J'ai tué un insecte. L'autre soir je jouais du piano, tard dans la nuit brûlante. Parvenu à la seconde variation d'une sonate de Beethoven, je faillis manquer le trille à cause d'une bête - une punaise, un tic, une puce - qui, provenant du dehors, de l'ouverture faite par la fenêtre large ouverte, atterrit dans le centre des pages 5 à 6 du livret. Je poursuivis mon jeu à la recherche de l'harmonie dans laquelle j'avais jusqu'alors baigné. Je parvins au terme de la page et dus la tourner pour pouvoir dérouler la suite. Je m'exécutai avec une violence qui, évidemment, tua la petite bête - c'est-à-dire que j'appuyai fermement la page qui se referma sur la piste d'atterrissage de l'insecte, faisant une tâche jaune, ocre, orange, sur les papiers. Et je pensai " désolé " alors que j'abordai la variation la plus plaintive du thème, en mode mineur.
Ce geste, je vais me l'expliquer : j'ai toujours eu horreur de la violence et de la cruauté gratuite à l'égard du vivant, et j'ai toujours écouté les recommandations, même déraisonnables, de ma vieille maman.
Plus tôt dans la journée - ou un jour précédent -, j'étais tombé nez-à-nez avec une araignée dans les toilettes. Elle était assez grosse et elle tissait sa toile n'importe où. Cela faisait sale, c'était du moins gênant, je ne voulais pas que des amis venant passer la soirée la vissent : je repartis ma besogne faite sans lui faire le moindre mal, en lui souhaitant la bonne après-midi. Dans le lavabo de ma salle de bain, un peu plus tard dans la journée, au moment de me brosser les dents car je m'apprêtai pour sortir, une petite araignée, certainement un bébé, avait établi une ridicule toile juste en-dessous de l'arrivée d'eau. " Fort bien, petite, tu me gênes ! Je vais aller me brosser les dents près du lavabo de la cuisine. "
Entre tous les insectes je ne favorise pas particulièrement l'araignée, celle-ci ne rencontrant pas plus ma sympathie que d'autres. Pire encore, dans mon enfance je les haïssais, elles m'effrayaient. Et puis j'ai vaincu ma peur en en tuant des centaines et des centaines dans un jeu vidéo angoissant de mon adolescence. Alors je n'ai plus eu peur : les araignées rencontrèrent la grande bonté que je manifestai pour l'ensemble du vivant.
L'autre soir pourtant, j'ai bel et bien tué un insecte qui ne m'avait pas plus dérangé que ces charmants octopodes. Ma mère m'a toujours répété que cette bestiole-la - la punaise, le tic, la puce, que sais-je -, en particulier, était néfaste, soit qu'elle dégageait une odeur nauséabonde, soit qu'elle rameutait une traînée d'envahissants comparses avec elle, soit qu'elle pouvait rendre dangereusement malade... Sensible aux scrupules de cette mère délirante qui, déjà, par le passé, a brûlé des cageots entiers de myrtilles pour ce qu'elle a cru voir l'un de ces insectes fiché dans l'un des cageots, j'ai promptement et sans répugnance particulière choisi que celui-la, qui ne me dérangeait pas plus qu'un autre, devait mourir. Voilà à quoi tiennent nos actions.