Pour Enésidème au contraire, les sens ne font que montrer, apprésenter
les apparences : les choses-apparences (mais il ņy a rien ḑautre) « sont »
là, sans aucun voilement, aucune dissimulation. Il ņy a pas trois termes :
les objets, les données sensorielles, ļesprit, mais seulement deux : les
choses-apparences et ļintelligence sensorielle, ou, dans un langage qui
convient mieux à ļanalyse métaphysique : les apparences et la pensée. Il
ņy a pas de connaissance possible, car il ņy aura jamais de révélation du
« réel » plus profonde que ļautodévoilement de ļapparence. Ce que ļon
appelle « connaissance » ne consiste nullement en un progrès vers ļ
« essence » des choses, ļêtre-vrai, etc., mais en une simple substitution
ḑapparences à ḑautres apparences égales (la goutte ḑeau à ļœil nu, la
goutte ḑeau vue au microscope, etc.). Ļhomme inculte qui écoute le bruit
de la forêt, allume son feu, ou regarde tomber ļaverse, en « sait » aussi
long sur toutes choses que le savant, le sage, ou que Dieu, car les choses ne
sont pas telles qu̧il y aurait lieu ḑen « savoir » plus long. Ou plutôt, il y a
quelque chose que ni ļhomme ignorant, ni le savant, ni le philosophe,
généralement, ne savent : çest qu̧il ņy a rien à savoir ; il ņy a qu̧à vivre.
Le pyrrhonisme est cette découverte que non dans le savoir mais dans le
non-savoir se trouve le véritable accord avec la nature ̢ la non-nature ̢
des choses. Çest une erreur de rapprocher le Pyrrhonien de ļhomme de
sens commun, car celui-ci réifie des « êtres », hypostasie une « réalité » en
soi, une « vérité », etc., bref, croit, comme ļhomme religieux (qu̧il est du
reste) et le philosophe dogmatique, en un « fond caché ». Le Pyrrhonien se
tient simplement dans ļOuverture originaire, où ļinconsistance des
apparences est inconsistance des choses, inconsistance universelle.
Pyrrhon ou l'apparence, Marcel Conche