On parle souvent de l'objectivité et, en effet, il est impossible de l'atteindre.
Toutefois, il faut y tendre et c'est là tout le coeur de la démarche scientifique. Il faut courir derrière elle même si elle sera toujours devant. Cela oblige à avoir recours à l'intégrité, l'honnêteté intellectuelle, de savoir ce qu'on aurait pu mieux faire, ce que l'on sait mieux et ce que l'on sait moins.
Bien plus encore, réinterroger ce qu'on croit savoir mieux.
Cependant, il y aurait peut-être deux autres choses qu'il faille prendre en considération.
La première, c'est évidemment l'anachronisme. A savoir interpréter des choses du passé, des sentiments, des idées, des pratiques avec les yeux d''individu du XXIe siècle.
La seconde, c'est de ne pas oublier que nous sommes une espèce à l'intelligence limitée. Que notre cerveau obéit à des lois qui obligent à synthétiser pour être comprises, à réduire par facilité et convenance, à catégoriser pour mieux comprendre. Je crois qu'on aborde pas ou peu ce point essentiel.
Les 20 premières minutes de cette vidéo sont très intéressantes en ce sens : https://www.youtube.com/wom/watch?v=NNnIGh9g6fA&t=1292s
Catégoriser, c'est ce que l'ont fait partout, y compris dans l'éducation et l'écriture du savoir.
C'est notre limite intrinsèque et il faut en avoir conscience.
A la subjectivité, j'ajouterai donc cette limite probablement biologique.
Tiens, un petit passage du Tombeau d'Achille de Vincent Delecroix où on peut remplacer "Achille" par "le Mythe".
Comment tendre vers l'objectivité sans jamais pouvoir l'atteindre, parce qu'on est prisonnier de notre mythe.
Le casque d'Achille est trop grand pour certaines têtes. Il leur tombe sur les yeux mais la bêtise tient d'abord de vouloir s'en coiffer, il n'est fait que pour une seule tête. Pourtant la dispute pour les armes d'Achille qui, aussitôt après sa mort; opposa fameusement Ulysse et Ajax se poursuit de siècle en siècle. La littérature ou l'histoire fournit le champ d'une querelle où l'on se bat parfois comme des chiffonniers pour savoir qui en est digne. C'est à qui usera du plus de ruse, d'art ou de fourberie pour se saisir de ce que pourtant ne pourra manier. Mais la bêtise tient aussi à l'oubli que le temps a passé. L'immédiat châtiment de cet aveuglement est de mettre sur la scène de l'histoire des personnages qui sont déjà de leurs vivants anachroniques. Ils ne savent pas qu'Achille est derrière eux ou bien devant, qu'il court et se métamorphose dans cette course. Comment se blottir dans l'ombre d'un coureur ? Il faut courir à côté de lui. Sans doute parce qu'il appartient à un monde auquel Homère est encore le grand instructeur. Alexandre, en pleurant de dépit, sait qui il est. Il ne veut pas être Achille mais être dans son temps ce qu'Achille fut dans le sien. Il ne veut pas de ses armes, il veut sont inextinguible soif d'excellence, il veut la course d'Achille. Mais à ce jeu, Achille sera toujours devant tout le monde. Napoléon suit César, César suit Alexandre, Alexandre suit Achille. Et Achille ? Il court.

Ces personnages de l'Histoire voient le monde en leur temps par ce qu'ils ont appris des légendes, des mythes qui nourrissent leur perception du monde. Achille est le reflet de la subjectivité de ces personnages qui ne peuvent s'extraire de leurs croyances dans l'identification qu'ils se font d'eux-mêmes avec la personne du héros grec. Alexandre, César ou Napoléon courent pour être l'Achille de leur temps, mais ils imitent un modèle mythique dont ils ne s'extrairont jamais. Leur perception du monde est déjà construite à travers leur éducation juvénile.