mais assez répandue, une
langue serait un répertoire de mots, c'est-à-dire de productions
vocales (ou graphiques), chacune correspondant à une chose :
à un certain animal, le cheval, le répertoire particulier connu sous
le nom de langue française ferait correspondre une production
vocale déterminée que l'orthographe représente sous la forme
cheoal; les différences entre les langues se ramèneraient à des
différences de désignation : pour le cheval, l'anglais dirait horse et
l'allemand Pferd; apprendre une seconde langue consisterait
simplement à retenir une nouvelle nomenclature en tous points
parallèle à l'ancienne. Les quelques cas où il faut bien constater
des entorses à ce parallélisme constitueraient des « idiotismes )),
Les productions vocales elles-mêmes seraient normalement composées, dans toutes les langues, des mêmes sons, les seules différences, d'une langue à une autre, étant dans le choix et le grou-
pement de ces sons pour chaque mot. Ceci est confirmé, lorsqu'on
pense en termes de graphie plutôt que de sons, pat l'emploi du
même alphabet pour les langues les plus diverses : les étiquettes
cheval, horse, Pferd utilisent effectivement les lettres d'un même
alphabet, le e dans les trois mots, le h dans cheval et horse, le r
dans horse et Pferd, etc. A l'audition, certes, il faut bien constater
que tout ne se ramène pas à des différences dans le choix et l'ordonnance de mêmes éléments; c'est alors qu'on parle d'un« accent n;
un << accent 11 serait quelque chose d'assez marginal qui se surajoute
à l'articulation normale des sons du langage et qu'il serait un peu
ridicule et presque indécent d'essayer d'imiter lorsqu'on apprend
une langue autre que la sienne.
1-6. Le langage n'est pas un calque de la réalité
Cette notion de langue-répertoire se fonde sur l'idée simpliste
que le monde tout entier s'ordonne, antérieurement à la vision
qu'en ont les hommes, en catégories d'objets parfaitement distinctes, chacune recevant nécessairement une désignation dans
chaque langue; ceci, qui est vrai, jusqu'à un certain point, lorsqu'il
s'agit par exemple d'espèces d'êtres vivants, ne l'est plus dans
d'autres domaines : nous pouvons considérer comme naturelle
la différence entre l'eau qui coule et celle qui ne coule pas; mais,
à l'intérieur de ces deux catégories, qui n'aperçoit ce qu'il y a
d'arbitraire dans la subdivision en océans, mers, lacs, étangs, en
fleuves, rivières, ruisseaux, torrents? La communauté de civilisation fait sans doute que, pour les Occidentaux, la Mer Morte
est une mer et le Grand Lac Salé un lac, mais n'empêche pas que
les Français soient seuls à distinguer entre le fleuve, qui se jette
dans la mer et la rivière, qui se jette dans un autre cours d'eau;
Dans un autre domaine, le français désigne au moyen d'un même
terme bois un lieu planté d'arbres, la matière bois en général, le
bois de charpente et le bois à brûler, sans parler d'emplois plus
spécialix du type bois de cerf; le danois a un mot tree, qui désigne
l'arbre et la matière bois en général, et, en concurrence avec
t;tnmer, le bois de charpente; mais il n'utilise pas ce mot pour un
lieu planté d'arbres, qui se dit skuv, ni pour le bois de chauffage,
qui se dit brande. Pour les principaux sens du mot français bois,
l'espagnol distingue entre bosque, madera, leiia, l'italien entre
bosco, legno, legna, legname, l'allemand entre Wald, GeMlz, Holz,
le russe entre les, dérevo, drova, chacun de ces mots étant susceptible de s'appliquer à des choses que le français désignerait autrement que par<< bois n: ali. Wald est le plus souvent une<< forêt n;
le russe dérevo est, comme le danois me, le correspondant norm.al
du français arbre. Dans le spectre solaire, un Français, d'accord
en cela avec la plupart des Occidentaux, distinguera entre du
violet, du bleu, du vert, du jaune, de l'orangé et du rouge. Mais ces
distinctions ne se trouvent pas dans le spectre lui-même où il n'y
a qu'un continu du violet au rouge. Ce continu est diversement
articulé selon les langues. Sans sortir d'Europe on note qu'en
breton et en gallois un seul mot : glas s'applique à une portion du
spectre qui recouvre à peu près les zones françaises du bleu et du
vert. Il est fréquent de voir ce que nous nommons vert partagé
entre deux unités qui recouvrent l'une une partie de ce que nous
désignons com.me bleu, l'autre l'essentiel de notre jaune. Certaines
langues se contentent de deux couleurs de base correspondant
grossièrement aux deux moitiés du spectre. Tout ceci vaut, au
même titre, pour des aspects plus abstraits de l'expérience humaine.
On sait que des mots comme ang. wistful, ali. gemütlich, russe
nicevo ne correspondent en français à rien de précis. Mais même
des mots comme fr. prendre, ang. take, ali. nehmen, russe brat'
qu'on considère comme équivalents ne s'emploient pas toujours
dans les mêmes circonstances ou, en d'autres term.es, ne recouvrent pas exactement le même domaine sémantique. En fait, à
chaque langue correspond une organisaûon parûculière des
données de l'expérience. Apprendre une autre langue, ce n'est
pas mettre de nouvelles étiquettes sur des objets connus, mais
s'habituer à analyser autrement ce qui fait l'objet de communications linguistiques.