Solitaire, confus, anxieux, irrité, triste. Tel un nourrisson qui languit pour le sein, je demande avec intransigeance que je sois pourvu. Je suis là, mais mes pensées ne le sont plus. Elles vivent dans un passé abstrait ou un futur malhonnête. Elles ne veulent plus de la matière. Je ne veux plus de la matière. Pourtant je suis matière. Je ne peux être que matière. Mais je la refuse. J'ossifie mon cœur de peur qu'elle l'enfonce. Parfois j'arrive à me décevoir et me soulager en me faisant passer pour de la matière. Mais ma déception n'est que trop brève et éphémère. Il n'y aucun moyen qui trompe la matière. Soit je m'agenouille face à elle avec la plus profonde vénération, soit je me taris dans ma lâche tentative de l'usurper. La matière se contrefiche divinement de ce qui peut être et de ce qui doit être. À m'entendre parler, on croirait que la matière est un tyran. Et alors ? Pas tous les tyrans sont de la crasse. Dans le despotisme de la matière repose un amour inconditionné, une affection qui inonderait la plus insensible des âmes. Dans sa dictature se trouve une liberté rédemptrice, une délivrance qui exempterait le plus pitoyable des esclaves. La matière rend vie à ce qui j'ai meurtri, meurtrit ce qui n'est pas. Elle valorise ce que j'ai négligé, et néglige ce qui n'est pas. Elle est tendre quand je l'aime et aride quand je la démonise. La matière me reflète fidèlement, comme mon ombre. C'est d’ailleurs là où je la rencontre.