Nous avons, en quelques dizaines d’années, bouleversé et créé tant de choses au dépens du passé ; en le réfutant, en le désorganisant, en réorganisant les idées, les méthodes, les institutions qu’il nous avait léguées, que le présent nous apparait un état sans précédent et sans exemple. Nous ne regardons plus le passé comme un fils regarde son père, duquel il peut apprendre quelque chose, mais comme un homme fait regarde un enfant… Nous aurions parfois l’envie d’instruire et d’émerveiller les plus grands de nos aïeux, les ayant ressuscités pour nous donner ce plaisir.
Souvent il m’amuse d’imaginer ceci : je m’abandonne à rêver la résurrection de quelqu’un de nos grands hommes de jadis. Je m’offre à lui servir de guide ; je me promène avec lui dans Paris, je l’entends qui me presse de questions, qui s’exclame ; et je ressens, par ce moyen naïf qui m’oblige à m’étonner de ce que je vois avec étonnement tous les jours, l’immense différence que la suite des temps a créée entre la vie d’avant-hier et celle d’aujourd’hui. Mais je m’embarrasse bientôt de mon rôle de cicerone. Songez à tout ce qu’il faudrait savoir pour expliquer à Descartes ou à Napoléon ressuscités notre système actuel d’existence, pour lui faire comprendre comment nous pouvons arriver à vivre dans des conditions si étranges, dans un milieu qu’il trouverait certainement assez effrayant, et même hostile. Cet embarras est la mesure du changement intervenu.
Je ne puis ici qu’effleurer l’immense question de ces changements dépassant toute prévision, qui ont profondément modifié le monde et l’ont en quelques années, rendu méconnaissable aux yeux des observateurs qui avaient assez vécu pour l’avoir vu bien différent.
Nous ne voyons de toutes parts, sur l’univers, que tentatives, plans, expériences, essaies, tâtonnement, précipités, dans tous les ordres.
La Russie, l’Allemagne, l’Italie, les Etats-Unis sont comme de vastes laboratoires où se poursuivent des recherches d’une ampleur inconnue jusqu’ici ; où l’on tente de façonner un homme nouveau, de faire une économie, des mœurs, une vie, et même des religions nouvelles. Et il en est de même dans les sciences, dans les arts et en toutes choses humaines.