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Le sort en décida ainsi

LeopoldBloom2
LeopoldBloom2
Niveau 9
14 février 2022 à 17:48:15

A**** arrivait sur ses soixante-quatre ans et devait mourir ce soir. Son fils et sa fille étaient à son chevet entourés d'esclaves, d'amis et de familiers ; lui se préparait à rendre l'office funèbre dont il avait la charge, elle à saisir le dernier instant de vie de son père, ce dernier souffle, à embrasser une dernière fois ces lèvres par lesquelles sortirait l'âme pour conserver un peu de son père, pour qu'il ne risquât pas de nager éternellement dans le vide, entre la terre et l'éther. En dehors de la pièce la maison s'activait : les femmes achevaient de préparer la bière et le linceul, les hommes d'apprêter les flambeaux et les masques pour la modeste procession qui allait suivre. A**** voyait comme qui dirait sa vie défiler. Il était aidé en cela par son fils, qui interrogeait cérémonieusement les hommes présents afin d'établir par leurs témoignages la vie du bientôt défunt, prélude à une oraison funèbre.

Ancien soldat, d'origine Volsque, A**** était devenu esclave à la suite d'une défaite contre les Romains. Fort d'une réputation de bravoure qui l'avait hissé proche des sommets de la cavalerie de son peuple, il fut envoyé dans une propriété campagnarde d'une illustre famille patricienne qui détenait de vastes écuries. On le mit à l'essai, ce fut concluant, il eut dès lors pour tâche l'entretien des chevaux. Grâce à son éducation supérieure parmi les siens, il s'accoutuma sans difficulté au parler et aux coutumes de la société des esclaves et des maîtres romains. Il apprit vite, à tel point que ses responsabilités crussent rapidement. Il ne fut bien évidemment jamais l'esclave le plus mal loti ; d'entre les esclaves ruraux, il représenta rapidement quelque chose comme l'élite du groupe servile. Il arriva même que le jeune Servius Quinctius, l'un des cinq petit-fils de son maître, alors en villégiature, s'attacha à cet esclave qui passait pour être un excellent dompteur de chevaux, si bien qu'A**** fut attaché à l'éducation équestre du jeune maître. Somme toute, il ne connut jamais la boue et la fange autre part qu'à la guerre, et c'était presque un romain par sa bravoure, son éducation, son sens du devoir.
Tel était la teneur des discours que les alliés inférieurs de la famille Quinctii prononçaient ce soir en hommage au mourant. Il fallait bien entendu parler de son indignité passée, que nul ne saurait effacer, il fallait y trouver les éléments de ses succès qui suivirent, et légitimer sa montée en dignité.

Au moment de désigner le nouvel esclave chargé des cultes domestiques, on désigna A***** sans hésitation. Il témoigna d'une si grande piété vis-à-vis des dieux de Rome, des lares du foyer, qu'il reçut l'affection des maîtres et, sans doute, la faveur des dieux.

Enfin, le point par lequel il brilla le plus, qui le hissa au-delà de sa condition servile, fut sa fidélité à la République éprouvée au travers d'une épreuve de loyauté. Aux écuries, A**** côtoyait depuis plusieurs années un autre esclave d'origine étrangère. Il se nommait S****, d'origine Ernique, il passait sur bien des points pour l'égal d'A****. S**** brillait par sa vigueur physique et son adresse à cheval ; il n'était curieusement pas dépourvu de facultés oratoires, il travaillait aux écuries et organisait les transhumances du vaste cheptel que détenaient les fermes attenantes à la villa. Les deux hommes entrèrent fréquemment en contact, ils se lièrent d'une amitié si solide qu'elle fit le bonheur de la maison, bien qu'elle fît parfois aussi jazzer. Car si semblables sur le plan des aptitudes, les deux hommes divergeaient néanmoins sur le plan des valeurs. Si A**** était très affairé du matin au soir et prodiguait avec une grande application son enseignement équestre au jeune Quinctius, S**** n'était au contraire pas très assidu dans ses tâches, parfois même de très mauvaise volonté ; aussi on le disait colérique, presque fou, quand un autre esclave le lui faisait remarquer... Cela l'exposait aux réprimandes de A****, sans jamais parfaitement contrarier l'amitié des deux hommes.

C'est alors que survint l'événement. Un matin, A**** apprit à son maître l'existence d'une machination, d'un assassinat qui menaçait sa personne, dont l'instigateur n'était nul autre que S****. Face à de si graves accusations, on décida de confronter S****, qui nia en bloc. Il fut alors décidé de confier les deux esclaves à un geôlier en attendant qu'une fouille méthodique, pour confirmer les dires de A****, fût menée. Le lendemain, ils furent de nouveau confrontés devant le maître de maison qui se montra très dur dans l'audition de S**** – le poignard, le poison, ainsi que des tablettes de défiction vouant aux enfers l'âme du maître avaient été retrouvés dans les affaires de S****, conformément aux dires de A****. Le prévenu vacilla, craqua puis passa aux avoeux.

Le vieil homme qui racontait cela, ce soir de dernier hommage, prêta à S**** cette allégation dont il affirmait se souvenir parfaitement : « Je suis né d'un homme et d'une femme libre. J'ai guerroyé pour la terre et les hommes qui m'ont vu grandir. J'ai échoué mais n'ayant su me donner la mort à temps, j'ai été traîné dans la condition servile... J'ai voulu vivre alors, j'ai souhaité la perspective d'être à nouveau digne un jour ! mais n'en trouvant pas et fort las d'essayer, j'ai finalement projeté de te poignarder, toi, l'homme par qui je dois cette honte. Mais j'ai été découvert et trahi par mon plus fidèle ami. Enlevez-moi ces chaînes, libérez-moi de ce fer et j'égorge sur le champ cet infâme et son maître ! Suppliciez-moi pour ma tentative, liez-moi sur un bûcher ardent et je vous vouerais jusqu'à mon dernier souffle aux divinités souterraines ! »

A ce cri sauvage, tous frémirent ; le maître d'abord, puis A****, dont l'amitié pour S**** ne s'était pas tarie, A**** dont les larmes n'avaient cessés de couler depuis qu'il avait par devoir dénoncé son ami.

Le vieil homme contait l'épisode du jugement, puis du bûcher. Au moment de prononcer la sentence, le maître fut ému de quelques larmes : il avait apprécié S**** au point de vouloir l'affranchir un jour ; il était fou de rage de cette ingratitude, de cette folie si tardivement manifestée. Le châtiment fut sans appel : S**** serait brûlé vif à la vue de tous, car ce sont les flammes de la Némésis qui consument le fol homicide. Il se tourna ensuite du côté de A****, et s'efforça de se rendre aussi charmant que possible, malgré la profonde tristesse qui le peinait ; il lui proposa l'argent et la liberté. C'est un cri de détresse qui jaillit en réponse des entrailles de A**** : « Quoi ! la liberté ?! Quoi ! les honneurs ?! Maître, je vous en supplie ! plutôt le supplice que les honneurs pour un parjure ! J'ai trahi mon frère, immolez-moi dans ses mêmes flammes ! »

Ces paroles arrachèrent les dernières larmes du maître et les ultimes cris de S****. Ils s'exclamèrent tous deux, au même moment :

« Mourir avec toi, partager la couche mortuaire de mon assassin ?! Jusqu'où peut aller ton ignominie, chien !

– Entre ton ami et ton maître, tu as choisi ton maître ! Contre l'étranger et la passion, tu as choisis le devoir et la fidélité ! Tu n'es pas un parjure, tu es un brave parmi les braves ! Accepte par conséquent la fortune et la citoyenneté que je t'offre ! »

De l'avis de tous les spectateurs, A**** avait effectivement fait le choix de la raison, et pour cela devait accepter de dignes honneurs et le deuil de son amitié. Exemplaire jusqu'à la consomption de cette dernière, il assista à l'immolation de S**** et s'efforça d'entendre gravement, en homme résigné, les malédictions tortueuses que ce dernier lui vouait dans une langue effroyable, dans les flammes, depuis l'enfer aurait-on dit.

Le lendemain, A**** reçut l'embrassade du maître devant un magistrat de Rome, en public ; il était désormais libre et riche, il pouvait aller n'importe où. Mais la faveur dont il jouissait ne s'arrêtait pas là : il put obtenir sans difficulté une excellente place et la promesse de gloires dans la familia de son ancien maître, désormais patron. Il y trouva un fort bel emploi comme maître de cavalerie. Plus tard, il accompagna le jeune Servius Quinctius à la guerre, lequel, devenu fort bel homme, présent ce soir, allait témoigner de leur amitié et de l'heureuse vie que mena A****.

D'abord écuyer puis instructeur militaire, il entra dans l'ordre équestre, fut fait chevalier, puis centurion. Il renoua encore quelquefois avec les honneurs de la guerre, puis il prit sa retraite au bout d'une quinzaine d'années. Il écoula pour finir de paisibles jours dans sa propriété de l'Aventin, entouré de sa femme et de ses enfants.

On voulut bien ajouter quelques détails et digressions forts à propos, mais le mourant était sur le point d'expirer ; il étouffait, les femmes se pressaient autour de lui, son fils rappela en catastrophe quels avaient été ses honneurs, sa bravoure, sa fidélité à la République et aux siens... Sur ces dernières paroles d'hommage, des larmes déferlèrent du restant de lueur des yeux de A****. Puis, comme résigné, un rire discret et fort triste accompagna ces mots sibyllins : « Le sort en décida ainsi... »

A****, qui voyait sa vie défiler depuis un moment maintenant, se focalisa sur un élément précis.
Il voyait,
tout d'abord cette guerre qu'il avait eu à faire, il y a si longtemps
les premiers temps de sa servitude, son humiliation
la rencontre avec S****, du bonheur dans le malheur
leur haine commune pour leur condition, leur sourde colère face au sort infâme !
La conjuration que lui proposa S****.

C'était au plus chaud de l'été, au moment des moisson, temps de la poussière et de la sueur, de la fureur et de l'orgueil... S**** lui proposa un plan, suivi d'un pari, qui devait offrir une vie riche et belle à l'un, une mort cruelle à l'autre. Se révolter était impensable, frapper un maître insensé ! Le bruit courait cependant que nombres d'esclaves s'étaient vus promus à de bien dignes statuts par la pratique de la dénonciation. Si A**** le souhaitait, S**** pouvait se procurer toute une série d'objets servant à construire une homicide mise en scène, et on tirerait au sort pour savoir qui se chargerait de la dénonciation, qui des avoeux ; qui vivrait gaiement, qui rejoindrait les mânes dans une lente agonie. Qui vivrait dans le mensonge et dans l'impiété, qui attendrait l'arrivée de l'autre dans le ventre des divinités infernales.
A**** mourut sans plus ne prononcer aucun mot. Sa dernière parole demeura un mystère pour toute l'assemblée.

Message édité le 14 février 2022 à 17:48:35 par LeopoldBloom2
Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 14 février 2022 à 22:09:27

Je te félicite, les recherches que tu as dû faire m'impressionnent beaucoup. J'aime bien ton style, généralement concis mais qui sait faire preuve d'un peu de souffle parfois. J'ai remarqué quelques maladresses, notamment lors des dialogues. Par exemple, dans le premier paragraphe, il y a un "comme qui dirait" un peu incompréhensible. Peut-être que tu as voulu revenir sur un registre moins cérémonieux que durant tes premières phrases, mais c'est assez dommage. La même observation peut être faite avec le "quelque chose comme" paragraphe 2. On dirait que tu as voulu rendre le récit moins figé en introduisant une hésitation du narrateur mais encore une fois ce n'est pas approprié. Autre chose, durant les dialogues le "quoi" gâche un peu l'intensité dramatique, au lieu d'exiger sa punition on dirait qu'il s'engueule avec quelqu'un. Fait attention à certains poncifs qui peuvent sembler ingénieux quand on les écrit mais qui font rouler des yeux lorsqu'on les lit pour la centième fois. Par exemple, le "du bonheur dans le malheur" peut te porter préjudice alors que le reste du texte est bon.
La deuxième phrase du premier paragraphe bien qu'un peu longue est très efficace dans son exposition et je trouve l'image sympathique. Bien qu'il s'agisse d'un procédé courant, l'énumération du dernier paragraphe est particulièrement agréable.

SizaI
SizaI
Niveau 26
15 février 2022 à 05:54:31

Enorme chute, j'aime beaucoup

LeopoldBloom2
LeopoldBloom2
Niveau 9
15 février 2022 à 21:45:14

Le 14 février 2022 à 22:09:27 :
Je te félicite, les recherches que tu as dû faire m'impressionnent beaucoup.

Merci, ça fait plaisir. :oui:
Je n'ai pas mené de recherches en particulier pour l'écrire, c'est juste que dans le cadre de mes études (inutiles autrement), j'ai un peu été immergé à différentes époques.
En fait ce sont surtout des lectures récentes de Tite-live et de Corneille qui m'ont données le cadre et l'inspiration.

Le 14 février 2022 à 22:09:27 :
dans le premier paragraphe, il y a un "comme qui dirait" un peu incompréhensible. Peut-être que tu as voulu revenir sur un registre moins cérémonieux que durant tes premières phrases, mais c'est assez dommage.

Je comprends, et je crois que c'est parce que ça me gonflait d'introduire le poncif " il voyait sa vie défiler " dans la même phrase ; le " comme qui dirait " a dû venir naturellement, presque par dérision je dirais, tant ça m'a paru un peu ridicule de devoir en passer par là.

Le 14 février 2022 à 22:09:27 :
La même observation peut être faite avec le "quelque chose comme" paragraphe 2. On dirait que tu as voulu rendre le récit moins figé en introduisant une hésitation du narrateur mais encore une fois ce n'est pas approprié.

Je crois que c'est encore le même souci qu'avant, parler " d'élite " parmi les esclaves ruraux m'a fait grincer un peu des dents, du coup j'ai rajouté " quelque chose comme " ; en fait ça se manifeste à des endroits où je ne suis pas très satisfait des termes employés pour livrer des informations cruciales.

Le 14 février 2022 à 22:09:27 :
Autre chose, durant les dialogues le "quoi" gâche un peu l'intensité dramatique, au lieu d'exiger sa punition on dirait qu'il s'engueule avec quelqu'un.

ça m'est venu très naturellement pourtant. Je n'ai pas de souvenir précis, mais il me semble que c'est un cri d'indignation qu'on rencontre fréquemment dans la tragédie classique et dans les traductions françaises des récits antiques.

Le 14 février 2022 à 22:09:27 :
Par exemple, le "du bonheur dans le malheur" peut te porter préjudice alors que le reste du texte est bon.

Ah, moi je trouvais ça joli (et simple forcément, mais je ne savais que c'était un poncif tel), ça me faisait penser à un petit mot qu'aurait été capable de jeter Verlaine dans ses poésies moins plus intimes et moins travaillées.

LeopoldBloom2
LeopoldBloom2
Niveau 9
15 février 2022 à 21:47:48

Le 15 février 2022 à 05:54:31 :
Enorme chute, j'aime beaucoup

Venant de toi, particulièrement, ça me conforte et m'incite à persévérer. :oui:

SizaI
SizaI
Niveau 26
16 février 2022 à 06:50:01

En fait la manière d'écrire très historienne/neutre et le choix des deux noms masqués m'ont d'abord fait supposer que tu mentionnais une histoire vraie, et j'ai lu le reste un peu moins intéressé parce que tu semblais simplement relater le déroulé de ces vies-là, sans forcément, en apparence, aller quelque part. Et d'avoir à la fin une conclusion qui frappe et qui redonne du sens à tout le reste c'était une bonne surprise, d'autant plus que t'es pas allé chercher alambiqué. Logique, relativement réaliste, mais suffisamment bien amené pour être difficile à anticiper, c'est de très bon goût

Je crois que c'est le style lui-même qui cache bien ton jeu

Message édité le 16 février 2022 à 06:50:56 par SizaI
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